LES BEAUTÉS DU PATRIOTISME
par Octave Mirbeau
Cet article est une réaction
de soutien et de protestation
suite au renvoi de Remy de Gourmont de la Bibliothèque
nationale quelques jours auparavant. Ce renvoi était
la
"conséquence" de la publication par Gourmont
d'un
article titré ici "Le Joug du patriotisme"
et ailleurs "Le
Joujou patriotisme"...
[Texte gracieusement transmis par Francesco
Viriat,
Le Mans]
Le Figaro, Lundi 18 mai 1891
M. Rémy
de Gourmont est un écrivain du plus beau talent, et c’est un des
plus profonds esprits que je sache. Mais il a l’impardonnable tort de n’être
pas riche, et la littérature, si douce à M. Richebourg, ne
le fait pas vivre. Il faut vivre, pourtant, quoiqu’on ait du talent. Ils
sont quelques-uns à savoir combien il est difficile à résoudre,
ce nécessaire problème. M. Rémy de Gourmont avait
accepté, à la Bibliothèque nationale, des fonctions
qu’il remplissait au mieux. Ces fonctions ne lui avaient pas été
confiées au hasard d’une protection. Par un phénomène
très particulier dans le mécanisme fonctionnariste qui nous
mène, il était à sa place, dans cette place. Je crois,
en effet, qu’il existe peu d’hommes possédant comme lui, la science
de l’histoire, de la philosophie et de la littérature. En même
temps qu’un artiste passionné, c’est un studieux opiniâtre,
une sorte de bénédictin, toujours en désir de quelque
noble savoir, toujours en quête de hautes recherches mentales. Il
avait donc, à la Bibliothèque, deux fois sa vie :
sa vie matérielle, car il se contente de peu et met son idéal
au-delà des rêves de l’argent, et sa vie spirituelle. Il n’ambitionnait
pas autre chose.
Sachant
très bien de quelles mixtures ingénieusement malpropres se
compose la célébrité contemporaine, et ce qu’il faut
souvent oublier de dignité morale, d’intégrité esthétique,
pour y atteindre, il faisait de son mieux, obscur et laborieux. Ses loisirs
ne le changeaient ni de milieu ni de passion. Au Mercure de France,
il était un des plus assidus, un des plus remarqués parmi
les jeunes collaborateurs de ce groupe d’élite ; et
il écrivait de beaux livres, comme cette étrange et métaphysique
Sixtine,
où sont vraiment d’admirables pages, et des beautés de pensée,
et des impressions d’art vraiment supérieures. Il semblait que la
vie d’un tel homme, voué à de si lointaines spéculations,
résigné à se satisfaire par des joies intérieures,
et qui ne gênait personne, ne disputant à personne sa part
des honneurs et des succès volés, il semblait que cette vie
silencieuse, cloîtrée dans le devoir et dans l’art pur, dût
rester à l’abri de toute aventure, préservée de tous
les heurts violents et publics. Eh bien! non.
Je connais,
dans une ville de France, un bibliothécaire. C’est un doux homme,
très maigre, très triste, et qui a six enfants. Sa place
ne lui procure pas le pain nécessaire à la vie de sa famille.
Pour augmenter son pauvre revenu, il écrivait, chaque semaine, dans
un des journaux de l’endroit, quelques inoffensifs articles littéraires,
quelques comptes rendus de théâtre, aux jours solennels des
tournées parisiennes. Ce modeste cumul déplut au Conseil
municipal. Par une délibération où il était
déclaré, expliqué que : «les fonctions
de bibliothécaire étaient incompatibles avec les travaux
de littérature », ce fantastique Conseil mit
le bibliothécaire en demeure de choisir entre la bibliothèque
et la littérature, se réservant, « en
cas de non-obéissance, de prendre telles mesures immédiates
et conservatoires qu’il lui plairait ». C’est ce qui
est arrivé à M. Remy de Gourmont, mais avec d’inoubliables
aggravations et des raffinements de bêtise inouïs.
L’histoire
vaut qu’on la raconte et qu’on la commente.
***
Aujourd’hui,
la presse est libre, mais à la condition qu’elle restera dans son
strict rôle d’abrutissement public. On lui pardonne des écarts
de langage, pourvu, comme dans la chanson de café-concert, que le
petit couplet patriotique et final vienne pallier et moraliser les antérieures
obscénités. On tolère qu’elle nous montre des derrières
épanouis, des sexes en fureur ou en joie, encore faut-il que ce
soit dans un rayonnement du drapeau tricolore. Soyons vulgaires, abjects
; remuons les sales passions et les ordures bêtes, mais restons
patriotes. On peut voler, assassiner, calomnier, trahir, être une
brute forcenée, un lâche brigand, cela n’est rien si l’on
organise du «boucan » dans les théâtres,
si l’on insulte les femmes qui viennent d’Allemagne, si l’on vomit sur
le génie des belles œuvres, si l’on va, en hurlant de stupides refrains,
porter de revendicatrices couronnes au tombeau du peintre médiocre
que fut Henri Regnault. Car Henri Regnault est devenu un des nombreux symboles
de la Patrie, son culte est obligatoire et national, comme l’impôt
et comme le service militaire. On ne peut plus dire qu’il manquait de génie,
sans recevoir aussitôt des menaces de mort ; on ne peut
même plus émettre un doute sur la valeur artistique de son
tombeau, sans voir, soudain, mille poings se tendre, furieux, vers vous,
et mille regards vous foudroyer d’homicides colères. C’est exaspérant
vraiment. Qu’on honore son souvenir, c’est bien. Il mourut bravement, mais
il ne fut pas le seul, hélas !.. Combien, en cette
douloureuse année, sont morts qui le valaient ! Combien,
en qui les balles stupides ont éteint des belles flammes de génie
ignoré ? Et ce souvenir qui lui servit, et qui survit
à son œuvre oubliée, pourquoi le prostituer dans de douteuses
équipées ?
Dans
la presse, dans la rue, au Parlement, au théâtre, le patriotisme
s’étale et braille, couvrant de son manteau de pochard les plus
honteuses faiblesses et les pires infamies. Il n’importe. Nous devons le
respecter, nous devons subir, sans nous révolter, ses compromettantes
violences, ses dangereuses brutalités, ses odieux vandalismes, ses
sauvageries d’iconoclaste ; il faut courber le dos sous le
flot des sentimentalités ineptes qui coule de lui et déborde
sur nous. L’autorité, si prompte à lancer ses bandes de sergents
de ville sur les inoffensifs promeneurs, se trouve désarmée
contre ce brigandage. Elle dit : « C’est
excessif ! mais si respectable ! »
Et sait-on pourquoi le patriotisme est si respectable, tout en étant
excessif ? C’est parce qu’il est un des meilleurs agents de
la gouvernable ignorance, un des moyens les plus sûrs de retenir
un peuple dans l’abrutissement éternel. Mais sitôt que, sans
accompagnement de dégoûtantes polissonneries et de prud’hommesques
rengaines, l’on pénètre gravement dans la discussion des
idées graves, alors la société se plaint et réclame,
et la justice montre les crocs.
Oui,
nous sommes libres de nous réunir où nous voulons et d’écrire
ce que nous voulons ; mais Gégout est encore en prison
pour n’avoir pas trouvé admirables les belles lois inquisitoriales
que nous prépare M. Joseph Reinach ; mais on fusille
ici des ouvriers coupables de vouloir vivre et de demander du pain, ce
qui est une insoutenable prétention ; mais on enlève
leur pain à ceux dont le crime et d’affirmer des opinions qui n’ont
point l’estampille ministérielle ou l’agrément des bourgeois.
Tel fut le cas de M. Remy de Gourmont.
***
M. Remy
de Gourmont publia, dans l’avant-dernier Mercure de France, un article
intitulé : Le joug du patriotisme (sic). M.
de Gourmont n’est pas de ceux qui pensent au hasard ; il sait
ce qu’il dit et ce qu’il fait. L’article était d’une belle éloquence
ironique et d’une logique impeccable. A moins d’incompréhension
– ce qui n’est pas rare – ou de mauvaise foi – ce qui est une règle
à peu près générale – il n’y avait pas à
se méprendre sur la signification réelle de ces pages. J’ignore
quelles sont les idées de M. de Gourmont sur la Patrie ;
je n’ai pas à les rechercher, et lui n’avait pas à les exprimer,
car il ne s’agissait pas de la Patrie ; il s’agissait du patriotisme,
et ce sont deux choses très différentes et qui s’excluent
l’une l’autre. M. de Gourmont flétrissait le patriotisme dont je
parle, ce patriotisme abject, négatif de toute beauté, devenu
une exploitation électorale, un ignoble moyen de réclame
saltimbanquiste, le déversoir bruyant et malpropre de la sottise
et de la grossièreté humaines.
Il n’invectivait
pas l’Allemagne, étant un philosophe ; ne cachait pas
son admiration de Goethe, de Heine, de Wagner, étant aussi un poète
et un artiste ; enfin, il manquait d’enthousiasme envers Henri
Regnault, disant qu’une balle est incapable, si prussienne soit-elle, de
donner du génie à qui n’en a pas ; trois sacrilèges
dans la liturgie patriotique !
L’article
fit du bruit. On le discuta, on le dénatura, on le dénonça,
car la presse, ainsi entendue, est une belle institution, et elle a d’admirables
mœurs intellectuelles. Quelqu’un, que je ne puis nommer – car il est anonyme
comme une foule – et qui n’avait pas lu l’article – car quand donc ce quelqu’un
aurait-il le temps de lire quoi que ce soit ? – et qui n’en
parla que par ouï-dire, mit dans l’attaque une passion spéciale,
une haine à part, se permit des insinuations perfides et coutumières.
A l’entendre, on aurait pu croire que M. de Gourmont – ce catholique –
était un anarchiste dangereux, venu d’on ne sait quels enfers sociaux,
pour dynamiter Paris et faire sauter la France. Peut-être même
le croyait-il. M. de Gourmont fut fort étonné de tout le
tapage qu’il avait soulevé. C’était la première fois
qu’il entrait en lutte avec la grande presse, il ignorait ses ressources
de polémique. Il en eut de la stupéfaction et de la tristesse,
et dédaigna de répondre. D’autres travaux, qu’il aime, le
requéraient, et, dans le silence de son labeur, il oublia cet article
et la clameur de réprobation inattendue qui l’avait accueilli. Mais
l’administration ne l’oubliait pas.
Inquiétée
et mise en demeure de sévir contre le dangereux internationaliste
qui, traitant de l’Allemagne, ne l’avait pas provoquée à
des guerres immédiates et n’avait point déposé sur
le tombeau de Regnault l’obligatoire couronne, elle le congédia.
Avant de quitter ses fonctions, pour sa dignité, M. Remy de Gourmont
voulut ramener les choses à la vérité !
On refusa de l’entendre ! Avait-il insulté Goethe?
Non. Avait-il promis de fusiller Hoeckel ? Non. Alors, quel
était son crime ? Et – comble de l’audace! – M. de
Gourmont avouait garder à la mémoire de Jules Lafargue, qui
avait été lecteur de l’impératrice Augusta, un culte
tendre !.. Alors il ne l’aurait pas fusillé non plus,
celui-là, un espion sans doute ?.. Que pouvait-on attendre
d’un bibliothécaire qui s’obstinait à ne fusiller personne?
M. de Gourmont fut impitoyablement révoqué.
***
Voilà
où nous en sommes venus, après d’innombrables révolutions
; et telle est la grande liberté intellectuelle dont nous
jouissons. Nous tremblons devant l’idée : la moindre
interrogation philosophique nous effare. Et nous avons des gestes longs
et de sublimes attitudes pour proclamer que nous sommes les seuls initiateurs
de la civilisation et les porte-lumière du progrès, nous
les vaudevillistes impénitents, les roucouleurs des plates romances.
Il faut que ceux qui ont quelque chose à dire et à faire
supportent toujours la peine de nos timidités intellectuelles et
de nos lâchetés morales. Ah ! oui, nous sommes
un grand peuple !
M. de
Gourmont s’est retiré, très dignement. Il a même prié
ses amis, qui voulaient organiser une protestation contre l’inqualifiable
mesure qui le frappe, de ne faire aucun bruit autour de son nom. Et je
pense qu’il a dû transmettre ses fonctions à quelque militaire
impatient qui aura sans doute juré de nous rendre, à bref
délai, l’Alsace et la Lorraine. Je le vois d’ici, ce militaire,
et je l’entends, quand il passe devant les rayons où sont les œuvres
de Goethe, hurler de sa voix rauque d’absinthe et de patriotisme
:
– … Spèce de salop !… spèce de mufle !…
Prussien !… Je t’en f…icherai, moi, des statues !…
Rrran !… Rrran !
Et il aura de l’avancement.
Octave Mirbeau
Le Figaro, Lundi 18 mai 1891, 37e année, 3e
série, n° 138, p. 1.