Conflictualité du roman et de la nouvelle dans les œuvres d’Antoine Volodine

Frédéric Briot, « Conflictualité du roman et de la nouvelle dans les œuvres d’Antoine Volodine », p. 57-65 dans Frontières de la nouvelle de langue française. Europe et Amérique du Nord (1945-2005) / sous la direction de Catherine Douzou et Lise Gauvin, Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, 2006, 256 p.

Pour mémoire :

Ce volume réunit les interventions présentées au colloque qui a eu lieu à l’Université Lille 3 du 17 au 19 mai 2005 et se compose de 20 essais sur la nouvelle contemporaine ; il vise, dans son ensemble, à « ébaucher une cartographie de la nouvelle de langue française entre 1945 et 2005 » (Introduction, p. 5) en s’intéressant aux productions européenne et canadienne. Les articles sont organisés en quatre sections consacrées respectivement à la discussion théorique sur la définition du genre, à l’évolution contemporaine de la nouvelle, à l’analyse des aspects formels et à une réflexion sur les problèmes de l’édition dans ce domaine.

Genres, définitions

Les études regroupées dans la première section explorent des genres proches et des sous-genres de la nouvelle en s’appuyant sur l’examen de quelques ouvrages récents. Marie-Pascale Huglo (L’ordinaire et le bref : les instantanés de Philippe Delerm, pp. 13-24) cherche à approfondir la configuration narrative de l’ instantané – récit bref consacré aux petits plaisirs de la vie ordinaire – grâce à l’analyse des deux premiers textes du recueil Enregistrements Pirates (2003) de Philippe Delerm, en faisant ressortir le lien que l’écrivain établit entre ses récits et la peinture. Claude Filteau (La figuration de l’espace dans la « nouvelle touristique », pp. 25-35) se penche sur les nouvelles qui ont pour thème le voyage et examine le mode réceptif propre au genre de la nouvelle en le rattachant à la représentation de la perspective de l’entre-deux définie par Daniel Sibony; sont étudiés en particulier des textes de Suzanne Lantagne (« La Marche », « En Voiture »), de Jean Babineau (« La Foulée ») et de Gilles Pellerin (« Les Gares de la nuit »). À travers l’analyse de l’espace, du temps et des personnages dans un recueil de Le Clézio, Michel Viegnes réfléchit sur le rapport entre le mythe et le conte et montre comment la forme brève s’avère particulièrement apte au processus de mythologisation de la fiction (Les nouvelles de Mondo et autres histoires : forme brève et écriture moderne du scénario initiatique chez Le Clézio, pp. 37-44). Stéphane Chaudier reprend un mot d’Antoine Volodine — « narrat » — pour désigner « la forme narrative susceptible d’exprimer la conception de la vérité propre à [Pascal] Quignard » (p. 45), une forme brève qui correspond à un « instantané romanesque », à une « séquence de poésie » ou un « moment de prose » (ibid.) qui dénonce l' »imposture de l’institution narrative » (p. 46) et prend comme métasujet l’irréparable (Les « narrats » de Quignard, pp. 45-55). Frédéric Briot s’intéresse à la créativité formelle d’Antoine Volodine, qui ne cesse d’inventer des genres nouveaux, dont plusieurs formes brèves telles que l’entrevoûte, le murmurat, le narrat ; l’auteur explique l’inscription de ces textes dans la production de Volodine comme une « belligérance textuelle entre formes brèves et formes longues »  qui relève d’une « question hautement politique » (p. 62) (Conflictualité du roman et de la nouvelle dans les oeuvres d’Antoine Volodine, pp. 57-65). Marielle Macé étudie les petites proses de Gérard Macé (Les Vies antérieures, Le Manteau de Fortuny, Le Goût de l’homme) afin de mettre en relief les caractéristiques de l’essai-fiction, un « genre-frontière » (p. 71) plus proche de la nouvelle que du roman, qui exploite abondamment les figures rhétoriques — notamment la comparaison, l’analogie, la métaphore — et les développe pour faire naître des fictions; l’auteur ne manque pas de relever les liens avec la tradition littéraire antérieure, dans laquelle le modèle mallarméen s’avère un exemple incontournable (« De la figure à la fiction »: essai et mémorable dans les petites proses contemporaines, pp. 67-78). Jean-Christophe Delmeule conclut cette section en proposant l’analyse d’un texte de France Daigle, une fiction auto-biographique à plusieurs voix qui joue avec la dissymétrie des langues française et anglaise et laisse apparaître l’intranquillité de l’écrivain acadien (De la brièveté comme invention du non-genre… La Beauté de l’affaire. De France Daigle, pp. 79-86)

Évolutions contemporaines

Bien que consacrées essentiellement à l’illustration de corpus récents, les études réunies dans cette section s’insèrent parfois elles aussi dans le débat théorique sur la notion de genre. Tel est le cas de Sabrinelle Bedrane qui, face à l’éclatement des genres dans la « nouvelle nouvelle », s’interroge sur l’importance des composantes descriptive et narrative et montre que la dominante narrative demeure un critère de genre auquel la description résulte subordonnée (Nouvelle et récit aujourd’hui: les « nouvelles nouvelles » (?) de l’extrême contemporain, pp. 114-128). À travers l’analyse d’un recueil spécifique — Chiens de gouttière — Jean-Bernard Vray fait ressortir les éléments qui donnent cohérence au genre du roman par nouvelles, notamment les relations entre les personnages, les lieux et les époques (Jean-Noël Blanc et le « roman par nouvelle », pp. 137-146). En s’intéressant à La nouvelle québécoise des années 1980-1990: une forme qui se fragmente (pp. 129-135), Cristina Minelle montre comment la tendance à glisser vers le fragment se manifeste à plusieurs niveaux: de la longueur du texte aux choix typographiques, jusqu’à la réorganisation des structures syntaxiques; ces réflexions s’appuient sur un riche corpus incluant les nouvelles de Gilles Archambault, Hugues Corriveau, Danielle Roger, Aude, Claudine Potvin, Bertrand Bergeron. Une synthèse chronologiquement plus vaste de l’évolution de la nouvelle québécoise depuis son origine jusqu’à l’époque contemporaine est proposée par Gaëtan Brulotte, qui définit une périodisation et identifie les thèmes récurrents pour chaque époque en soulignant les parallèles avec la production internationale d’une part et avec l’évolution du contexte socio-historique québécois de l’autre (La nouvelle québécoise: son histoire particulière et ses spécificités contemporaines, pp. 89-101). Daniel Magetti s’intéresse à quatre nouvellistes suisses, dont la production montre l’émergence d’une veine « anthropologique » : Alice Rivaz, Corinna Bille, Anne-Lise Grobéty et Sylviane Chatelain (Nouvelles de femmes en Suisse romande, pp. 103-111).

Poétiques de la nouvelle

La troisième partie de ce volume est conçue pour réunir des analyses concernant les aspects formels et thématiques grâce auxquels il est possible d’identifier plusieurs types de nouvelles. Michel Lord étudie trois recueils québécois publiés entre 1950 et 1993 qui abordent des motifs communs à travers des structures narratives différentes, axées respectivement sur l’isotopie de la chute dans Le Torrent (1950) d’Anne Hébert, sur les parcours erratiques de la migration dans Un jardin au bout du monde (1975) de Gabrielle Roy, sur la fragmentation et la dispersion dans La vie passe comme une étoile filante (1993) de Diane-Monique Daviau (La nouvelle féminine québécoise: verticalité, dérives migratoires et éclatement chez Anne Hébert, Gabrielle Roy et Diane-Monique Daviau, pp. 149-158). Christine Jérusalem centre son article sur des récits brefs biographiques évoquant des vies d’artistes, pour analyser en particulier la fonction de la peinture, qui s’avère un contre-motif essentiel dans le dévoilement des corps et des vie des peintres protagonistes: Paolo Uccello dans les Vies imaginaires de Marcel Schwob, Watteau dans Maîtres et Serviteurs de Pierre Michon, Artemisia Gentileschi dans Artemisia dans la campagne de Michèle Desbordes (Vies voilées, vies épinglées, pp. 159-166). Le genre historique retient l’attention de Philippe Mottet qui explore quatre différentes modalités de réemploi du matériau de l’Histoire dans Les Fourmis de Boris Vian, Les Oiseaux vont mourir au Pérou de Romain Gary, Fouette, cocher! de Daniel Boulanger et Chronique des veilleurs de Roland Bourneuf (Quelques aspects de la nouvelle historique, pp. 167-176). Denis Labouret dégage les traits essentiels des nouvelles de Jean Giono, divertissements destructeurs qui se basent sur la pratique des silences narratifs et sur la thématisation des vertiges du jeu (Le 100 mètres haies d’un coureur de fond: Jean Giono et les divertissements de la nouvelle (Les Récits de la demi-brigade, Faust au village), pp. 177-187). François Berquin étudie les recueils de Louis-René des Forêts en insistant en particulier sur certains éléments caractéristiques de cette production, tels que la composante autobiographique et le goût des paysages apocalyptiques (« La foudre dans la gorge » (Louis-René des Forêts), pp. 189-198).

Publier des nouvelles

La quatrième section aborde les problèmes qui concernent l’édition de la nouvelle. René Godenne décrit son projet d’anthologie de la nouvelle d’expression française du XXe siècle et retrace les nombreux obstacles qui en ont empêché la réalisation (Histoire d’un cauchemar: la publication d’une anthologie de la nouvelle du XXe siècle, pp. 201-207). Directeur de la revue Harfang, Joël Glaziou évoque les transformations que subit la nouvelle depuis sa publication provisoire en revue jusqu’à son édition en volume, sous forme de recueil ou à travers l’évolution vers le genre du roman (Toujours de passage… la nouvelle est un art nomade, pp. 209-219). Gilles Pellerin, qui dirige la maison d’édition L’Instant même, illustre les difficultés que pose la publication des nouvelles, notamment au Québec, et termine son article par une « mise en nouvelle » de la rédaction de sa conférence, qui se termine par un engagement à continuer à publier des nouvellistes (La nouvelle n’est plus neuve, pp. 221-228).

Écrire des nouvelles

Dans ce dernier volet la parole passe aux écrivains. Le volume se termine en effet par la transcription d’une Table ronde animée par Lise Gauvin (pp. 231-245), dans laquelle sept nouvellistes ont été invités à définir ce que représente pour eux l’écriture de la nouvelle ; y ont participé Gaëtan Brulotte, Georges-Olivier Châteaureynaud, Marie-Pascale Huglo, Annie Mignard, Virginie Reisz, Annie Saumont, Michèle Sigal.


Les Actes de ce colloque parviennent à mettre en relief, grâce à la variété des approches et des auteurs proposés, la richesse et la vitalité du genre de la nouvelle dans la production littéraire contemporaine et la multiplicité des lectures qu’il peut susciter. Cependant le volume reste un peu décevant quant aux informations bibliographiques ; on attendait en effet un état présent des études concernant la nouvelle et les auteurs abordés, données qui sont presque totalement absentes si l’on excepte les quelques repères signalés par Gaëtan Brulotte et Joël Glaziou.

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