Ikebukuro,
Kagurazaka, Iidabashi — O-Ka-Shi...
Chaque université a une certaine latitude pour fixer les
congés ; aujourd'hui T. travaille et pas moi. Je
profite du soleil pour sortir et déplier le vélo.
Okubo-dori vers Ushigome-Yanagicho. De là, je suis
à plus de dix ans en arrière, quand j'habitais
cette ruelle que je remonte,
cette maison
préfabriquée de six ou huit appartements. Dans la
même ruelle, je peux me dire qu'ici habitait Patrice J., puis
plus loin, vers Waseda, qu'
ici habitait Nicole D. et ses
filles, qu'ici habitait Sylvie R. avant l'appartement où
nous habitons maintenant, et ainsi de suite, quelques autres, qui n'y
sont plus. Alors que moi, j'y suis. Sans savoir ni ressentir si c'est
bien ou pas. Du carrefour de Waseda, où
j'étais de 92 à 96, je laisse
la fac de Lettres sur la gauche et
je monte le long du grand temple ; passe devant ce petit
restaurant qui faisait un excellent
bento le
midi ; le patron a l'air occupé à la
mise en place de ses trois tables. Jusqu'à Takadanobaba, je
trouve que c'est plus animé qu'avant, il y a plus de
restaurants, plus de couleurs. Un peu d'embourgeoisement, aussi.
Après Meiji-dori, dans une petite ruelle entre l'avenue et
le canal, le premier restaurant français où je
suis allé
n'existe plus. J'ai
oublié comment il s'appelait. Je me souviens qu'il y avait
des nappes à petits carreaux rouges et blancs. Que j'y suis
venu avec Kazuo, l'assistant du département de
français. Pédalons. Au retour, je
m'arrête au
même petit marchand de fruits et légumes,
où rien n'a changé depuis dix ans que je n'y
avais pas mis les pieds. Je prends des tomates, concombres, fraises,
kiwis, une pomme, de l'ail. J'ai renoncé aux poireaux, trop
encombrants pour mon panier de vélo. Et je rentre
déjeuner.
J'imagine que ça doit être pénible de
lire ça. Et d'ouvrir les liens si on ne connaît
pas... Pour moi aussi, c'est moyennement agréable. Je me
demande si je vais laisser ce paragraphe. Mais
après tout, c'est ce que j'ai fait ce matin, c'est tout.
Ça n'est pas là pour plaire.
Après, je me scotche au bureau et n'en bouge plus. Jusqu'au
dîner où on regarde
Sin City. Eh oui,
T. l'avait vu il y a près de deux ans et, en France, m'avait
offert le dévédé que je n'avais encore
jamais regardé (indélicat que je suis...). Le
côté bédé resucée
et
designée,
ça n'est pas toujours de mon goût, surtout quand
ça donne des films lourds. C'est que je ne connaissais pas
encore Robert Rodriguez... C'est par la découverte de
Tarantino,
Pulp Fiction,
Kill Bill
puis, très récemment,
Death Proof, que
nous avons retrouvé le nom de Rodriguez avec
Planet Terror, et
que, Ah tiens, il était l'auteur de
Sin City (2005)...
Alors alors ? Excellent ! Sanglant à
souhait ! Mais tellement drôle. BD design aussi,
mais très digeste.
L'article qui suit, copié ici pour archive, m'a beaucoup
amusé. Vous souvenez-vous de ces villes que les
soviétiques faisaient visiter aux étrangers et
qui n'étaient que des façades avec des
figurants ? Et rien derrière. La stigmatisation de
68 me fait penser à ça ; et Gauchet
serait un des touristes bernés.
Il y a eu des contestataires. Il y a eu des illusions. Il y a eu des
conneries. Certes. Mais on ne va pas nous faire croire que ce sont les
mêmes, et ceux-là seulement qui ont bâti
la France déglinguée d'aujourd'hui. À
ma connaissance, ni ces contestataires, ni les fameux intellectuels
soixante-huitards ni même leurs idées ne sont
devenus majoritaires ni n'ont pris le pouvoir dans ce pays
déjà pourvu d'élites ayant bien
verrouillé les accès aux commandes
(élections, gouvernement, industrie, commerce, justice,
etc.). Admettons que 20 % des jeunes aient
été des exaltés libertaires, ou
même 30 %, pendant cinq ou dix ans... Mais pendant
ce temps-là, que faisaient les autres, les 70 %
restants ? Pour une grande majorité, rien qui soit
en rapport avec la révolution, ils essayaient seulement de
trouver du boulot, de fonder une famille, etc. Et tout ça
leur est passé bien au-dessus de la tête. Sauf
qu'il fallait galérer pour les transports en commun
— mon père et ma mère ont pris les
camions militaires pour aller au boulot, et pas à la manif.
Et puis, il doit rester 15 à 20 % de la
tranche d'âge qui n'étaient pas dans les rues
parce qu'ils n'étaient pas d'accord, parce qu'ils avaient la
trouille ou parce que papa le leur avait bien interdit : parce
qu'ils étaient les véritables
héritiers
des intérêts familiaux, des privilèges
acquis, des patrimoines et des postes-clés. Gauchet a-t-il
oublié le formidable virage à droite qui a suivi
68 ? L'impute-t-il aux intellectuels de 68 ? Les en
rend-il responsables ? Combien de ces exaltés ou de ces
intellectuels ont réellement participé
à des politiques locales ou nationales ? Combien
sont entrés dans les postes de direction des industries, des
grands corps de l'État, des institutions
financières et bancaires du pays ou de l'Europe ?
Ont-ils vraiment vendu plus de livres que Druon, que Dutourd, que
Castelot, qu'Aron ou que Rika Zaraï ? Leurs revues
ont-elles dépassé les tirages de Paris-Match, de
Playboy ou de Gala ? Les trouvait-on dans les cabinets des
médecins des villes et des campagnes de France ?
Allaient-ils tous les jours à la radio ou à la
télé ?
Alors, je n'hésite pas à le dire. Monsieur
Marcel Gauchet, peut-être bon sur d'autres sujets, est ici un hypocrite et un vendu. Il est
lui-même un des
« suppôts »
ou
« suiveurs »
qu'il a identifiés. Et c'est ça qui le rend idiot
et méchant. C'est qu'il sait qu'il ne mérite en
rien le titre galvaudé de
philosophe. Tout au
plus
meneur de revue...
* *
*
Contre
la génération 68, la lutte continue
« Sous
ses dehors prophétiques et altruistes, la
"génération 68" aurait semé le doute
et l'inertie. Elle aurait failli.
Des héros, les baby-boomeurs ? Des imposteurs
plutôt, dont la société
française n'a pas fini de payer les
inconséquences, soutient, dans le
dernier numéro du Débat [mars-avril 2008], le
philosophe Marcel Gauchet.
Sa
thèse, sévère mais
argumentée, clôt une série d'articles
moins significatifs, que cette revue, dont il dirige la
rédaction,
consacre à "Mai 1968, quarante ans après". Sous
le titre "Bilan d'une
génération", il dénonce avec
véhémence les libéraux-libertaires
auxquels cette génération s'identifie : "Le
libéral-libertaire est
un défenseur résolu de la souveraineté
du peuple, mais un contempteur
féroce du populisme ; il est l'avocat
enflammé de
tous les droits en
souffrance, mais il n'a pas de mots assez méprisants pour
fustiger les
"beaufs". Bref, il est un aristocrate de la démocratie,
comme seul ce
pays pouvait en produire un."
Pour
étayer ces accusations,
Marcel Gauchet ajoute qu'à ses yeux la
génération de 1968 n'a enfanté
aucun intellectuel digne de ce nom, mais des "suppôts
diversement talentueux et des suiveurs plus ou moins originaux" de
Lacan, Derrida, Foucault et Bourdieu. Cette
génération de "disciples", comme il l'appelle, a
beau porter aux nues la "pensée critique"
de ses maîtres, elle ne l'a pas
régénérée. Incapable de la
dépasser, elle en ânonne les préceptes,
un point c'est tout.
Peu importe
à ces "disciples" qu'une idée soit juste
ou non, ironise Marcel
Gauchet, pourvu qu'elle soit "dérangeante". Posture de
justicier. Dogme
de la dénonciation. Ces travers, à en croire
Marcel Gauchet, ont fait
beaucoup de dégâts, en particulier dans les
médias où les héritiers
plus ou moins directs de Mai 68 ont longtemps sévi. Ainsi
à Libération, celui de Serge
July, et au
"Monde de Plenel et Colombani".
Comme
c'était prévisible, "la
ficelle a fini par se voir, écrit Marcel
Gauchet
en guise d'épitaphe, et le ton
prédicant par se révéler
insupportable".
Il n'empêche que la "génération 68" a
marqué pour le pire la société
française. On lui doit, sous l'apparence de la
modernité, la
perpétuation de nos archaïsmes. Et la consolidation
de "notre
fatal modèle
étato-aristo-clérical", qui fait de la
France un pays "en
état de sécession
endémique vis-à-vis de tout ce qui
prétend le diriger ou le représenter".
La
responsabilité de cette génération est
d'autant plus lourde, explique
Marcel Gauchet, qu'à vouloir perpétuer son
hégémonie, elle a empêché
les générations suivantes d'être
elles-mêmes. De s'émanciper. Une "indifférence
à la transmission" tout aussi condamnable
à ses yeux que la suffisance intellectuelle des
baby-boomeurs.
Telle est la
thèse développée, quarante ans
après 1968, dans l'une des revues
françaises les plus influentes. On peut y voir la preuve
qu'une page se
tourne — le temps de la "génération 68"
serait
révolu, elle n'en impose
plus, l'heure de rendre des comptes a sonné... Ou se dire
que Marcel
Gauchet force le trait. Qu'il surestime le poids des soixante-huitards
en les rendant responsables de tous les maux de la
société française :
les carences du système éducatif,
l'inanité de la vie intellectuelle...
Surestimer leur influence est au demeurant à double
tranchant. C'est
minimiser le rayonnement d'une revue comme Le Débat,
où "l'esprit de 68" n'a jamais soufflé.»
Bernard Le
Gendre, dans Le Monde du 28/04/2008.