Avoir vingt ans, cela n'arrive pas à tout le monde, hélas...
Mais cela arrive parfois à une émission de radio. Le
rouge
allumé, Alain Veinstein nous a livré, ce
17
septembre, la 4700e, le
Du jour au lendemain des
Du
jour au lendemain. Et pas en extension, en collant les meilleurs bouts,
le
best of de l'anecdotique d'un morceau de siècle, non. En
compréhension, en finesse, en profondeur, radicalement aussi, et
émouvant, et sérieux, et drôle aussi.
Moi, ça fait moins de dix ans que je l'écoute, depuis l'accès
réticulaire. Et de tout ce temps à écouter toutes sortes
d'émission, quand même, le DJAL, comme je le nomme dans mes
archives mp3, reste une de mes préférées. Pour son ton,
son intimité, son risque.
« Les plus beaux livres, au fond, ce sont les personnes.
Porteuses de l'éloignement, de l'étrangeté, et de ces
paroles, si rares, auxquelles on peut se raccrocher dans le silence de mort
de la nuit, alors que vous ne trouvez pas le sommeil, peut-être, et
que vous ne nous écoutez que par défaut, faute de mieux, plutôt
que de vous tourner et de vous retourner dans votre lit. Une question improbable...
Quelqu'un va parler... Et contre toute attente, vous êtes comme un héritier
à l'ouverture d'un testament dont vous ignoriez l'existence. Vous
vous retrouvez tout d'un coup détenteur d'une manne, complètement
inattendue. Toute parole, vous le savez bien, ne donne pas ce sentiment de
force. Les discoureurs, les spécialistes ravis de faire étalage
de leurs connaissances ne nous offrent pas cette chance. Les coqs beaux parleurs
vont vite déchanter. Ils jouent une forme morte. Je préfère
les interlocuteurs grâce auxquels je désapprends tous les jours.
Je tiens beaucoup à mon ignorance.» (Alain Veinstein, DJAL
du 17/09/2005)
Puis, citant
Hofmannsthal,
ca[1894] (
Les mots ne sont pas de ce monde, chez
Rivage
poche) :
« Pour la plupart des gens, savoir beaucoup de choses n'est
rien d'autre qu'une ignorance cachée et terrible. Les spécialistes
cultivés sont les pires qui soient. Pédants et bornés,
ils ne voient pas que l'essentiel, c'est que chacun de nous vive sa vie,
sa vie particulière, qui lui a été donnée, à
laquelle il a été donné de façon inéluctable,
et qu'il la vive de façon aussi vraie que possible, aussi belle que
possible.»
Que faisais-je le
17
septembre 1985 ? Avais-je la vie belle ? Je n'en sais fichtre rien.
Pourtant, j'ai nécessairement
fait quelque chose. Il y a quelques
vieux agendas, stockés je ne sais où, qui diraient peut-être
ce que je faisais un mois après avoir quitté le Camp de Canjuers,
la caserne du 1er Régiment de Chasseurs, le Service National, du
temps où il existait encore — un autre temps.
Répondant avant-hier à la question de JCB sur la déco
du blog nouveau, pour faire un point clair (Dotclear...), j'ignorais comme
Jourdain la prose qu'
il décortiquerait
ma réponse. Je l'en remercie trois fois d'une profonde révérence
car je saurai désormais où diriger ceux qui me questionneraient...
Parce que le rappel des mille grues me treuille à nouveau vers
Hiroshima
mon amour, perspective imprenable pour entrevoir Lol V. Stein... Enfin
pour avoir employé avec pertinence le terme
littéréticulaire
que je n'ai pas forgé pour mon seul usage.
Rendez-vous avec Laurent au café Goto de Waseda (où je ne prends
pas de gâteau au fromage, alors que c'est le meilleur du monde — régime
oblige). Il me remet en main propre le précieux ouvrage que je l'ai
prié d'aller chercher à la librairie Compagnie avant-hier,
avant de prendre son avion de retour le jour officiel de la sortie dudit
ouvrage. Il s'agit d'une édition originale de
Fuir... Jean-Philippe
Toussaint devrait savoir quel numéro j'ai demandé.
Si le lieu choisi n'est pas un repaire d'espions, on y trouve tout de même
plusieurs personnes qui iront ensuite au même endroit que nous : la
conférence de Dominique
Rabaté,
de
Bordeaux 3, invité par
l'université de Waseda.
Titre :
« Sujet ou voix ? remarques de méthode.»
En très gros : comment s'en sortir, méthodologiquement
donc, pour expliquer ce qu'on veut dire quand on parle de voix dans un texte ?
Ça se dit aussi bien d'un Céline que d'un Duras,
a fortiori
d'un des Forêts, le des Forêts du
Bavard, que
Rabaté
a
beaucoup
étudié.
Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Pour certains, il s'agit des conditions
de mise en voix du texte, en aval donc de sa première lecture et comme
extérieurement à lui, ce pourquoi le texte serait une sorte
de
cahier des charges, je cite. Pour d'autres, il s'agit d'un retour
en contrebande du sujet, notamment sous la forme du personnage, voire du
style. Pour Rabaté, c'est encore autre chose... Je ne sais pas encore
si c'est comme pour moi, mais on doit être dans les mêmes parages.
Car justement j'en parlais pas plus tard qu'avant-hier, au sujet de Séréna.
D'un texte de Deville à un texte de Séréna, je sentais
ma lecture, comme un rayon de lumière arrivant en milieu dense, se
réfracter, ralentir, s'alourdir. Comme d'un Pinget à un Beckett,
d'un Toussaint à un Bon. Je les aime tous, là n'est pas la
question. Tout comme il n'est pas question de la voix des auteurs eux-mêmes,
bien sûr. Les voix des œuvres se répartissent en légère
pour les premiers, lourde pour les seconds. Cette première distinction
pourrait être suivie par d'autres, discussion socratique ou vision
fractale, indiciblement jusqu'à l'exacte voix de chaque œuvre de chaque
auteur.
L'Opoponax
de Monique
Wittig
aurait l'une des plus belles voix qu'il m'ait été donné
de lire. Et ce n'est pas le style, non. C'est du continu de son-rythme-sens
qui se réalise en moi quand le texte m'arrive par les yeux. C'est
du ressenti et pas de l'intellectuel. D'où la difficulté de
le dire. Je l'ai su avant de lire
Blanchot
ou Derrida. Je le savais alors sans le savoir. Ils m'ont fait savoir que
je le savais. Peut-être que chacun le sait avant de savoir qu'il le
sait. On n'est pas loin de ce que disait Veinstein dans sa 4700e
— et de ce qu'il poursuit toujours. Rabaté ce soir, pour revenir à
lui, m'y replonge. Il est aussi en pleine recherche de comment dire cela
en tant que chercheur, et de comment le montrer pour que ce soit compréhensible
par tous, alors même que pour chacun la voix d'un texte peut être
indiciblement différente. Qu'il en soit ici remercié ; je le
suivrai de près désormais.