Claude Simon

La Corde raide

Paris : Le Sagittaire, 1947.



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Autrefois je restais tard au lit et j'étais bien.
Je fumais des cigarettes, jouissant de mon
corps étendu, et je regardais par la fenêtre les
branches d'arbres. Le soleil d'hiver glissait sur
le toit de tuiles voisin et l'ombre s'allongeait
sur le mur. Au printemps et l'été, à Perpignan,
l'acacia multiple se reflétait dans la glace, des
fragments verts, le jeu de toutes ses petites
feuilles ovales miroitant.
A Paris, dans l'encadrement de la fenêtre,
il y avait le flanc d'une maison, un dôme, une
cheminée d'usine plus loin, et beaucoup de
ciel. Tout cela saumon et gris pâle l'hiver,
citron et bleu l'été. Le dôme était laid, ogival,
en zinc côtelé, il surmontait la chapelle d'un
couvent. Mais c'était un dôme et en le regardant
je pouvais voyager et me souvenir des
matins où l'on se réveille dans des chambres
d'hôtels de villes étrangères. Je me rappelais
les deux dômes lourds de cette place de Berlin
où je logeais, ceux d'Italie et celui d'une église
d'Avignon, tout contre ma fenêtre, si près que
je pouvais vivre de sa vie et sentir la matière
de ses pierres.
Je pouvais me rappeler ces matins où l'on

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sort pour la première fois dans une ville que
l'on n'a presque pas vue la veille parce qu'on
est arrivé dans la soirée, qu'on était fatigué,
qu'il a fallu se préoccuper d'un hôtel et qu'on
avait surtout envie de se laver. C'est presque
toujours en été. Aussi on met des vêtements
légers et on sort sur une place où il y a des
cafés à la terrasse desquels on peut s'asseoir
pour manger des croissants en attendant, si on
est en Italie ou en Espagne, qu'un cireur ait
fini de nettoyer vos souliers.
Ensuite on prend une voiture tirée par un
cheval, qui vous fait passer sur des ponts,
devant des palais, des jardins ou des fontaines.
Tout cela est parfaitement neuf et parfaitement
inconnu, dans un pays où vous êtes
vous-même un inconnu, non seulement des
gens, des passants, mais aussi des lois, et où
une sorte d'indulgence générale vous est promise,
parce que vous êtes étranger. C'est-à-dire
que vous ressentez cette confuse et allégeante
sensation que les uniformes, marchands,
garçons de café, n'entretiendront pas
avec vous ces mêmes rapports de contrainte
ou de servilité dont ils usent avec leurs compatriotes
ou dont leurs équivalents usent envers
vous dans votre propre pays.
Ainsi, par exemple, le cireur de chaussures.
D'abord, il s'appelle « limpia botas », ce qui
est infiniment moins humiliant que cireur. Je
veux dire humiliant pour vous. Parce qu'en
français l'appellation cireur a quelque chose

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de honteux et de triste. Les Français sont
quoi qu'ils en disent, beaucoup plus soucieux
d'égalité que de liberté. Aussi la liberté que
peut procurer à un individu l'exercice de tel
ou tel métier leur importe peu en comparaison
du symbole d'inégalité que celui-ci peut
représenter. Il est assez dégradant et même
avilissant au point de vue de la liberté, et
même à beaucoup d'autres points de vue, de
passer ses journées entières derrière un guichet,
un bureau ou dans une caserne, sans
pouvoir les quitter à son gré, en ne rien faisant
ou en accomplissant sans discuter des besognes
ineptes ou inutiles. Cependant, pour les
Français, ce sont là des métiers parfaitement
avouables. Par contre, ils ont inventé les
méprisantes locutions de « cirer les bottes »
ou de « brosse à reluire ». En plus de cela, le
mot « cireur » fait instinctivement penser à
« cirage ». Le cirage est une chose noire et qui
salit. Il y a pourtant aussi des cirages jaunes
ou d'une belle couleur rouge, cependant,
quand on pense à du cirage, on pense noir. Je
me rappelle une chanson qui parlait de six
sauvages débarqués à Paris et qui les décrivait
ainsi : ils étaient noirs comme du cirage.
J'avais environ dix ans quand on chantait ce
refrain, mais je crois que c'était déjà une
vieille chanson. C'étaient les élèves de la classe
au-dessus de la mienne qui l'avaient adoptée,
ce qui lui conférait un mystérieux prestige à
mes yeux. Je lui ai toujours cherché un sens

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caché que je n'ai jamais pu parvenir à deviner.
Il y avait aussi, sur le mur du cinéma de
Perpignan une immense réclame du cirage
« Eclipse » représentant une boîte gigantesque
de ce produit qui masquait à demi le
soleil. Les couleurs de cette réclame étaient le
jaune et le noir. Le soleil jaune montrait une
mine déconfite figurée au moyen des signes
conventionnels qui servent à représenter sur
les affiches ou les caricatures la mauvaise
humeur, la surprise ou l'hilarité. Je me suis
souvent demandé et je me demande encore la
raison de la puissance de ces signes qui ne
correspondent cependant que de très loin à la
réalité, et qui, cependant, ont force de loi sur
elle et sont admis par tous. Une réalité artificielle
supplantant, remplaçant l'autre. L'autre
difficile et secrète, apparente et pourtant invisible.
C'est pour cela qu'on voit tant de regrettables
peintures et que les musées d'Europe présentent
tous, à première vue, cet aspect insipide
et ennuyeux. Quand vous pénétrez dans
un musée quelconque, en France, en Angleterre
ou en Italie, vous ne voyez d'abord que
des centaines de mètres de murs sur lesquels
sont accrochées des figures d'hommes, de
femmes nues, d'enfants gras, noyés dans des
flots de draperies en trompe-l'oeil, et c'est là-dessous
qu'il vous faut trouver ce que vous
êtes venus chercher. J'ai toujours ressenti

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comme une sorte de malaise en pénétrant
dans ces endroits. Quelque chose de solennel,
rouge, brun, vert, et huileux. Ce n'est qu'ensuite
que vous avez le plaisir. Je suppose
que c'est pour cela que tant de gens ont cet
air catastrophé dans les musées. Il faut aller
à Athènes, au musée des Archaïques de l'Acropole,
ou à la galerie Tétriakoff à Moscou, ou
encore au Musée de l'Art Catalan à Barcelone
si l'on veut entrer tout de suite dans le plaisir.
Je ne me rappelle pas comment sont habillés
les agents de police grecs. Devant le Palais Royal
se tenaient des soldats avec des jupes
plissées et des souliers à pompons qui montaient
la garde. C'étaient de très beaux hommes
et les Grecs disaient que le roi choisissait
ses compagnons de lit parmi eux. Les Grecs
n'aimaient pas leur roi. Les espagnols non plus
et ils l'ont chassé. Les gendarmes espagnols
ont sur la tête une coiffure en cuir bouilli. Les
carabiniers italiens aussi. Dans ces pays, la
police a l'air d'une police d'opérette, ce qui ne
l'empêche pas, bien entendu, d'être tout aussi
brutale et odieuse que dans n'importe quel
autre pays. A Berlin, les schupos portaient une
sorte de képi, également en cuir bouilli, qui
leur moulait le bulbe du crâne au-dessus de
leur nuque rose et rasée. C'est une coiffure
d'un effet particulièrement pénible.
Mais toutes ces polices ne sont pas très
dangereuses pour vous si vous êtes étranger, à

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condition qu'on ne vous soupçonne pas de
faire de la politique et que vous ayez de l'argent
à dépenser. En Russie aussi vous pouviez
faire tout ce que vous vouliez si vous aviez
suffisamment d'argent. La Russie était probablement
le pays d'Europe où il était le plus
agréable de voyager avant cette guerre et où,
à très bon marché, vous pouviez vous offrir
l'illusion d'être millionnaire, c'est-à-dire descendre
dans les palaces, manger du caviar et
disposer d'une domesticité abondante qui s'efforçait
d'être bien stylée. Les Russes étaient
très fiers de tout ce qu'il y avait dans leur pays,
même si c'était pauvre, sale ou ridicule. C'était
très sympathique et touchant, mais à la longue
un peu agaçant. A peu près aussi agaçant
que les habitants des autres pays, qui sont
mécontents de tout.
Je me demande ce qu'il doit rester maintenant
de toutes ces choses. A Odessa, il y avait
un hôtel bâti dans ce style oriental qui était à
la mode du temps des tzars. On mangeait dans
une cour intérieure plantée de platanes où
coulaient des jets d'eau. C'était un endroit frais
et agréable. Il y avait des lampes à abat-jour
roses sur les petites tables et on pouvait venir
manger à n'importe quel heure du jour ou de
la nuit. J'y avais amené Véra. Je pense qu'il
y avait, à cette époque, beaucoup de jeunes
filles comme Véra en Europe. Fraîches et saines,
blondes, soumises et heureuses dans leur
ignorante misère, la jeunesse innocente et

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convaincue d'un monde difficile et matériel.
En Tchécoslovaquie, elle aurait fait partie des
Sokols, en Allemagne, de la Hitler-Jugend. Ici,
elle était Komsomol. Je l'avais rencontrée sur
la plage Langeron. Elle était très belle et j'avais
un terrible désir d'elle, et je l'avais suivie dans
l'eau quand elle s'était baignée. Mais elle
nageait mieux que moi. Aussi j'étais très fatigué
quand elle s'arrêta, très loin du bord, et se
retourna. Elle le vit, et cela la fit rire. Alors
elle me cria quelque chose en russe que je ne
compris pas. D'ailleurs, je pouvais à peine
répondre, tellement j'étais essoufflé, et cela la
fit rire encore, d'une façon méprisante et
joyeuse. Je me rappelle de son rire, et de la
musique des paroles russes dans l'air de la
mer, du goût du sel sur mes lèvres, du bruit
du vent sur l'eau et du clapotis de l'eau dans
le silence autour de nous.
Elle habitait une chambre qui donnait directement
sur une grande cour pavée entourée de
bâtiments d'un étage. Une galerie de bois faisait
le tour de la cour au premier étage et il
pendait des fenêtres des édredons et des linges
de couleur. Chez elle, il y avait un petit
lit de fer, deux chaises, dont une cassée et une
table. Au mur des chromos, représentant des
villes et des cartes postales parisiennes 1900.
Elle me fit tourner le dos pendant qu'elle se
changeait et m'amena au parc Gorki. Là, nous
nous assîmes sur un banc et essayâmes de parler.
C'est-à-dire que je lui fis des dessins sur

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des feuilles de mon carnet. Je dessinai longtemps
et un tas de choses. Des cartes d'Europe,
des trains, des bateaux, des avions, des horloges
pour dire l'heure, un cheval parce qu'elle
voulait savoir si j'avais été soldat et dans
quelle arme, et enfin, à peu près tous les personnages
de la Mythologie grecque, que par
chance elle connaissait, pour lui dire qu'elle
était belle et que je l'aimais.
Derrière notre banc, il y avait un grand
panneau dressé qui représentait une carte
d'Espagne. J'avais été aussi en Espagne et
j'avais vu un peu de la Révolution. J'avais eu
l'occasion de m'occuper de contre bande d'armes.
J'avais rencontré des types épatants et
vu aussi d'assez sales choses. Mais tout cela
aurait été trop compliqué à lui raconter à
l'aide de dessins. Je crois avoir compris qu'elle
était vendeuse dans un magasin ou caissière
dans une coopérative, et qu'en ce moment
c'étaient ses vacances. Enfin, je l'embrassai.
Mais elle ne savait pas embrasser, pas plus
qu'elle ne savait faire l'amour, raide et se
cachant la figure dans ses bras, quand elle se
donna, d'une façon brusque, tard dans la nuit.
Il n'y avait pas de draps à son lit, et, pour
éteindre, il fallait dévisser l'ampoule de la
douille.
C'est après que je l'amenai à mon hôtel et
nous mangeâmes du chachnik, assis à l'une des
petites tables à lampes roses. Nous entendions
le faible bruit des jets d'eau dans les vasques

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et celui que faisait le vent paresseux dans les
plus hautes branches des platanes. Je la raccompagnai
chez elle vers trois heures du
matin. Nous dûmes réveiller le portier. Il fallait
donner deux kopeks au portier quand on
rentrait après onze heures.
Nous passâmes trois jours à nous baigner,
faire l'amour, et souper tard dans le jardin à
fontaines. Nous étions tous les deux jeunes et
heureux de nos corps et heureux de nous connaître.
Je tâchais d'oublier que j'allais être
obligé de partir. Je la désirais terriblement et
il suffisait que je touche son bras en marchant
à côté d'elle dans la rue, ou simplement que
je la regarde quand nous étions sur la plage,
surtout au-dessus de l'aisselle, à l'endroit où
le sein se rattache à l'épaule et où la densité
de sa chair formait deux petits plis, pour que
je sente de nouveau le désir douloureux me
remplir, une vague, une poussée mélancolique,
attendrie, suffocante.
Nous restâmes longtemps debout l'un devant
l'autre quand nous dûmes nous séparer. Elle
tenait des deux mains les revers de mon veston.
Elle pleurait, et j'étais très ému.
Je me rappelle que sur la falaise dominant
le port, il y avait une fête et que je voyais les
lumières d'un manège qui tournaient, suspendues
dans la nuit. Il n'y avait personne sur le
quai pour assister au départ du bateau qui
quittait la Russie. Quand j'étais arrivé à
Odessa par le paquebot qui venait de Yalta,

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c'était le matin, il faisait soleil et il y avait
une foule de gens avec des femmes en robes
claires qui agitaient les bras et levaient la tête
vers les ponts supérieurs, tandis que les haut-parleurs
du bateau jouaient une joyeuse musique
de danse. Mais maintenant, il faisait noir
et le quai était gardé par des policiers. J'étais
accoudé au bastingage. Je regardais tourner les
lumières du manège dans la nuit, au-dessus de
nous. L'auto qui nous avait amenés à l'hôtel
repartit. A côté de moi, il y avait un Chinois
qui me parlait, mais j'avais du mal à lui
répondre. Il est très difficile de comprendre un
Chinois qui vous parle au moyen de la langue
anglaise. Et d'ailleurs, ce qu'il me disait ne
m'intéressait pas. Il est probable pourtant que
c'était intéressant. Il était directeur d'un journal
à Nankin, et il me raconta par la suite, au
cours de la traversée, un tas de choses intéressantes
sur la Chine, l'opium, et la guerre avec
les Japonais qui venait de commencer. c'était
la seule personne que je connaissais sur le
bateau. J'avais dit au revoir aux deux Juifs
Sud-Africains que j'avais rencontré à Karkov
et qui m'avaient fait tellement rire. Ils étaient
aussi drôles que les Marx Brothers, et ce qui
les rendait encore plus drôles, était leur avarice,
constante, indignée, pratique et sans vergogne,
qui s'exprimait dans un anglais prononcé
d'une façon comique. J'avais aussi dit au
revoir à Kéra. Kéra était lawyer dans la cinquième
Avenue à New-York et descendait

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de parents originaires d'un petit village de
l'Ukraine qu'il était venu voir. Il prétendait
que tous les vieux hommes sales et barbus
qu'on voyait dans les rues de Kiev étaient les
anciens moines de Lavra et, dans les palaces
au faux style oriental, me demandait si je
pensais que nous couchions dans les lits des
Grands-Ducs. Il avait une fille qu'il avait laissé
à New-York, parce qu'il avait l'intention,
en passant, de s'arrêter en France et qu'on ne
pouvait pas amener une jeune fille dans ce
pays, où dans toutes les chambres d'hôtel il y
avait un bidet.
Et maintenant les pulsations des machines
secouaient sourdement le bateau, tandis que
les lumières du manège qui tournaient toujours,
accompagnées de sa musique grêle,
s'éloignaient dans la nuit. La cloche du souper
sonna. Je rejoignis le Chinois à la salle à
manger. A la table à côté de nous, il y avait
un fonctionnaire soviétique. Je supposais qu'il
devait appartenir au corps des ambassades et
qu'il partait rejoindre son poste. Sa femme et
sa fille l'accompagnaient. Tous les trois étaient
froids, distants et silencieux. Je me sentais
extrêmement triste.
Je crois que j'aimais véritablement Véra et
je ne sais pas ce que j'aurais fait s'il y avait
eu un moyen quelconque pour moi de prolonger
mon séjour en Russie ou de l'emmener. J'ai
rêvé d'elle des années après. J'ignore si le fait
de rêver d'une femme quatre ou cinq fois par

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an pendant plusieurs années de suite peut
constituer une certitude en ce qui concerne
votre amour pour elle. Je me demande d'ailleurs
ce qui peut constituer une garantie au
sujet de l'amour qu'une femme peut vous inspirer.
Je crois, en fait, qu'il n'y a aucune garantie.
Vous pouvez avoir la certitude, par des
signes infaillibles, que vous aimez l'alcool, la
peinture ou la musique, et que vous les aimerez
toujours. Pas une femme. Je parle de
l'alcool, de la peinture ou de la musique parce
qu'il n'y a qu'eux, et peut-être aussi certaines
qualités de lumière à certaines heures, qui
puissent vous donner ces moments d'exaltation
où la tête vous tourne un peu, où vous
avez l'illusion de dépasser les limites de votre
corps et de votre esprit, et où tout paraît
merveilleusement beau, merveilleusement facile et
léger.
Ce n'est pas souvent que l'on arrive à sortir
de soi. Je pense que chaque homme est
seul. Qu'il soit ouvrier, bourgeois, ou intellectuel,
quels que soient les amitiés, les camaraderies
ou l'amour qui l'entourent. C'est tout
seul, irrémédiablement, qu'il s'achemine, chargé
de son passé qui n'appartient qu'à lui, inaliénable,
vers sa mort qu'il devra affronter seul.
J'ai vu des gens mourir de maladie ou de
vieillesse, au milieu de ceux qu'ils aimaient et
avec lesquels ils avaient cru partager leur vie,
j'en ai vu d'autres agoniser dans les fossés des
routes ou sur les champs de bataille, râlant

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pendant des heures sans personne auprès
d'eux. J'ai compris que de toute façon, c'était
la même chose et que de quelque manière
qu'on meure ou qu'on vive, on était seul. Il n'y
a rien d'aussi désespérant que de voir les personnes
que vous aimez se détacher de vous
avec indifférence, vous repousser, et s'enfoncer
en eux mêmes au moment où ils ont compris
que l'heure de leur mort est arrivée et que
tout ce qu'ils ont fait jusque-là pour se dissimuler
leur solitude, n'était que tromperie et
mensonge.

* *
*

On aurait dit un de ces chiens bouledogue
ou Saint-Bernard. La même monstrueuse
enflure des joues et du cou, le même aspect
bougon, la même expression angoissée et
muette dans ses yeux, rapetissés, lointains et
mornes. Une détresse muette, parce qu'il savait
à quel point il était vain de l'exprimer, à quel
point cette détresse n'était qu'à lui, lui qui
allait mourir, tandis que je continuerai de
vivre, et que rien de ce que nous pourrions
nous dire, penser ou voir, les arbres, le ciel,
les femmes, n'avaient de commune signification

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pour chacun de nous. Il allait mourir et il
le savait, et si peut-être il avait espéré quelque
chose de ma venue, dès que le domestique avait
ouvert la porte du jardin et qu'il m'avait vu,
il avait compris que c'était encore une fois de
la blague et que ni moi, ni qui que ce fût au
monde ne pourrait faire que sa solitude de
mourant se brisât, qu'il y eût autre chose que
deux étrangers en présence et que tous les mots
échangés ne fussent que des sons, d'inutiles tentatives,
des ponts illusoires lancés entre des
univers incommunicables.
Il était assis dans le fauteuil d'osier devant
le perron, là où s'étendait autrefois l'ombre
du grand catalpa. Il n'y avait plus de fleurs
dans les massifs et les pelouses étaient roussies
par la sécheresse de l'été. Beaucoup de
gens avait habité la grande maison et je me
rappelais les vacances quand ils étaient tous
assis dans le jardin et qu'ils parlaient et
riaient. Mais maintenant presque tous étaient
morts et les autres s'étaient mariés et étaient
partis habiter ailleurs.
Il se leva pour m'embrasser. Il était maigre
maintenant et terriblement voûté, presque
bossu. Son complet gris pendait de ses épaules,
il portait toujours ses mêmes chemises de soie
aux fines rayures, au col empesé, et une de ses
cravates qu'il achetait autrefois au Carnaval
de Venise, soigneusement nouée. Jusqu'à la fin,
il se fit réveiller tous les jours à neuf heures
par son ordonnance qui l'aidait ensuite à

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s'habiller. Dans les derniers jours, lorsque
l’œdème finit par dilater le bas de sa figure au
point qu'en dépit de tous ses efforts il ne put
plus boutonner son col, il noua un foulard,
maintenant le nœud à l'aide de la perle qu'il
piquait dans ses cravates.
Mais il n'en continua pas moins à prendre
vers onze heures et demi sa canne et son chapeau
et aller chercher son journal chez le buraliste.
Le soir, il sortait encore et allait s'asseoir
deux heures avant le dîner, à la terrasse du
petit café où il avait pris l'habitude d'aller depuis
qu'il s'était retiré ici.
Je passais une fois par hasard devant le café
à l'heure où il y était et je le vis, assis, seul,
immobile et terrifiant, regardant le vide, une
tasse de tilleul posée sur la table devant lui. Je
ne sais pas s'il m'aperçut, mais en tout cas il
ne me fit aucun signe, ni ne m'en parla le soir,
à table.
Je me demande à quelle idée il se raccrocha
pendant ces jours qui précédèrent sa mort et
au cours desquels il continua de se lever, de se
vêtir, d'aller et venir autant que sa fatigue le
lui permettait, dans la maison et au dehors. Il
n'avait jamais véritablement cru à aucune
espèce de religion et ne s'était jamais intéressé
à grand-chose dans la vie, à l'exception des
femmes, du vin et du tabac. Je ne lui avais
jamais vu lire que des Mémoires, particulièrement
de contemporains de l'Empire. Mais il y
avait déjà quelques années que les femmes ne

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pouvaient plus lui être d'aucune utilité et les
seuls livres que je vis dans sa chambre étaient
des romans policiers. La fumée irritait de plus
en plus sa gorge malade en provoquant des
quintes de toux interminables qui le laissaient
épuisé. Il avait, sur l'ordre des médecins,
arrêté un moment de fumer, mais maintenant
il savait bien que ce n'était plus la peine, aussi
usait-il sans retenue de ce dernier plaisir, si
tant est que c'en fût encore un et non pas le
simple contentement d'une habitude des doigts
et des lèvres, comme ces insectes déjà morts
dont les membres continuent à s'agiter longtemps
en des mouvements de vol ou de
marche.
Je crois qu'il continuait à s'enivrer le soir
dans sa chambre. Je le surpris une fois en
entrant chez lui pour l'embrasser avant d'aller
me coucher. Il était déjà passablement ivre et
mal assuré sur ses jambes. Néanmoins, il eut
un pauvre geste pour essayer de dissimuler une
bouteille, comme un enfant pris en faute. Je
ne pense pas manquer à sa mémoire en racontant
qu'il avait l'habitude de se saouler le soir.
Je sais pourtant qu'un tas de gens trouveront
ça horrible et dégoûtant. Je m'en fous. Un tas
de gens suivent les enterrements et ils font
semblant de pleurer en remémorant les qualités
d'un mort qu'ils n'aimaient pas. Un
homme est un, qualités et défauts. Si tant est
que s'enivrer le soir tout seul en soit un. C'est
un goût. Et en tout cas, il a au moins le

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mérite de ne nuire à personne. Je ne vois pas
ce que cela peut avoir de plus répugnant qu'un
tas d'autres goûts pourtant allégrement affichés,
par exemple, celui d'aller raconter ses
saletés dans un confessionnal. Si donc les âmes
vertueuses tiennent absolument à se scandaliser,
qu'elles cherchent autre chose. Ce ne sont
pas les occasions qui manquent.
Ce soir-là, il me dit qu'il savait qu'il avait
un cancer et qu'il était foutu. J'essayais les
mots qu'on dit dans ces moments, mais il
haussa les épaules, me souhaita bonne nuit et
me renvoya. Ce fut la seule fois où il fit allusion
à son état. Il ne se plaignit jamais, même
à table où pourtant, à chaque bouchée qu'il
essayait d'avaler, sa figure grimaçait de souffrance.
Je pense alors qu'au milieu de cette solitude
déserte, ce fut seulement dans cette préoccupation
méticuleuse du maintien extérieur qu'il
trouva du secours. Comme il l'avait cherché
et trouvé pendant l'autre guerre, au commandement
de son escadron d'abord, à bord de
son avion ensuite, cette défense, cette cuirasse
rigoureuse qu'on leur avait apprise, à lui et à
ses camarades officiers, contre la peur, la
déroute de l'esprit, au moyen d'une concentration
de toutes les forces de la volonté et de
l'attention sur ce souci de la tenue du corps.
Et quelque futile que pût paraître cette préoccupation,
c'était quelque chose de bouleversant
que de l'y voir s'y appliquer avec cette

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puérile conscience, et il faisait penser à ces
enfants qui dissimulent un inconsolable désespoir
sous une crânerie agressive et fragile,
fermés, têtus, désemparés pour avoir fait une
des premières découvertes de leur destinée
solitaire.
Je ne le vis qu'une seule fois se départir de
cette raideur défensive. Ce fut quelques jours
avant sa mort, un soir qu'il était, comme de
coutume, assis au jardin dans son fauteuil
d'osier, un livre qu'il ne lisait pas, ouvert sur
ses genoux, le regard perdu, tirant par
moments sur son fume-cigarette de corne. Je
raccompagnais une amie qui, me sachant de
passage, était venue me voir. J'ignorais qu'il
fût là. Je l'aperçus trop tard et nous dûmes
passer devant lui. Il se leva. J'allais vers lui,
pour essayer d'éviter à la jeune fille l'épreuve
que je prévoyais, et lui dis que je serais
bientôt de retour pour dîner. Mais il ne
m'écouta pas et le regard fixé sur mon amie
continua à se diriger vers elle, sourd et volontaire,
poussant son dos voûté, tirant sur une
invisible laisse. A ce moment-là, je pense
qu'aucune force au monde n'aurait pu l'arrêter
et il me rappela un joueur de rugby que
j'avais vu une fois franchir les dix mètres qui
le séparaient de la ligne d'essai avec quelque
chose comme six ou sept hommes accrochés à
lui, traînant cette grappe qui entravait ses
bras et ses jambes, tendu, animé par une puissance
au-dessus des forces humaines, avançant

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comme un somnambule, hypnotisé par
cette ligne à atteindre.
Parvenu à un mètre de la jeune fille, il s'arrêta.
Je dus lui rappeler qui elle était. Il lui
dit quelques mots aimables et insignifiants,
puis cessa de parler et se tint là, les deux bras
pendants, sa lourde tête difforme portée en
avant (son enflure faisait, à ce moment, penser
à ces masques de carton aux joues postiches,
démesurément gonflées, que portent les
enfants à l'époque du Carnaval), regardant
avec avidité et haine cette claire et vivante
chair. Il restait là dans le soleil du soir, respirant
difficilement, un peu de bave qu'il ne
pouvait plus retenir pendant de sa bouche sur
son menton, et je sentis mon amie frissonner,
remplie de cette délicate et impitoyable horreur
des jeunes filles pour tout ce qui trouble
et déchire leur univers ordonné d'hypocrites
désirs et d'éphémères civilités. Je la pris par le
bras et l'entraînai.

* *
*

Je me rappelle que dans le livre à l'aide
duquel on m'apprenait le catéchisme, il y avait
deux illustrations se faisant face et qui étaient

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supposées représenter la mort du pêcheur et
celle du bien-pensant. Ces images étaient édifiantes
et grises. L'homme juste rendait paisiblement
son dernier soupir, coiffé d'un bonnet
de nuit, bordé jusqu'au menton et souriant à
sa famille en prières. Sur l'autre image était
figuré une sorte de Don Quichotte aux yeux
révulsés, maigre, demi-nu, et qui se débattait
avec épouvante sur un grabat contre des diables
ricanants. Je suppose que ce que je viens
de raconter sur la fin de mon oncle pourrait
également servir pour le dernier chapitre d'un
de ces abondants romans, un exemple, une de
ces édifiantes oeuvres morales où les morts
par ulcères cancéreux, tuberculose des reins,
gangrène purulente et, en général, toutes les
espèces de morts conséquentes à des maladies
horribles et répugnantes sont exclusivement
réservées aux bourgeois individualistes qui
expirent, abandonnés de tous, dans une chambre
de maison meublée ou, dans l'hypothèse la
plus favorable, de bordel.
A cela, il y a diverses échappatoires. Par
exemple les chorales. Il y a aussi la marche
cadencée, la prière en commun, et les contrats
de mariage sous le régime de la communauté
des biens. J'oubliais les couvents. On parle de
ce qui s'établit entre les hommes d'une
escouade, à la guerre, ou les membres d'une
équipe d'ouvriers. Très bien. On s'étend moins
sur ce qui se passe entre ces mêmes hommes

 [page 29]

lorsque les guerres, les révolutions ou la construction
des barrages sont terminées. Du reste,
quoi qu'il se passe, je ne pense pas que cela
change grand-chose au fond de l'affaire.
Je sais, en parlant ainsi de ces choses, qu'on
m'accusera de n'avoir aucun sens social. Dans
un univers où le social est à l'ordre du jour,
c'est ennuyeux. Cela équivaut à être taxé d'immoralité.
Les philosophes ont des arguments
subtils pour aboutir à ces sortes de confusions.
Peut-être, après tout, n'ont pas complètement
tort et apportent-ils vraiment un remède.
La solitude provient de la possibilité de choisir.
Choisir, c'est se différencier, ne choisirait-
on que sur une seule, et la plus anodine — sa
cravate, par exemple — des alternatives qui
se posent. D'où les uniformes. Je suppose que
l'unique moyen de ne plus être seul, c'est de
ne plus penser.
Dans une ville du Midi de la France, il y a
une quinzaine d'années, la Municipalité décida
de démolir les vieux remparts. Ceux-ci s'étendaient
au sud de la ville et ils avaient été élevés
par Vauban. On s'était servi de briques
pour les construire et leur couleur passait du
rose au violet suivant les heures. De grands
platanes avaient poussé au fond des douves
sous lesquels campait en permanence une
population de gitans. Les hommes gitans portaient
des chemises de couleur à pois, des feutres
marron sur la tête et des mouchoirs violets
noués autour du cou. Ils achetaient ou

[page 30]

volaient des chevaux et des mulets dont ils
faisaient le commerce. Les femmes faisaient
cuire des marmites au-dessus de petits feux
dont on voyait la lueur comme des touches
chargées de peinture, orangée et rouge, et la
fumée bleue des feux montait le long des platanes.
Il y avait aussi des enfants sales, bruns
et tous nus, qui se traînaient dans la poussière
avec des chiens. Au-dessus des remparts finissait
le quartier de la ville où se trouvaient les
bordels qui s'alignaient côte à côte. C'étaient
des maisons à un ou deux étages, peintes à la
chaux en rose, blanc ou ocre. L'un d'eux s'appelait
« A l'Oranger ». Les femmes des bordels
venaient faire sécher leur linge sur les
glacis. Elles étaient vêtues de peignoirs aux
couleurs de fleurs dont les pans flottaient.
Quand la Municipalité eut décidé de faire
démolir les remparts, elle en informa la population
par une affiche qui se terminait par ces
mots : « Et enfin notre ville sera une ville
comme les autres. » La Municipalité était
socialiste. Elle chassa les gitans, fit venir des
machines spéciales d'Amérique, et ce fut un
but de promenade pour les gens de venir voir
travailler ces machines qui remuaient beaucoup
de terre à la fois. Peut-être eût-on pu
employer plus utilement ces machines. Mais il
était nécessaire que la ville devînt d'abord
semblable aux autres. Maintenant, il n'y a plus
de remparts. A leur place s'étend un immense
terrain vague que l'on recouvre petit à petit de

[page 31]

maisons qui, selon les goûts de ceux qui les
font bâtir, ressemblent à des postes de radio, des haciendas mexicaines ou des chalets normands,
mais toutes présentant le même aspect
cartonneux, la même uniforme et creuse consistance
de camelote.
La ville est donc maintenant une ville semblable
aux autres. J'ai pu voir le même genre
de constructions un peu partout en Europe et,
en plus grand, naturellement, à Moscou. Avec
cette différence cependant, que le goût des
Russes les porte plutôt vers le genre pièce
montée. Pourtant, ils en sont tout aussi fiers
que les habitants des villes du Midi de la
France le sont de leurs postes de T.S.F. agrandis,
de leurs chalets et de leurs haciendas. La
différence consiste seulement dans le fait que
tous les Russes sont fiers de la même chose et
les méridionaux de choses différentes. Encore
que, si on les questionnait, ces derniers diraient
peut-être qu'ils sont fiers de leur nouveau
quartier dans son ensemble.
Les gens du Midi sont d'une façon générale
très fiers et très satisfaits d'eux-mêmes, de ce
qu'ils font, et même de ce qu'ils ne font pas.
Cela va, au fur et à mesure que l'on descend
vers le Sud, jusqu'à les rendre extrêmement
susceptibles et ombrageux. Les Corses et les
Espagnols en sont un exemple. Je suppose que
c'est ce besoin de satisfaction de soi qui, poussé
à l'extrême, les porte à vivre d'une façon théâtrale,
solution ni plus ni moins condamnable

[page 32]

que tout autre qui permet de s'accommoder
ou plutôt d'accommoder les difficiles réalités,
faim, mort, désirs, avec lesquels chacun de
nous est obligé de se rencontrer.
Je pense qu'une certaine mise en scène est
nécessaire à tout homme pour transformer les
apparences de son existence de telle sorte
qu'elle lui paraisse valoir la peine d'être
vécue. La sanctification, l'aide d'un code quelconque
de l'honneur ou de la morale, d'accessoires
par ailleurs futiles, arrive à conférer
aux actes la dignité indispensable pour parvenir
sur le plan de la tragédie. Dès lors, si
l'homme peut se persuader qu'il est partie ou
action d'un ensemble tragique, il est, en ce qui
concerne sa vie intérieure, pratiquement sauvé.
Je me rappelle les autos des miliciens anarchistes
à Barcelone pendant l'été 1936 dont
certaines portaient en lettres blanches l'inscription :
« Viva la Muerte ». Les grosses voitures
américaines ou allemandes sur lesquelles
étaient peintes ces inscriptions allaient très
vite, remplies de types avec des foulards rouges
et noirs, les canons noirs et luisants de
fusils émergeant d'entre leurs jambes, leurs
pantalons élimés tombant sur leurs espadrilles,
invraisemblablement dédaigneux, invraisemblablement
héroïques et burlesques sous leurs
harnachements de cuir, leurs armes brinquebalantes,
leurs barbes qui leur donnaient des
airs terribles de conquistadors de la Renaissance,
mais tous absolument convaincus de

[page 33]

l'importance de ce qu'ils faisaient et revêtus
d'une dignité majestueuse qui conférait à leurs
actes, aux courses folles et incohérentes des
autos noires peinturlurées d'inscriptions, aux
banderoles déclamatoires, aux drapeaux, à la
ville entière — malpropre, les places où pourrissaient
les carcasses des chevaux morts, les
avenues souillées de papiers et de détritus
comme par un ouragan — cet aspect irréel et
grandiose que prennent les formes (arbres,
maisons, montagnes) à la lueur soudaine d'un
coup de tonnerre, au milieu des éclatements
électriques qui font croire dans un paysage
familier à d'inconnues et enivrantes perspectives.
Je ne pense pas qu'ils firent grand-chose de
bon. Du moins ceux qui passèrent ainsi dans
les hurlements de freins des Buick et des Opel
aux ailes cabossées et dont la mort survenait
souvent de la façon la moins conforme à l'héroïsme,
écrasés contre un platane ou un carrefour
dans un emmêlement de tôles et de ferrailles.
A vrai dire, je crois même qu'ils ne
firent rien de bien utile, si l'on donne à ce mot
une valeur matérielle et mesurable, sinon tuer
et se faire tuer de la manière la plus stupide et
la plus folle, souvent la plus horrible. Dans le
domaine de l'utilité pratique, eux, leurs
regards terribles et leur héroïsme barbu ne
pesèrent peut-être pas d'un grand poids. Mais
si ce qu'ils firent avait un sens, ce pouvait être
seulement pour eux-mêmes. Je veux dire pour

[page 34]

ce qu'il pouvait en résulter à l'intérieur d'eux-mêmes,
en dehors de toute considération d'ordre
matériel ou social. Peut-être avaient-ils
confusément ressenti l'inanité dérisoire de
tout acte et s'étaient-ils, de dégoûts en dégoûts,
convaincus qu'elle n'est que leurre et hypocrisie,
toute action volontaire n'avouant pas que
son unique fin est seulement la tentative désespérée
de délivrance, au travers d'elle, de
celui qui l'entreprend.
Je ne cherche pas à approuver ou à condamner.
Je raconte seulement ce que j'ai vu et je
cherche à comprendre si tout cela avait un sens
et pourquoi ces choses se passaient ainsi. Certains
pensent qu'il est possible de tout expliquer
par des statistiques et des considérations
rationnelles sur l'économie, les conditions économiques
et la psychologie économique. Il se
peut que l'on parvienne ainsi à découvrir pas
mal des causes de pas mal de questions et que
l'on explique d'une façon claire, à l'aide de
raisons raisonnables, un grand nombre de problèmes.
Mais, pas pourquoi des employés, des
dockers et des conducteurs de tramways, montés
dans leurs apocalyptiques autos, essayèrent
de faire éclater un ordre qui se fout pas mal
du social et de l'économique, autrement plus
implacable, autrement étouffant. Et si la seule
chose important était pour eux de conduire
ce hasardeux désordre qu'ils tentaient jusqu'à
sa conclusion absurde, essayer de dépasser
avec conséquence les limites de l'inconséquence,

[page 35]

les limites de l'insupportable vie quotidienne
et d'acclamer la mort (s'il fallait admettre
que, toutes les issues s'avérant barrées,
elle fut la seule conclusion d'un tel rêve de
libération), alors, peu importait, pour eux et
pour les autres, qu'ils mourussent en s'emparant
d'une des mitrailleuses de l'hôtel Colon
ou en s'écrasant stupidement (car l'excès de
vitesse aussi à ce moment avait un sens) au
croisement des parallèles.
Peu importaient les habituels critères puisque
c'étaient justement contre eux qu'ils tentaient
cette révolte, comme l'avaient tentée
avant eux et la tenteront encore longtemps
après eux, quels que soient les futurs régimes
politiques et économiques sous lesquels ils
vivront, ceux qui persistent à vouloir être autre
chose qu'un rationnel destin résigné sous le
fatras des rationnelles raisons des bibliothèques
progressistes et platoniciennes et des
pragmatiques interdiction qui, de progrès en
progrès, ont conduit l'humanité à ce logique
et dérisoire édifice d'irréfutables absurdités
appuyées sur de scientifiques contraintes.
On dira que ce à quoi ils aboutissent finalement
leur donne tort. A ce compte, la façon
dont tout cela se termina (l'habituelle façon
dont tout se termine ordinairement), ne donne
pas plus raison à ceux qui s'appuyaient sur
les leçons désenchantées des illusions perdues
et des certitudes matérialistes. Et, après tout,
d'où qu'ils vinssent, ceux qui s'étaient retrouvés

[page 36]

là, dans Barcelone, en cet été, ne tentaient
-ils pas, ni plus ni moins que n'importe lequel
des apocalyptiques conquistadors dans leurs
délirantes bagnoles, le même essai contre le
même inéluctable poids de raisons, tout aussi
mal ou tout aussi bien que n'importe quel
conquistador avec ou sans doctrine ? Je me
rappelle toute cette misère de l'Europe, et pas
seulement de la misère matérielle (celle que
pourchassaient de pays en pays les polices politiques,
assistées de celles des garnis) mais
encore (ce qui — pensée, impuissance et surtout
l'accablante solitude — constitue l'autre,
la plus insurmontable et lancinante des misères).
Je me rappelle les jeunes anglais d'Oxford
en pantalons de flanelle, les américains
ingénus et frais dont le désir de fraîcheur et
d'ingénuité n'avait pu trouver d'issue — ou
d'oubli — dans la pratique d'un permanent
état de cuite, et les avides lecteurs français
déçus par les élégantes solutions offertes par
M. Gide ou ses délicats semblables — tout ces
hommes et toutes ces femmes pareils par
l'éminente dignité de la misère, dont on aurait
dit qu'ils étaient comme ces êtres perdus
dans le brouillard, errants et désolés,
obligés d'approcher leurs mains de leurs
visages pour ne pas douter qu'elles fussent
bien là où ils savaient (sans arriver à y
croire) qu'elles devaient se trouver. La salle à
manger de l'hôtel Colon pendant l'été 36 :
l'odeur d'huile rance où avaient cuit indistinctement

[page 37]

poissons, omelettes, pommes de terre.
Confusion, cris, et les mêmes maîtres d'hôtel,
mais maintenant en bras de chemise, qui quelques
jours avant servaient encore la clientèle
désabusée des Palaces, versant aujourd'hui le
vin rouge — mêmes gestes professionnels et
onctueux, dont ils ne se défaisaient qu'avec
peine — sous les plafonds dorés et les lustres
à pendeloques, dans un vacarme volubile fait
de toutes les langues, racontant toutes la même
histoire, une histoire plus vieille que la découverte
de la raison. Cela formait une vibration
continue, monotone, entêtée, suspendue dans
l'odeur rance, entre les hautes glaces étoilées
par les balles, au-dessus des têtes attablées.
Un son, comme ces symboliques chanteurs
d'Opéra dont retentissent les voix porteuses de
paroles actives, alors qu'ils restent immobiles
sur la scène. Ainsi du bruit, indépendant des
bouches qui l'avaient porté, indifférent à ceux
qui se levaient, ceux qui entraient et s'asseyaient
à leur place, reprenant la même volubile
histoire, inquiète, insolente, plaintive, vantarde,
à la fois en-deçà et au-delà du temps,
de ce qui se passait, ou ne se passait pas, dans
l'incertaine réalité, de ce que pouvaient faire
ou ne pas faire, braves ou lâches, les corps
anonymes qui l'avaient proposée.
Dans le hall, l'ascenseur était bloqué. Sur
la grille étaient affichés les multiples proclamations,
ordres, communiqués, les bulletins
victorieux de la colère collés sur les verres des

[page 38]

gravures enlevées aux chambres en faux
Louis XV, laissant apparaître dans leurs intervalles
les fragments des nudités savamment
perverses illustrant de rose chair et de gris
satin cet autre dégoût forcené des contemporains
de Laclos. Est-ce que je me rendais
compte de ces cochonneries des bourgeois ?
Carl, à côté de moi, me montrait, scandalisé,
les fossettes dévoilées dans le licencieux désordre
des draps, entrevues entre les feuilles ronéotypées.
Carl était autrichien et appartenait
à la Sécurité des Milices. Il ne claquait pas des
talons en se présentant à la manière des communistes
allemands, et traînait avec lui une
de ces femmes à l'indéfinissable passé, énorme,
uniquement préoccupée de nourriture et de
sa difficile respectabilité, qu'il avait ramassée
à son arrivée ici. Mais les estampes du XVIIIe
l'indignaient formidablement. Peut-être en devinait
-il instinctivement, au-delà de leur apparente
frivolité, l'étouffant pessimisme. Il n'était
pas commode de s'entretenir sur de semblables
sujets avec lui au moyen du vocabulaire
franco-catalan assez réduit dont il disposait.
En tout cas, lui et son insatiable et particulière
soif de justice, elle et son insatiable souci de
plats et d'un avenir qui fussent, ceux-là comme
celui-ci, tout aussi respectables, étaient également
et profondément choqués par les images
galantes dont se repaissaient les voyageurs
assez riches pour se payer une chambre à
l'hôtel Colon. Je n'essayais pas de chercher

[page 39]

avec lui, ni avec elle, pour quelles raisons, ni
si ces raisons étaient les mêmes chez chacun
d'eux. Au reste, je ne pense pas qu'il eût
trouvé un intérêt à cette sorte d'analyse. Il
préférait, quand il parvenait à semer sa compagne
obsédée de mangeaille à l'huile rance,
retourner là, où probablement il l'avait trouvée
et se glisser dans un des bordels, en principe
maintenant fermés, près du port.
Dans ce quartier — et aussi dans les autres
parties de la ville — on pouvait encore voir,
exposés aux vitrines des pharmacies spécialisées,
d'ahurissants assortiments d'articles de
caoutchouc, crételés, hérissés, qui faisaient
penser à quelques rites à la fois religieux et
chirurgicaux, quelque chose d'orthopédique
et d'incantatoire, comme si ceux qui avaient
recours à ces accessoire postiches — je me
rappelle d'une gaine pour la langue, un buisson
épineux et rouge — essayaient d'emprunter
aux masques de sorcellerie nègre cet aspect
effrayant et surnaturel destiné à forcer la ténébreuse
conjuration des puissances d'oppression
et triompher, par des moyens étrangers aux
seules forces humaines, des interdictions matérielles
qui limitent l'accomplissement des désirs
et des impérieuses évasions.
Je suppose que l'on doit pouvoir facilement
trouver ce genre de marchandise dans n'importe
laquelle des capitales ou des villes suffisamment
importantes d'Europe et même du
monde entier. Seulement pas exposées dans les

[page 40]

vitrines. Ce n'est qu'en Espagne que vous pourrez
voir ainsi toutes sortes de choses de cet
ordre étalées publiquement. Suivant les besoins,
ou plutôt, selon le moyen choisi pour
satisfaire un même besoin, ce seront des saints,
des objets macabres, ces curieux articles vulcanisés,
chacun prétendant vous faire parvenir,
par une voie ou par une autre, à communiquer
avec un au-delà de mystères, de néant ou de
jouissance où, que ce soit dans la fusion des
esprits ou celle des corps — au mieux dans
leur destruction — quelque chose de plus parfait
que les décevants rapports habituels est
supposé pouvoir être atteint. Dans ce pays,
le truquage sous toutes ses formes paraît être
l'indispensable remède à un désespoir chronique
et d'une profondeur telle que seule une
vie transposée sur un plan théâtral permanent
semble y être possible.
Si vous allez là-bas, vous serez probablement,
en dehors de la beauté des montagnes,
de la côte et de la végétation, séduit par ce
caractère qui attire régulièrement d'enthousiastes
écrivains que Barrès n'a pas fini de tracasser,
à la recherche d'accessibles sensations
fortes et de manifestations extérieures suffisamment
hautes en couleur pour suppléer à
l'indigence de leur imagination. Vous serez séduit
et ce sera naturel, car en effet, si l'on n'a
rien contre la mise en scène et le décorum ;
cela est très séduisant. Vous pourrez voir les
courses de taureaux, la semaine sainte à Séville,

[page 41]

les spectacles où la partie poilue qui se
trouve entre le haut des cuisses et le ventre
des femmes joue le rôle de vedette, les pénitents
noirs, les maricones, et un peu partout
des Espagnols à la barbe rasée de près, mais
très dur et bleue, qui à force de cultiver leur
point d'honneur ont fini par ressembler aux
vieux figurants des tournées Barret.
Il y a aussi, comme ailleurs, des gens qui ne
se font pas friser les cheveux au petit fer, ne
portent pas des complets à rayures voyantes,
jouent au foot-ball, vont au cinéma, ne se promènent
pas coiffés d'une cagoule ou avec un
revolver sur les fesses, et ne vous donneront
pas l'impression d'être à leur place dans le
pays du sang, de la volupté et de la mort. Peut-être,
en effet, n'y sont-ils pas. Du moins, au
sens carnavalesque, que les écrivains et les touristes
aiment donner à ces mots. Dans toutes
les armées du monde, les tenues les plus rutilantes
sont proportionnellement distribuées en
raison inverse des dangers courus. Il est vrai
que tout se perfectionnant, les généraux, eux-mêmes
ont, de nos jours, fini par se trouver
dans des situations où toutes les avantageuses
et brillantes garnitures se sont avérées impuissantes
à les prémunir contre ce qui était autrefois
le lot des pouilleux sans garnitures. De
fait, les déguisements des grades supérieurs
ont indéniablement, ces dernières années, perdu
l'éclat qui conférait du moins à ceux qui
les portaient, une valeur décorative dans les

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galas et les cérémonies officielles. Avec la disparition
des manifestations extérieures, une
partie de la prestigieuse séduction que présentent
les idées ou les passions que celles-ci symbolisent,
devient inexplicable.
Si vous allez à Barcelone, vous aimerez les
vieux monuments qui par leur tragique nudité
ou leur exubérante luxuriance vous sembleront
d'accord avec l'austère ou brillante idée
que les écrivains et les opéras vous ont donné
de ce pays. Vous apprécierez moins, et probablement
pas du tout, les monuments modernes,
parce qu'il vous semblera les avoir déjà vus
dans les grandes villes de votre propre pays.
Mais si vous regardez mieux ou si vous restez
plus longtemps, vous verrez que les maisons
qui longent les avenues au quadrillage régulier
des nouveaux quartiers ne sont pas plus
semblables aux immeubles à six étages de
chez vous que le catalan que vous entendez
parler n'est semblable à votre langue.
On a dit que 1900 était une esthétique de
l'extase. Mais cette pétrification avortée d'un
rêve évanescent qui a abouti aux architectures
de Gaudi, a donné là sa plus extraordinaire
représentation. Comme si l'univers exsangue,
libellules, poissons, plantes aquatiques, femmes
fleurs qui, un peu partout dans le monde,
multiplia à cette époque ses végétales cristallisations,
verts d'eau, mauves diaphanes, avait
trouvé sous ce ciel son véritable climat. Et en

[page 43]

fait, les poèmes de saint Jean de la Croix, les
extatiques nymphomanes aux graniteuses chevelures
de Gaudi, sont de la même essence.
La même furieuse insurrection, le même désir
d'un impossible dépassement, la même révolte
contre la fragilité des plus périssables incarnations.
Peut-être est-ce là, réalisée, cette perpétuation
du momentané, dont parle Unamuno.
En tout cas, tout aussi logiquement illogique,
tout aussi réelle que cette négative raison
que soulignait Lénine, lorsque, errant dans
les cafés d'Europe aux déliquescentes décorations,
il annotait Hégel.
Et si, en regardant les maisons en forme de
vagues solidifiées, les gonflements de pierre
du Paseo de Gracia, les replis des balustrades
du parc Güell, vous vous souvenez des curés
ventrus et bagués, des arides faubourgs grouillants
(murs nus, poussière grise), des palmiers,
des boîtes à cigares aux dorures coloriées, des
dômes de pâtisserie, des carcasses attractives
du Tibidabo du haut duquel les grévistes
lançaient des tramways en flammes, tous freins
desserrés sur la ville, vous commencerez à sentir
que, sous son ciel bleu, ce grand rassemblement
de maisons qui descend, blanc et ocre,
jusqu'à la mer, avec les taches sombres des jardins,
ses villas à roseraies, son port immense
et charbonneux, recèle quelque chose d'insolite
que vous n'avez trouvé encore nulle part
ailleurs. Une ville creuse et désolée, un décor
boursouflé, foisonnant ; le conséquent et cahotique

[page 44]

visage d'une impudique, parce qu'inapaisable,
détresse.
Je pense que pour ceux qui n'ont pas pu,
ou pas su voir cela, l'incohérent aspect de ces
journées de Barcelone, celles de juillet et celles
qui suivirent jusqu'à la définitive élimination
des forces anarchistes, au printemps 38, au
profit des vieilles fatalités pragmatiques de la
guerre (discipline, organisation, hiérarchie),
reste aussi incompréhensible que l'étaient,
pour le parisien trouvant dans un journal du
soir à l'angle de deux rues, dans sa capitale
cadre d'encyclopédiques et cartésiennes révolutions,
les images des Carmélites déterrées
qu'offrait complaisamment en pâture à l'indignation
horrifiée des bourgeois français, la
presse bien-pensante. Je les revois sur ces photos,
ceux qui devaient pour la plupart finir
pêle-mêle le long de quelque mur, abandonnés
aux mouches, sanglants et apaisés, un peu ahuris
alors dans la lumière, un peu clignotants
au sortir des sombres voûtes, clignotants et
bravaches, avec leurs foulards, leurs armes
conquises, leurs monos de toile, leur bonnet de
police rouge et noir, à moitié délivrés, à moitié
rassurés de leur innocent et puéril sacrilège,
les symboles momifiés, leur horreur desséchée
dressée dans le soleil aveuglant sur les
marches de quelque chapelle ou de quelque
couvent.
Je me rappelle la comique indignation de
Carl — et pourtant je n'imagine pas qu'il eût

[page 45]

jamais lu Goethe — un matin que les sentinelles
de garde derrière la chicane de tables
de café, avaient plus longuement encore que
d'habitude épluché, avec leur émouvante angoisse
d'illettrés, les tampons apposés sur nos
« carnetes », lorsque survint une pluie soudaine
et diluvienne et que tout ce qui se trouvait
sur la place de Catalogne à ce moment,
femmes, passants, miliciens haïs des factions
rivales, courant, vestes ou jupes sur la tête,
envahirent le hall de l'hôtel Colon, où traînant
avec eux leurs fauteuils de rotin, s'étaient déjà
réfugiés, aux premières gouttes, les soupçonneux
factionnaires.
Dans ce vestibule, palabres, brouhaha, et
ceux qui se vantaient, brandissant leurs panoplies
guerrières, des exploits accomplis ou à accomplir,
maudissant les traîtres contre-révolutionnaires
et les nouilles des bureaux, et la
sentinelle qui gardait l'accès du sous-sol où,
dans le décor de lanternes et de papiers multicolores
de l'ancien dancing, les prisonniers
phalangistes, raides, orgueilleux, théâtraux,
attendaient, eux aussi s'efforçant au maximum
de dignité, au maximum de ce que pouvait
encore rassembler leur volonté en fait de
raideur, d'orgueil et de maintien tragique, afin
que leur mort inutile leur parût, à eux aussi,
valoir la peine d'avoir été jouée.
Certainement, Barcelone était un endroit
pour ça. Je veux dire pour cette révolte qui
trouvait son but et sa raison dans sa propre

[page 46]

substance, se nourrissant d'elle, s'exaltant au
spectacle de sa propre représentation, se suffisant,
désenchantée. Et, en définitive, je crois
que c'était ainsi : ces types se donnaient leur
représentation. Mais au-dessus de cela, ou peut-être
même en raison de cela, quelque chose, je
pense, était en gestation et probablement même
en train de s'accomplir. Quelque chose d'inachevable
peut-être, de trop parfait pour pouvoir
jamais être achevé, vain, si tant est que
l'on puisse taxer de vanité de semblables tentatives.
J'imagine que Jésus fit un essai du
même genre. Comme il était juif, il fit sa tentative
en suivant une pensée juive. Les juifs
manquent de sens pratique. Ils se laissent prendre
leurs pensées par les Goys, et les Goys
qui, eux, ont beaucoup de sens pratique, les
transforment pour leur plus grand profit en
Eglises. Kirilov, lui, était Russe, pourtant j'imagine
que, si au lieu d'être Russe, il avait vécu
à Barcelone, c'eût été, non dans le suicide,
mais avec ceux des torpédos peinturlurées
qu'il eût cherché à se faire Dieu.
« Pero es que no estimen la vida ? » Celui-là
l'estimait. Il était socialiste et fermement
convaincu de la logique progressiste et des
perfectionnements scientifiques. Il avait beaucoup
de livres dans sa bibliothèque, plus un
sens pratique des valeurs et de l'utile.
« Croyez-vous que ces gens-là feront quelque
chose ? » ajouta-t-il. Je ne me rappelle plus ce
que je répondis, probablement une bêtise. Je

[page 47]

n'en savais pas assez à ce moment pour répondre
qu'ils faisaient quelque chose.
Maintenant tout cela est fini, et depuis si
longtemps, et tant d'événements se sont passés
depuis, qu'il n'en reste plus, comme au fond
d'un tiroir qu'on rouvre après des années,
exhalant un mélancolique parfum desséché,
qu'une suite confuse d'images et de figures,
pleines de violence et de lumière, véhémentes,
muettes, dans la pesanteur assourdie du
silence, un film gesticulant, sans sous-titres,
sans même le secours de l'accompagnement
d'un grêle et fantomatique piano.
Ancrées au large du port, les formes grises
des bâtiments de guerre des flottes étrangères
attendaient. Comme le symbole sinistre de
l'inéluctable conclusion, patientes et métalliques,
figuration de l'aboutissement dérisoire,
inexorablement matériel, la mort.

* *
*

C'est seulement dans les livres, à l'aide de
mots, que la mort prend une grandeur et une
majesté solennelle. En réalité, elle peut être
horrible, effrayante ou ridicule, mais pas tragique.
C'est ce qui précède la mort, quand

[page 48]

celle-ci apparaît comme l'enjeu ou le risque
de décisions librement prises, le choix de ces
décisions, qui est tragique. J'ai été plusieurs
fois assez près de la mort, mais si j'imagine
comment cela se serait passé si les choses
avaient été jusqu'au bout, je ne vois rien que
de très médiocre. Une fois j'ai failli claquer
de la typhoïde. Je me souviens que j'étais complètement
abruti, pas suffisamment, cependant,
pour ne pas comprendre aux conciliabules,
aux chuchotements et à l'air constipé
des médecins, ce qui m'arrivait, mais trop
occupé par un terrible mal à la tête pour que
quoi que ce soit d'autre pût présenter un intérêt
supérieur à la fin de cette souffrance. Je
me foutais pas mal de ce qui pouvait venir
hormis cela et j'avais, depuis longtemps, fait
abandon de toute dignité et de tout maintien,
me contentant de ce que je pouvais faire, c'est-à-dire
rester étendu sans bouger et sans parler
sous cette cloche noire et pesante qui se
faisait de plus en plus noire et de plus en plus
pesante.
Je ne parle pas des dangers de mort à plus
ou moins grand pourcentage auxquels on peut
être exposé. Je me suis trouvé, comme tout le
monde, sous des bombardements, dans des endroits
d'épidémies, et en train de traverser des
rues pleines d'autos. Dans toutes ces situations,
et même si vous avez très peur, la mort
peut apparaître comme un risque, une chose
éventuelle, plus ou moins probable, mais étrangère.

[page 49]

Ce dont je parle, c'est de ces moments
où votre propre mort est commencée, quand
elle se présente avec ce visage immédiat et inéluctable,
et où, au contraire, c'est la continuation
de votre existence qui devient à son tour
éventuelle, plutôt pas du tout que peu probable,
où, en un instant, la vie vous apparaît
comme une chose déjà lointaine et étrangère.
Un après-midi de printemps, il est arrivé
ainsi que je me suis tout à coup trouvé tout
seul, en train de courir lourdement sur un
ballast, au fond d'une tranchée de chemin de
fer du haut de laquelle, un peu en arrière de
moi, des types me visaient. J'avais, pendant les
quarante-huit heures précédentes, parcouru
environ deux cents kilomètres à cheval, à peu
près rien mangé, encore moins dormi et été
soumis aux secousses nerveuses habituelles
dans ce genre de circonstances. J'étais de plus,
saucissonné de courroies, bretelles, harnachements,
et trimballais sur moi un attirail brinquebalant,
supposé nécessaire et suffisant
pour le rôle auquel on me destinait. C'est-à-dire
qu'en courant j'arrivais à me déplacer un peu
plus vite qu'un couple de retraités en promenade,
un peu moins vite qu'un marcheur
pressé.
Au bout d'un moment du reste, je cessai de
courir. J'aurai pu m'arrêter, jeter mon mousqueton
et lever les bras. Raisonnablement,
c'était la seule chose à faire, et je n'arrive pas
encore à comprendre pourquoi je ne l'ai pas

[page 50]

faite, pourquoi j'ai continué à marcher sur ce
putain de ballast, tellement hors de souffle
qu'il me semblait que j'allais vomir, n'ayant
même pas la force de calculer mes enjambées
de façon à poser mes pieds sur les traverses,
écoutant les balles qui passaient, me disant
qu'ils tiraient comme des cochons et attendant
avec certitude — je sentais mon dos terriblement
vaste et fantastiquement perméable — le
coup qui me dispenserait de continuer.
Je me rappelle avec précision ces choses,
du moins celles que je pus enregistrer à l'aide
de cette conscience partielle et fragmentaire
que l'on a dans ces moments-là, un peu comme
si on portait des oeillères. Par exemple, avant,
le soleil brillait encore, mais un nuage avait
dû le masquer et maintenant la lumière était
grise. Si l'on peut appeler pensées la série de
sensations ou d'images qui me traversèrent
alors la tête, je peux dire que pas une fois je
ne pensais avec crainte à la mort (en dehors
de cette impression toute physique de la perméabilité
de mon dos), mais qu'au contraire
ce fut comme une bouffée, un parfum de regrets
qui prit toute la place disponible et
m'envahit entièrement. La vie que j'allais perdre,
infiniment adorable, soudain infiniment
familière et douce, la vie à laquelle déjà je
n'appartenait plus, se personnifia d'abord dans
une foule impersonnelle, les cavaliers de mon
escadron, une tendresse violente et absurde
pour tous ces hommes envers lesquels je ne

[page 51]

ressentais pourtant qu'une sympathie modérée,
le genre de sentiments que l'on peut éprouver
pour des compagnons imposés, avec lesquels
on a partagé quelques mois une vie commune
et obligatoire. Ensuite, je regrettais une lampe
électrique qui était restée dans une des sacoches
de ma selle, je la revis, rouge et brillante
à l'endroit où je l'avais mise, contre un morceau
de jambon. Enfin, tout cela s'effaça devant
l'image du rideau de tulle de la fenêtre
de ma chambre à Perpignan, gonflé par le
vent, s'emplissant de la forme du souffle printanier,
envahissant la pièce et retombant,
s'affaissant mollement pour s'enfler à nouveau,
palpitant, aérien et merveilleusement blanc.
Je n'ai pas pensé aux êtres que j'aimais véritablement.
Peut-être la lampe électrique et le
rideau firent-ils office de symboles pour celles
qui me l'avaient envoyée et celle qui habitait
la chambre. En tout cas, ni leur image, ni leur
nom ne me vinrent à l'esprit. Probablement
appartenaient-elles déjà, ou encore, à un autre
monde, celui que j'allais quitter, que j'avais
même et dont j'avais entendu se refermer
la porte derrière moi, un volet qui se rabat
en claquant, et leur souvenir ne pouvait-il plus
me parvenir que sous la forme de ces choses
inanimées, venant d'elles, ou se rattachant à
elles, comme ces objets que l'on avait coutume
de mettre, autrefois, dans les sépultures pour
accompagner les morts, les nourrir, dans l'univers
secret où ils allaient vivre.

[page 52]

L'image de la porte qui se rabat n'est pas
une métaphore. Je pense que ceux qui se sont
trouvés dans des situations semblables le savent.
Un déclic, (quelque passage se refermant
brusquement derrière vous, vous isolant sans
rémission) dont le bruit vous fait dire :« Maintenant !
Maintenant ça y est ». Maintenant tout
ce à quoi j'étais mêlé, j'appartenais, me liait,
m'entourait, c'est fini. Vous débarrassant d'un
même coup de la peur, du calcul et de toute
réflexion. Je ne pensais pas alors de quelle façon
j'allais mourir — et c'eût été grotesque :
un cavalier démonté, clopinant et hors de souffle
abattu d'une balle dans le dos, sans nul décor
de bataille, sans utilité, sans tumulte, dans
le calme et paisible tableau d'une campagne
printanière et verdoyante où claquaient sans
conviction les coups de fusil des tireurs visant
ce trop facile gibier qui trottinait lourdement,
s'arrêtait, marchant, essayait encore de courir,
dans une tranchée déserte de chemin de fer,
puis sur une petite route blanche où, quittant
les voies, je m'engageais, hypnotisé par un
tournant, pas très loin probablement, mais
pour moi inatteignable, où la route disparaissait
derrière une chapelle et un bouquet d'arbres
sombres.
Plus tard, j'imaginais ma mort. Mais j'étais
alors de nouveau rentré dans le monde familier
où celle-ci m'apparaissant comme une
chose à envisager, infiniment probable et cependant
de nouveau étrangère. Il me fut alors

[page 53]

possible de me voir, entré jusqu'à mi-jambes
dans l'eau d'un ruisseau, essayant désespérément
de le faire franchir par ma jument, tandis
qu'autour de moi craquaient de multiples
petits nuages gris noir et que sur la route
proche des tanks étaient en train de se démolir
à coups de canon. J'eus le temps de me voir,
de penser que je devais être ridicule, de me
comparer à une gravure de chasse anglaise où
un monsieur en habit rouge tirait de la même
façon sur un cheval, de me souvenir de
Fabrice del Dongo, et de penser que c'était de
cette manière ridicule que j'allais crever, participant
à une grande bataille dont on parlerait
plus tard (mensongèrement), dans les livres
d'histoire et dont la dactylo de New-York,
hésitant sur le choix d'un cinéma, lirait tout à
l'heure le récit (pas plus mensonger) dans le
métro. Mais je conservais ma répugnance pour
cette mort inconnue qui me menaçait, haïssable,
dégoûtante, en somme scandaleusement
inconvenante.
J'aurais voulu pouvoir être ailleurs. Et en
même temps, je trouvais ça épatant d'être là.
C'était épatant et très excitant si l'on exceptait
les sales histoires qui pouvaient vous arriver
personnellement comme c'est toujours excitant
lorsqu'on a la chance d'assister à un
spectacle inhabituel et prodigieusement curieux.
Sous un certain angle, la guerre c'est un
peu comme les courses de chevaux : cinq minutes
de tension violente pour beaucoup d'emmerdement

[page 54]

et de fatigues (si vous n'êtes pas
professionnel et que les rites — élégances, parades,
saluts — ne vous passionnent pas). La
guerre m'intéressait, parce que c'est le seul endroit
où l'on puisse bien voir certaines choses,
et aussi parce que je voulais essayer de comprendre
cette occupation si importante et
pour ainsi dire essentielle en ce sens qu'elle
rentre dans les trois ou quatre besoins
fondamentaux, comme coucher avec des
femmes, manger, parler, procréer, pour lesquels
les hommes sont faits et dont ils ne
peuvent se passer. Les organisations de bienfaisance
condamnent également la fornication
et la guerre. Sans doute, y a-t-il une multitude
d'arguments, pitoyables et pudiques, pour militer
en faveur de la chasteté et de la paix. En
dépit de ces vertueuses considérations, les
hommes n'en continuent cependant pas moins
à retrousser les jupes et s'entretuer, et ce sur
une échelle de plus en plus vaste. Il faut donc
bien en conclure que s'ils ont de bonnes raisons
pour faire semblant d'émettre ou d'approuver
les arguments humanitaires, ils en ont sans
doute de meilleurs encore pour n'en tenir aucun
compte et l'on doit se borner, sous peine
de dire des sottises, à observer la manière dont
se comportent dans ces différentes occasions
ceux qui y participent.
J'étais donc, dans un certain sens, heureux
de me trouver là, en dépit de la peur que je
ressentais et des risques inhérents à ma présence

[page 55]

en cet endroit. S'il m'avait été donné de
choisir, je n'y serais certainement pas resté,
ni venu volontairement, mais la question ne se
posant pas, je ressentais une grande excitation.
D'autant que de la façon dont ça se passait
(apparemment très différente de ce que j'avais
pu entendre raconter ou lire sur la guerre
14-18), j'avais la sensation de voir quelque
chose de très typique et qui, si l'on faisait
abstraction de la forme moderne (avions,
tanks, etc...) devait ressembler point par point
— feu et sang, cohortes, invasions — dans
le fracas du temps et de l'espace s'écroulant,
à ce qui se déroulait, il y a deux
cents, deux mille ou dix mille ans. Je
pouvais voir comment les hommes mouraient,
quelle sorte de plaisir ils ressentaient à
combattre et à tuer, comment les populations
fuyaient devant une armée qui avançait, comment
et à quel moment les soldats et les officiers
étaient pris de panique et s'enfuyaient
eux aussi, dans quelle mesure les ordres produisaient
un effet et ce que valaient au juste
toutes ces histoires de manœuvres et de stratégie.

Cependant je ne pense pas que le seul fait
de pouvoir observer ces choses, non plus que
la peur, eussent été suffisants pour me mettre
dans cet état d'excitation légère que je ressentais,
frémissante, un peu haletante, un peu
comparable à celle qui s'empare de vous lorsqu'on

[page 56]

se trouve auprès d'une femme avec laquelle
on va faire l'amour.
Ce n'était pas non plus le plaisir de me
battre. On m'a beaucoup tiré dessus, mais je
ne me suis jamais trouvé en posture de tirer
moi-même un coup de fusil. L'eussé-je été, je
ne peux pas dire ce que j'aurais fait, ni ce que
j'aurais ressenti. Je ne voulais pas tuer, mais
on ne peut jamais savoir ce qui vous prendra
quand l'occasion se présentera, car alors
toutes les raisons et principes du monde ne
pèsent pas lourd. Toujours est-il que, sur ce
point, mon expérience de la guerre est incomplète
et que je ne pourrais parler de ce qui
se passe dans un homme à ce moment-là, autrement
que par suppositions.
A présent, je pense à ces peuplades chez lesquelles,
les jours de fête, d'un crépuscule à
l'autre, les rois deviennent esclaves et les serviteurs
rois. La guerre c'est quelque chose dans
ce genre. Comme un négatif photographique
où les clairs viennent en noir, où tout apparaît
dans une lumière insolite et spectrale, une
fête, déchirant l'opacité coutumière, l'idéal
idiot et destructeur dans les limites rassurantes
d'une approbation des pouvoirs où toutes
les destructions et toutes les idioties ont, par
avance, reçue la garantie d'impunité.
C'est une légale illégalité. La différence entre
l'anarchiste de Barcelone et le soldat allemand,
tous deux arrivés au fond de l'angoisse
et du dégoût, tous deux parvenus à cette limite

[page 57]

insupportable de l'humiliation au-delà de laquelle
il faut que tout éclate ou meure, réside
dans cette impuissance consciente des Allemands
en présence de la liberté. De là, tout ce
qu'ils peuvent faire ou essayer de faire pour
s'habiller dans quelque chose qui ressemble à
de la dignité. Consciente et sans espoir. Si vous
ne concevez pas la liberté, il vous est impossible
de vous concevoir vous-même. Et ne pas
se concevoir soi-même, douter de soi, c'est douter
en même temps du reste du monde. A partir
de ce moment, il n'y a plus qu'à s'engager,
revêtir un uniforme et faire la guerre. Une
fête, un rêve. Un rêve où, après, il y aurait des
jeunes filles diaphanes, aux mains diaphanes
et fraîches pour les fronts, aux robes diaphanes
et immatérielles recouvrant leurs genoux
faits pour enfouir la tête, oubliant, abdiquant...
Un terme à ce désespoir timoré, qui ne
peut s'assouvir qu'irresponsable, rage, douleur,
et dégoût, s'acharnant dans sa propre
inexistence et sa propre souffrance, sans issue,
sans autre aboutissement que la plus dérisoire
et la plus décourageante des solutions : celle
qui consiste à pouvoir opposer dix canons
contre un, ce qui, en définitive, constitue la
seule règle de stratégie qu'on ait encore découverte,
et l'unique conclusion à la fameuse
science de la guerre.
Il y a pas mal de gens comme les Allemands
dans n'importe quel pays de n'importe quel
continent. Il y a toujours, que vous le vouliez

[page 58]

ou non, un peu d'Allemand dans un coin de
vous-même. C'est pourquoi les organisations
philanthropiques peuvent prêcher et se lamenter
et perdre leur temps à maudire généraux,
ministres et hommes d'état. Je ne sais pas
exactement ce que peuvent ou ne peuvent pas
les généraux, les ministres et les hommes
d'état, mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a encore
quelque chose au-dessus de ces sortes de personnes
qui fait que tout ce qu'ils peuvent faire
ressemble à peu près à ce que pourrait réussir
un enfant qui voudrait manœuvrer un train
électrique si le courant électrique n'existait
pas.
Pour votre part, à la guerre, piétinant les
emblavures, saccageant, vivant sans heures et
sans certitude, vous éprouverez, à un degré ou
à un autre, une sorte d'ivresse. Cet allégement,
cette illusion de liberté que donne le dégoût
et la sensation d'être irresponsable,
joyeux et effrayé à la vue de cet univers bafoué,
sans façades, dépouillé de tout, sauf de
nudité et de sacrilège et où, en dépit des codes,
de ce qu'on vous a appris sur votre propre
personne et celle des autres, quelque chose
est en train de se passer, sang, feu, éclats, au-delà
de toute humaine mesure, échappant à
toute humaine volonté, quelque chose de grandiose,
un mystère, comme la musique ou la
naissance, vous laissant étonné, étourdi et
confondu.

[page 59]

* *
*

Je me rappelle les cris de cette femme qui
enfantait dans la nuit. La nuit d'été, tard dans
la nuit, tard dans le palpable silence de la
ville. Je lis et je sens le flot de silence liquide
qui entre par la fenêtre ouverte, emplissant
la pièce de sa présence peuplée de menus craquements.
Comme si sous sa masse pesante,
les murs, et les poutres, et les portes, essayant
de le contenir, gémissaient. Alors arrive un
bruit, une voix qui sort du silence, le repousse,
une plainte, et le silence reflue de nouveau en
nappe obscure. Je m'arrête de lire et de nouveau
j'entends la plainte timide, puis s'enflant,
puis se brisant. On aurait dit un de ces jouets,
une de ces poires surmontées d'une tête de
roquet que les enfants font japper en la pressant
dans leur main. Comme si celle qui gémissait
n'était qu'un passage emprunté par le
cri, effrayée de ce qui sortait d'elle-même, le
cri s'aiguisant, faisait penser à ce bruit exaspéré
par sa propre stridence des scies circulaires
arrivées à bout de course, cherchant à
se détruire, s'épuiser, se brisant par l'excès
même de sa violence.

[page 60]

Je me lève et je sors sur le balcon, et dans la
nuit diffuse je peux deviner les façades, les
grands murs verticaux et occlus, les fenêtres
éteintes sur les secrets endormis, sauf une. Je
ne peux voir ce qui se passe à l'intérieur de la
chambre. Accoudé dans les ténèbres, je peux
voir la lumière jaune stagnant avec cette impassibilité
hors du temps de la lumière électrique.
Et le cri sort encore, et tout à coup je
comprends l'angoisse qui le tord et l'angoisse
me prend moi-même et je comprends ce qui
se passe. Accoudé dans les ténèbres, écoutant
la femme crier de terreur à cette chose mystérieuse
qui se servait de son corps, le malmenant,
le déchirant pour accomplir ce qui doit
être accompli, se fichant pas mal de sa souffrance
ou de sa volonté, de la volonté de qui
que ce soit.
On peut oublier un tas de bruits, mais je ne
pense pas que l'on puisse oublier celui que
fait en criant une femme en train d'enfanter.
Supplication et effroi.
Je n'écris pas pour les carabins. Ceux-là
savent bien qu'il ne se passe rien alors qu'un
phénomène biologique comme les autres. De
même que les militaires de métier savent
qu'une maison coupée en deux, c'est une maison
qui a reçu une bombe et que des tas de
types morts, c'est tout simplement le résultat
d'une concentration d'artillerie. Très bien. Les
gens savants savent ou sont censés savoir
tant de choses qu'ils sont capables de tout

[page 61]

résoudre sans aucun mystère. Vous essayez
tant bien que mal de continuer sur cette sacrée
corde raide, manquant de vous casser la
gueule à chaque pas et ces types vous expliquent
qu'il n'y a en réalité aucun danger, ni
aucune difficulté, si vous connaissez les lois
de l'équilibre. On les trouve dans tous les
manuels. on trouve dans toutes les bonnes
librairies, à profusion, toutes les lois, recettes
et dogmes infaillibles pour se bien conduire
dans la vie et avancer en équilibre, sans risque
d'aucune sorte, dans une attitude gracieuse
et virile, les yeux levés fixant le ciel des
réalités objectives et le petit doigt sur la couture
du pantalon.
Si vous refusez d'abdiquer, d'une façon ou
d'une autre, si vous vous obstinez à faire
l'acrobate sans balancier ni ombrelle, les
gogos ne tarderont pas à vous considérer
comme quelqu'un de pas sérieux. Vous
savez : le monsieur qui dit « Ah vous êtes
peintre ? J'aime beaucoup les tableaux. Et
quel genre de peinture faites-vous ? Des
fleurs, des paysages, des portraits ? » Alors
vous dites :« Euh... de tout » et le monsieur
se rend compte aussitôt qu'il n'a pas affaire à
quelqu'un de sérieux. Il dit :« Ah mais, c'est
très bien ça » parce qu'il est poli — les gogos
s'expriment poliment, probablement dans un
esprit de compensation — mais il sait à quoi
s'en tenir parce qu'il est objectif et raisonnable.
Il est licencié en quelque chose ou

[page 62]

diplômé d'une grande école, il a visité les
musées d'Italie, et il sait qu'il y a des peintres
de genre, d'autres qui tirent le portrait et des
paysagistes. Aussi continue-t-il à sourire poliment,
mais comme quelqu'un qui s'est fourvoyé
dans une mauvaise compagnie. Probablement
le type qui suit le cirque, payant
chaque soir pour asseoir ses fesses sur la
même banquette, dans l'espoir de voir le voltigeur
se casser la gueule, symbolise-t-il la
revanche des messieurs raisonnables.
Le tout est de savoir le temps que ça durera,
le temps que je durerai. Parce que je me
demande pour quand ce sera. Chaque matin,
je me demande si ça ne va pas être pour
aujourd'hui. J'ai déjà cru, une fois, que ça y
était. A un moment, je n'ai plus rien trouvé
sous mon pied. J'ai bien cru que ça y était et
qu'il ne serait plus jamais question ni d'équilibre,
ni de quoi que ce soit, avec ou sans
ombrelle. Marchant comme un boiteux dans
les rues, tout un côté arraché, et dire son
nom et plus rien ne répond au nom, écoutant
la voix qui ne vient pas, qui ne viendra plus,
sentant l'odeur de ses cheveux, le cimetière,
les fleurs, l'odeur morte des glaïeuls flottant
dans la chambre, l'odeur pourrissante et terreuse,
elle étendue silencieuse et impénétrable,
lointaine, et moi écoutant les murs et la
voix qui ne vient pas, marchant à mon côté
comme un trou...
Alors si je pouvais être mort moi aussi,

[page 63]

m'ouvrant d'un seul coup du haut en bas, et
laissant les images m'emplir, devenir moi-même,
me diluant sans l'air imprécis. Plus
d'yeux, plus de figure, plus de peau, n'offrant
plus qu'une face concave et polie que je
déploie, translucide, et par où pénètrent arbres,
cyclistes, voitures. Vaguement parcourue
de sons, d'impalpables bruissements, ténus,
immatériels, où j'épie sa vois muette. En
m'appliquant encore, je parviens à n'être plus
que cet ensemble de murs, de silhouettes, de
feuillages, se chevauchant, ondulant à la cadence
de mon pas, se défaisant lentement à
l'intérieur de moi à mesure que j'avance et
se recomposant au même moment. Je m'arrête
et les choses s'arrêtent aussi, se prennent,
le morceau de ciel vert encastré entre les maisons
grises, comme si les lignes s'immobilisant
me divisaient en fragments et je peux parcourir
cet espace que je contiens. Je me remets en
marche et tout bouge de nouveau, se remet à
glisser, oblique, basculant, me parcourant en
tous sens.
A la fin, je deviens cet univers apaisant,
multiple et sans mesure où les fourmis sont
aussi grandes que les maisons. Car les fourmis
sont réellement aussi grandes que les maisons.
Aux gogos de rire. Peu m'importe la stupide
et fausse réalité matérielle des choses. Autant
aller sur une tombe et regarder la terre et
imaginer ce que recouvre la terre. Voilà la
réalité matérielle et objective. Je sais maintenant

[page 64]

l'usage qu'un homme peut en faire au
moment où il a besoin de compter sur quelque
chose. C'est à peu près aussi positif que d'aller
écouter un type vous parler du haut d'une
chaire des réalités spirituelles, aussi vain et
absurde.
Pourtant, je pense que le non-sens est encore
une invention des poètes et des philosophes.
Une valeur de remplacement en quelque
sorte. L'absurde se détruit lui-même. Dire
que ce monde est absurde équivaut à avouer
que l'on persiste encore à croire en une raison.
J'ai mis longtemps à découvrir que
c'était comme ça et à m'en convaincre. A
découvrir qu'il n'y avait rien à corriger, seulement
à prendre — tout à prendre — et que
tout ce qui avait été, était, et serait, se suffisait
en soi, suffisait et bien au-delà, à satisfaire
les plus exigeants désirs que l'on arriverait
jamais à se rassasier de cette somptueuse
magnificence du monde, pourvu que l'on
parvînt à en être conscient. La première fois
que je vis un tableau de Cézanne, je n'y trouvai
rien d'extraordinaire en dehors de ce que
j'étais venu chercher dans le musée. C'est-à-dire
quelque chose de parfaitement peint et
qui me procurait une très vive et très grande
jouissance. En regardant Cézanne, j'éprouvais
bien une certaine qualité de plaisir différente
de ce que je ressentais à regarder Goya ou
Tintoret, mais de la même façon dont mon
plaisir était différent selon que j'étais en présence

[page 65]

d'un tableau d'un de ces peintres ou de
n'importe quel autre des peintres que j'aimais.
J'étais très jeune alors et je me jetais sur tout
— femmes, livres, alcools — comme ont coutume
de faire les adolescents, sans demander
beaucoup plus que le plaisir immédiat et violent,
animé par ce désir de jouissance et de
possession qui me remplissait tout entier.
Par la suite, je revins souvent dans les
musées et, de nouveau, je regardai ce
qu'avaient fait les peintres, les uns après les
autres, et à force de regarder, je finis par
apprendre peu à peu à différencier mon plaisir,
à me rendre compte de ce qui le faisait
naître dans la mesure où un plaisir peut être
analysé, à me méfier de tout ce qui n'était pas
du vrai plaisir, et surtout à séparer la source
proprement dite de mon plaisir de son apparence
extérieure. Je vis ainsi qu'après l'époque
des archaïques et des primitifs, il y avait eu
beaucoup de truquage dans la peinture. Je ne
parle pas des recettes de métier. Recettes
pratiques ou esthétiques. Pour ma part, elles
ne m'intéressent pas. Je suis de plus en plus
persuadé que la meilleure recette pour faire
un chef-d’œuvre est l'absence de recettes. Je
ne crois pas, en peinture, en littérature et
dans les activités de ce genre en général, aux
techniques. J'en ai même horreur. Je pense
que la technique, le culte de la technique, le
perfectionnement de la technique, mènent
tout droit à des oeuvres vides et académiques.

[page 66]

Il n'y a qu'à voir ce qui se passe avec le
cinéma. Les gens qui font du cinéma deviennent
maintenant de plus en plus forts en
technique (bonne photographie, angles de prises
de vue, effets spéciaux) et de plus en plus
nuls en cinéma. Naturellement aucune technique,
aussi perfectionnée soit-elle, n'a empêché
un grand peintre d'être un grand peintre.
Tout au plus peuvent-elles permettre aux
médiocres et aux nullités de se faire passer
aux yeux des gogos pour ce qu'ils ne sont pas.
Et pourtant, on peut se demander si, privés
de leur métier étourdissant, certains des
grands types n'auraient pas rencontré des
difficultés qui les auraient forcés à aller plus
loin qu'ils n'ont été. On peut justement se
poser cette question en voyant ce qu'a fait
Cézanne. Dufy dit que toute la peinture
moderne vient de ce que Delacroix a perdu la
recette de la crème à peindre des « anciens »
que lui avait léguée Bonnington, dernier à la
détenir. A partir de ce moment, les peintres
ont cherché à résoudre des problèmes techniques par des
moyens esthétiques. De là les impressionnistes
et les fauves. Dans ce cas, on doit remercier
bien fort l'étourderie de Delacroix.
Mais quand je parle de truquage, ce n'est
pas à cela que je fais allusion. En employant
ce mot, je veux dire que tous les grands peintres
que je pouvais voir dans les musées,
n'avaient pu exprimer qu'une vision idéale du

[page 67]

monde, volontairement limitée et arbitraire,
chacune de ces visions du monde étant basée
sur une conception, ou plutôt une morale de
l'univers visible, ou même, ce qui est plus
grave pour des peintres, une morale tout
court. Par morale, j'entends une définition
sélective et pratique du bien et du mal, permettant
de se cacher une partie plus ou moins
importante de la vie, souvent très importante,
pour n'en voir (et n'en montrer), qu'un seul
aspect. En quelque sorte, les grands peintres
que j'aimais, m'offraient un spectacle artificiel,
éblouissant mais artificiel, un monde
creux si on le séparait d'avec — (ce qu'apportent
projecteurs, fards, décors, principes). Au
lieu d'aller chercher une vérité au-delà des
apparences extérieures, ils s'étaient contentés
de prendre ces apparences extérieures dans
leur plus vulgaire aspect et de les transfigurer
à l'aide de déformations linéaires ou colorées,
non pas propres à l'objet ou à l'ensemble
d'objets qu'ils voulaient peindre, mais ajoutées,
consciemment ou non, conforme à ce beau
moyennant quoi tout ce qui constituait une
gêne ou une souffrance pouvait être taxé de
laid, éliminé et ignoré.
Par exemple, on peut voir à quelles sortes
de morales croyaient, ont successivement cru,
les peintres des musées. Ceux de la Renaissance
croyaient en l'espace, la perspective, la
reconstruction savante et mathématique du
monde. Poussin, lui, avait une morale de l'ordre,

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la vie ennoblie par une correspondance
un peu solennelle des lignes. Delacroix a cru
dans la couleur. il a peint, dessiné, magnifiquement
en fonction de cette seule morale, de
ce seul aspect sous lequel la vie lui était supportable.
Ingres se serait parfaitement passé
de la couleur, il avait une morale de bourgeois,
effroyablement libidineuse, méticuleuse
et desséchée. Celle de Renoir ne voulait voir
dans le monde que la lumière. Toutes les
oeuvres de ces peintres sont un refus. C'est
pourquoi, je dis qu'il y a truquage. Un refus
et un refuge. Il est plus commode de refuser
de voir, refuser d'ouvrir les yeux, et de préférer
les plisser, ne plus laisser qu'une étroite
fente qui ne permette de pénétrer en vous de
l'univers que la partie qui vous semble la plus
favorable.
Si vous aimez la peinture d'une façon accessoire,
comme un plaisir supplémentaire qui
vient s'ajouter aux autres plaisirs que l'on
peut trouver dans l'existence, peu importent
ces considérations et vous devez sauter ce passage.
Je ne lui donnerais d'ailleurs pas cette
importance si j'écrivais un ouvrage sur la
peinture proprement dite, un de ces grands
ouvrages explicatifs en plusieurs épisodes à
l'usage des amateurs désireux d'alimenter leur
conversation. Ou du moins, je n'utiliserais ces
considérations que dans la mesure où elles
pourraient m'aider à rendre compte de choses
purement picturales dans le sens d'une joie de

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l’œil et rien de plus. Des gens paient, entrent
dans un musée ou une exposition, ressentent
un petit ou un grand chatouillement, et s'en
vont. D'autres paient aussi dans l'espoir de
ressentir quelque chose, ne ressentent rien,
n'osent pas le dire, et achètent des livres explicatifs.
D'autres, enfin, après avoir constaté
qu'on se barbait dans les musées, n'y reviennent
plus. Ceux-là ont toute ma sympathie.
J'éprouve un dégoût maladif chaque fois
que j'entends parler de mission, de rôle de la
peinture, et en général de toutes ces histoires
apostoliques. Un type peint parce qu'il a en lui
le besoin de peindre, comme un type parle
s'il est d'un naturel bavard ou construit des
maisons s'il aime à construire des maisons.
Une maison sera laide, peu pratique à habiter,
mais plaisante à voir, à la manière de ces châteaux
ou de ces vieilles fermes que photographient
les touristes, confortable, mais disgracieuse
et quelquefois réussie — ou ratée —
à tous points de vue, de la même façon dont
les discours d'un bavard pourront être drôles,
insipides, riches en matières et en enseignement,
brillants, mais vides, et quelquefois
aussi intéressants et agréables du même coup.
Mais où vous avez le plus de chance de perdre
votre temps, c'est si le bavard parle non pas
pour lui, mais pour vous. C'est-à-dire s'il parle
en vue de produire sur vous un effet, que ce
soit pour vous épater, vous édifier ou vous
convaincre. Dans ce cas, tout ce qu'il dit ne

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vaudra rien et vous ne pourrez en tirer quoi
que ce soit que vous ne sachiez déjà.
Tout être qui s'exprime, ne fait que donner
une forme à l'informulé, éclairer un peu de ce
brouillard sans langage, sans mots et sans
vocabulaire dont il donne une traduction, un
aspect visible et communicable. C'est tout ce
qu'il peut faire, cela et pas autre chose. Du
fait qu'en outre, il se préoccupe du résultat de
ses paroles, ce ne sera plus cette parcelle de
vérité découverte à travers lui qu'il exprimera,
parce qu'il cherchera à la rendre
attrayant en la travestissant, l'altérant et la
déformant à l'aide d'un fatras de raisons
laborieuses, de ruses et d'artifices qu'il suppose
à votre goût ou à votre portée et capables
de vous séduire. Aucune vérité ne peut
supporter d'être travestie. Comme ces acteurs
qui, pour plaire, font abandon d'eux-mêmes
et cherchent à se parer de ce que vous êtes
supposé aimer, se servant de ficelles éprouvées,
s'efforçant de flatter les vieilles faiblesses
cataloguées, usées jusqu'à la corde, et qui ne
trouvent plus cours et crédit que grâce à une
indulgente convention à laquelle souscrit en
même temps qu'il prend son billet, le spectateur
en quête d'une reposante digestion.
Je pense que la pire malhonnêteté et le pire
mépris à l'égard des autres pour celui qui
écrit, qui peint ou qui parle, consiste à peindre,
à écrire ou à parler en fonction d'un
public et non en fonction de ce qu'il a à dire.

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Je ne sais pas trop ce que l'on entend par la
notion de devoir. C'est un concept tellement
variable et soumis à tant de fluctuations qu'il
est difficile de s'en faire une idée précise.
Cependant, si l'on admet que la vie en société
comporte un principe d'obligations et de responsabilités,
j'imagine que la première de ces
obligations consiste à donner la pleine mesure
de soi-même dans l'accomplissement de ce
pourquoi on est fait. Probablement le monde
doit changer et se transformer, et il change et
se transforme chaque fois qu'un homme
accomplit quelque chose de bien fait, chaque
fois qu'un ouvrier fait une table qui est une
table dans sa vérité de table, solide, résistante
et sur laquelle on peut manger et écrire, et en
faisant cela, il rend au reste des hommes et à
lui-même le meilleur service qu'il puisse rendre.
J'ai peine à croire que ceux qui fabriquent
des fusils rendent aussi un service. Du
moins cela est difficile à admettre à première
vue, encore que, puisqu'il est dans la nature
de l'homme de tuer, certainement cela aussi
doit être. Quant à la question pour l'ouvrier
ou tout autre travailleur de se mettre en grève
et de gueuler dans le but d'améliorer sa condition
matérielle, c'est une autre affaire, entièrement
différente d'avec la nature de son travail
et je pense que s'il ne le fait pas chaque fois
qu'il le peut et par n'importe quel moyen, en
dehors de l'assassinat et des violences physiques,
c'est un imbécile.

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Rien de ce que fait l'homme lorsqu'il le fait
avec sincérité et application, sans passion, et
sans truquage n'est vain, parce que chaque
homme contient tous les autres en lui et que
s'il parvient à découvrir ce qui est à travers
lui et à lui donner forme, ce sont tous les
autres qui le découvrent en même temps.
Quant à accommoder cette forme au risque de
la dénaturer dans l'espoir de la rendre compréhensible
à tous, voici : On peut rendre
sensible une vérité, on ne peut ni la faire
comprendre ni l'imposer et nul ne profitera
jamais d'un message s'il n'était pas prêt à le
recevoir, c'est-à-dire si cette vérité n'était pas
déjà latente en lui, lui seulement incapable
de lui donner une forme.

* *
*

Un bavard c'est un type qui parle de tout
ce qui peut s'exprimer au moyen de mots, et
un tableau c'est un type qui parle de ce qui
ne peut rentrer en l'homme que par les yeux.
Forcément, ils disent toujours quelque chose,
et ce n'est jamais absolument sans intérêt.
Quand ce ne serait que celui qu'il y a à découvrir
quelle profonde nécessité pousse un

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homme à parler, même si c'est pour dire platement
des platitudes, ou artistiquement des
platitudes encore pires. Peut-être essaye-t-il
sans plus de crever sa solitude en cherchant à
se faire admirer, plaindre, ou croire, ou seulement
écouter, et cela lui suffit-il. Peut-être le
son de sa voix, rien que le son de sa voix lui
suffit-il. Le bruit de sa voix dans le silence de
sa solitude. Et peu importent alors les images
usées, les paroles usées, s'il manifeste à travers
elles, d'une façon ou d'une autre, son
existence, parlant la langue de l'acceptation
résignée, disant à tous ce que tout le monde
sait déjà, mais refusant cette dernière soumission,
la mortelle abdication du silence.
Et Cézanne ? Voilà, j'y viens. Je vais bientôt
le retrouver, quoique, sans qu'il y paraisse, je
n'aie cessé d'écrire des choses le concernant
depuis que j'y ai fait allusion. On a tellement
imprimé de commentaires sur la peinture
pour justifier son existence ou lui trouver des
applications pratiques, qu'on finit par ne plus
s'y reconnaître.
Je ne suis pas un mandarin, et surtout je
n'ai pas besoin de me prendre pour un mandarin.
Je suis un homme. Je suis un homme
qui essaie de vivre, je suis tout à cette difficulté
de vivre, je cherche ce qui peut m'aider
à continuer et pour ça il faut que je trouve du
solide sur quoi on peut compter. Je ne vais
pas à la messe le dimanche, je ne fume pas
l'opium, je ne joue pas aux cartes, je ne bois

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pas jusqu'au point d'être saoul, je ne pratique
pas la pêche à la ligne, je ne fréquente pas les
maisons d'illusions et je n'appartiens à aucune
confrérie politique.
Ce n'est pas par vertu. Si j'éprouvais un
contentement quelconque à faire ces choses,
il est probable que je les ferais, aussi bien que
quiconque. Je n'ai aucune objection contre
ces différentes occupations du moment que
celui qui s'y adonne y trouve ce qu'il lui faut
et ne prétend pas m'obliger à faire comme lui.
Pratiquée avec sérieux et méthode, n'importe
laquelle de ces passions est aussi respectable
que toute autre. J'ai connu un type, qui habitait
une petite ville d'Espagne : des raies
d'ombre profondes, des balcons aux stores
baissés, des linges de couleurs pendant aux
fenêtres, une rivière desséchée bordée de maisons
à galeries surplombant le lit caillouteux,
et des monuments de style baroque. Ses
parents lui avaient fait faire de bonnes études
chez les Jésuites, car à cette époque — et
maintenant encore — ces établissements
étaient les seuls endroits en Espagne où un
garçon pouvait faire de bonnes études. On
vous y apprenait — et on lui apprit — ce que
l'on juge dans tous les pays du monde nécessaire
et suffisant — littérature, mathématiques,
histoire — pour se débrouiller dans la
vie pratique, augmenté d'un bagage supplémentaire
constitué par ce que les Jésuites estiment
nécessaire et suffisant pour se débrouiller

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dans la vie spirituelle. Aussi ce type devint-il
un bon avocat dans sa ville et un bon catholique
qui fréquentait les office du dimanche
et n'oubliait pas les quêteurs. De cette façon,
vingt années de suite, chaque dimanche, il mit
régulièrement dans la sébile vingt-cinq pesetas
destinées à la construction d'une nouvelle
église dans sa ville. Vingt-cinq pesetas toutes
les semaines pendant vingt ans. Cela représente
au total environ vingt-sept mille pesetas,
soit cinquante-quatre mille francs de cette
époque, quelque chose comme cinq ou six
cent mille francs de maintenant.
Il y avait plusieurs bons élèves des Jésuites
comme lui dans la ville qui mettaient aussi
des billets dans la sébile, et l'église fut construite.
Entre temps, cependant, le type continuait
à faire son métier d'avocat, mais, peu à
peu, peut-être à la suite de ce qu'il put voir
en exerçant son métier, peut-être par suite de
méditations, en tout cas pour des raisons qui
durent lui paraître sérieuses, il cessa de fréquenter
les offices et finalement s'inscrivit à
un parti politique. Et c'est ainsi que lorsque
survint la révolution de 1936, il fut nommé
maire de son pays.
En Espagne, quand survient un événement
important, c'est tout de suite à l'église que l'on
se rend pour le consacrer. Selon les circonstances,
les uns se précipitent dans les Eglises
pour y chanter, les autres (ou les mêmes) pour

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y mettre le feu. Mais celui qui était devenu
maire, s'opposa à ce qu'on mit le feu à l'église
pour la construction de laquelle il avait donné
tellement d'argent. Il était maire et il avait
de l'autorité, aussi fit-il un discours pour dissuader
les gens d'aller mettre le feu à un
monument. Je l'imagine au balcon de l'ayuntamiento,
parlant courageusement à la foule
(et ce n'est pas commode de parler à une foule
qui a envie d'aller faire flamber quelque
chose) s'accrochant des deux mains à la
balustrade, tête nue dans le terrible soleil,
haranguant le confus fourmillement de figures
levées, taches, cris, remous, dans le poudroiement
brouillé de la lumière, ruisselant de
sueur, cherchant peut-être aide et courage au
souvenir de quelque incendie de la veille, au
souvenir des murs calcinés mais toujours
debout continuant à se dresser au-dessus des
décombres fumants. A la fin, les gens se laissèrent
convaincre et s'en allèrent à la recherche
de quelque autre spectaculaire consécration.
Quand ils furent partis, il convoqua des
entrepreneurs sérieux de la ville, parce qu'il
voulait du travail bien fait. Il était riche et ne
regardait pas à la dépense. En dépit de la
révolution et de ce que ses détracteurs ont pu
dire, il y avait encore de bons ouvriers en
Espagne auxquels on pouvait demander du
bon travail. C'est une grosse histoire de démolir
une grande église construite avec des

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matériaux de la meilleure qualité par des
architectes modernes. Je veux dire de la
démolir soigneusement, de façon à ce qu'il
n'en reste rien. Aussi cela prit-il du temps.
Chaque jour le maire venait voir où en étaient
les travaux. Il fit même creuser dans le sol
pour enlever les fondations. Quand ce fut
terminé, il ordonna aux architectes d'arranger
à cet endroit une belle place où l'on planta
des arbres, et au milieu de la place on construisit
un kiosque à musique pour jouer les
hymnes révolutionnaires ou des danses. Alors,
seulement, je pense, il dut éprouver un grand
soulagement et venir le soir se promener,
calme et satisfait, regardant sautiller les jeunes
Catalanes jacassantes aux corsages multicolores
dans la tiédeur du sol arrosé sous les
feuillages nouveaux, contemplant l'absolvante
surface de l'esplanade, vengé, sentant se
répandre en lui l'afflux apaisant de sa conscience
délivrée.
Ce n'est pas une histoire inventée. Tous les
habitants de la ville et même de la province
(ceux qui ont pu continuer à y vivre aussi
bien que ceux qui en ont été chassés par
l'idéal régime triomphant, hiérarchique et
apostolique) connaissent l'aventure de l'église
construite et démolie par le même homme. Je
connais l'histoire et je connais l'homme. Je
crois qu'il a de la chance, du moins à un certain
point de vue, et qu'il est assuré d'être à
l'abri d'un tas de difficultés. D'une certaine


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façon, il sera toujours gagnant : passion contre
passion. C'est une sécurité.
Il est probable que personnellement, en
supposant toutefois que je n'aie trouvé rien
d'autre pour employer plus utilement les
ouvriers, j'aurais aussi fait démolir l'église.
C'était une construction moderne, très déplaisante
à voir, sans intérêt d'aucune sorte, et,
somme toute, le kiosque à musique, si l'on
excepte les moments où il servait à la diffusion
des cantiques révolutionnaires (pour cela
on aurait pu conserver l'église) était, les soirs
de danse, d'une utilité plus certaine. Mais il
est aussi absolument sûr que je ne l'aurais
pas fait construire. Cela pour une bonne raison
avant toutes les autres (et qui justifie
les autres): c'est que plus personne aujourd'hui
n'est capable de construire une église.
Les architectes s'avèrent encore capables —
dans les pays où les conseils municipaux et
les gouvernements envisagent avec sérieux
les questions d'ordre pratique — de construire
des maisons d'habitation, ou des gares, ou
des écoles, suffisamment débarrassées d'