Avais-je la vie belle ?
Par Berlol, mercredi 21 septembre 2005 à 23:59 :: General :: #16 :: rss
Avoir vingt ans, cela n'arrive pas à tout le monde, hélas...
Mais cela arrive parfois à une émission de radio. Le rouge
allumé, Alain Veinstein nous a livré, ce 17
septembre, la 4700e, le Du jour au lendemain des Du
jour au lendemain. Et pas en extension, en collant les meilleurs bouts,
le best of de l'anecdotique d'un morceau de siècle, non. En
compréhension, en finesse, en profondeur, radicalement aussi, et
émouvant, et sérieux, et drôle aussi.
Moi, ça fait moins de dix ans que je l'écoute, depuis l'accès réticulaire. Et de tout ce temps à écouter toutes sortes d'émission, quand même, le DJAL, comme je le nomme dans mes archives mp3, reste une de mes préférées. Pour son ton, son intimité, son risque.
« Les plus beaux livres, au fond, ce sont les personnes. Porteuses de l'éloignement, de l'étrangeté, et de ces paroles, si rares, auxquelles on peut se raccrocher dans le silence de mort de la nuit, alors que vous ne trouvez pas le sommeil, peut-être, et que vous ne nous écoutez que par défaut, faute de mieux, plutôt que de vous tourner et de vous retourner dans votre lit. Une question improbable... Quelqu'un va parler... Et contre toute attente, vous êtes comme un héritier à l'ouverture d'un testament dont vous ignoriez l'existence. Vous vous retrouvez tout d'un coup détenteur d'une manne, complètement inattendue. Toute parole, vous le savez bien, ne donne pas ce sentiment de force. Les discoureurs, les spécialistes ravis de faire étalage de leurs connaissances ne nous offrent pas cette chance. Les coqs beaux parleurs vont vite déchanter. Ils jouent une forme morte. Je préfère les interlocuteurs grâce auxquels je désapprends tous les jours. Je tiens beaucoup à mon ignorance.» (Alain Veinstein, DJAL du 17/09/2005)
Puis, citant Hofmannsthal, ca[1894] (Les mots ne sont pas de ce monde, chez Rivage poche) :
« Pour la plupart des gens, savoir beaucoup de choses n'est rien d'autre qu'une ignorance cachée et terrible. Les spécialistes cultivés sont les pires qui soient. Pédants et bornés, ils ne voient pas que l'essentiel, c'est que chacun de nous vive sa vie, sa vie particulière, qui lui a été donnée, à laquelle il a été donné de façon inéluctable, et qu'il la vive de façon aussi vraie que possible, aussi belle que possible.»
Que faisais-je le 17 septembre 1985 ? Avais-je la vie belle ? Je n'en sais fichtre rien. Pourtant, j'ai nécessairement fait quelque chose. Il y a quelques vieux agendas, stockés je ne sais où, qui diraient peut-être ce que je faisais un mois après avoir quitté le Camp de Canjuers, la caserne du 1er Régiment de Chasseurs, le Service National, du temps où il existait encore — un autre temps.
Répondant avant-hier à la question de JCB sur la déco du blog nouveau, pour faire un point clair (Dotclear...), j'ignorais comme Jourdain la prose qu'il décortiquerait ma réponse. Je l'en remercie trois fois d'une profonde révérence car je saurai désormais où diriger ceux qui me questionneraient... Parce que le rappel des mille grues me treuille à nouveau vers Hiroshima mon amour, perspective imprenable pour entrevoir Lol V. Stein... Enfin pour avoir employé avec pertinence le terme littéréticulaire que je n'ai pas forgé pour mon seul usage.
Rendez-vous avec Laurent au café Goto de Waseda (où je ne prends pas de gâteau au fromage, alors que c'est le meilleur du monde — régime oblige). Il me remet en main propre le précieux ouvrage que je l'ai prié d'aller chercher à la librairie Compagnie avant-hier, avant de prendre son avion de retour le jour officiel de la sortie dudit ouvrage. Il s'agit d'une édition originale de Fuir... Jean-Philippe Toussaint devrait savoir quel numéro j'ai demandé.
Si le lieu choisi n'est pas un repaire d'espions, on y trouve tout de même plusieurs personnes qui iront ensuite au même endroit que nous : la conférence de Dominique Rabaté, de Bordeaux 3, invité par l'université de Waseda.
Titre : « Sujet ou voix ? remarques de méthode.»
En très gros : comment s'en sortir, méthodologiquement donc, pour expliquer ce qu'on veut dire quand on parle de voix dans un texte ? Ça se dit aussi bien d'un Céline que d'un Duras, a fortiori d'un des Forêts, le des Forêts du Bavard, que Rabaté a beaucoup étudié. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Pour certains, il s'agit des conditions de mise en voix du texte, en aval donc de sa première lecture et comme extérieurement à lui, ce pourquoi le texte serait une sorte de cahier des charges, je cite. Pour d'autres, il s'agit d'un retour en contrebande du sujet, notamment sous la forme du personnage, voire du style. Pour Rabaté, c'est encore autre chose... Je ne sais pas encore si c'est comme pour moi, mais on doit être dans les mêmes parages.
Car justement j'en parlais pas plus tard qu'avant-hier, au sujet de Séréna. D'un texte de Deville à un texte de Séréna, je sentais ma lecture, comme un rayon de lumière arrivant en milieu dense, se réfracter, ralentir, s'alourdir. Comme d'un Pinget à un Beckett, d'un Toussaint à un Bon. Je les aime tous, là n'est pas la question. Tout comme il n'est pas question de la voix des auteurs eux-mêmes, bien sûr. Les voix des œuvres se répartissent en légère pour les premiers, lourde pour les seconds. Cette première distinction pourrait être suivie par d'autres, discussion socratique ou vision fractale, indiciblement jusqu'à l'exacte voix de chaque œuvre de chaque auteur. L'Opoponax de Monique Wittig aurait l'une des plus belles voix qu'il m'ait été donné de lire. Et ce n'est pas le style, non. C'est du continu de son-rythme-sens qui se réalise en moi quand le texte m'arrive par les yeux. C'est du ressenti et pas de l'intellectuel. D'où la difficulté de le dire. Je l'ai su avant de lire Blanchot ou Derrida. Je le savais alors sans le savoir. Ils m'ont fait savoir que je le savais. Peut-être que chacun le sait avant de savoir qu'il le sait. On n'est pas loin de ce que disait Veinstein dans sa 4700e — et de ce qu'il poursuit toujours. Rabaté ce soir, pour revenir à lui, m'y replonge. Il est aussi en pleine recherche de comment dire cela en tant que chercheur, et de comment le montrer pour que ce soit compréhensible par tous, alors même que pour chacun la voix d'un texte peut être indiciblement différente. Qu'il en soit ici remercié ; je le suivrai de près désormais.
Moi, ça fait moins de dix ans que je l'écoute, depuis l'accès réticulaire. Et de tout ce temps à écouter toutes sortes d'émission, quand même, le DJAL, comme je le nomme dans mes archives mp3, reste une de mes préférées. Pour son ton, son intimité, son risque.
« Les plus beaux livres, au fond, ce sont les personnes. Porteuses de l'éloignement, de l'étrangeté, et de ces paroles, si rares, auxquelles on peut se raccrocher dans le silence de mort de la nuit, alors que vous ne trouvez pas le sommeil, peut-être, et que vous ne nous écoutez que par défaut, faute de mieux, plutôt que de vous tourner et de vous retourner dans votre lit. Une question improbable... Quelqu'un va parler... Et contre toute attente, vous êtes comme un héritier à l'ouverture d'un testament dont vous ignoriez l'existence. Vous vous retrouvez tout d'un coup détenteur d'une manne, complètement inattendue. Toute parole, vous le savez bien, ne donne pas ce sentiment de force. Les discoureurs, les spécialistes ravis de faire étalage de leurs connaissances ne nous offrent pas cette chance. Les coqs beaux parleurs vont vite déchanter. Ils jouent une forme morte. Je préfère les interlocuteurs grâce auxquels je désapprends tous les jours. Je tiens beaucoup à mon ignorance.» (Alain Veinstein, DJAL du 17/09/2005)
Puis, citant Hofmannsthal, ca[1894] (Les mots ne sont pas de ce monde, chez Rivage poche) :
« Pour la plupart des gens, savoir beaucoup de choses n'est rien d'autre qu'une ignorance cachée et terrible. Les spécialistes cultivés sont les pires qui soient. Pédants et bornés, ils ne voient pas que l'essentiel, c'est que chacun de nous vive sa vie, sa vie particulière, qui lui a été donnée, à laquelle il a été donné de façon inéluctable, et qu'il la vive de façon aussi vraie que possible, aussi belle que possible.»
Que faisais-je le 17 septembre 1985 ? Avais-je la vie belle ? Je n'en sais fichtre rien. Pourtant, j'ai nécessairement fait quelque chose. Il y a quelques vieux agendas, stockés je ne sais où, qui diraient peut-être ce que je faisais un mois après avoir quitté le Camp de Canjuers, la caserne du 1er Régiment de Chasseurs, le Service National, du temps où il existait encore — un autre temps.
Répondant avant-hier à la question de JCB sur la déco du blog nouveau, pour faire un point clair (Dotclear...), j'ignorais comme Jourdain la prose qu'il décortiquerait ma réponse. Je l'en remercie trois fois d'une profonde révérence car je saurai désormais où diriger ceux qui me questionneraient... Parce que le rappel des mille grues me treuille à nouveau vers Hiroshima mon amour, perspective imprenable pour entrevoir Lol V. Stein... Enfin pour avoir employé avec pertinence le terme littéréticulaire que je n'ai pas forgé pour mon seul usage.
Rendez-vous avec Laurent au café Goto de Waseda (où je ne prends pas de gâteau au fromage, alors que c'est le meilleur du monde — régime oblige). Il me remet en main propre le précieux ouvrage que je l'ai prié d'aller chercher à la librairie Compagnie avant-hier, avant de prendre son avion de retour le jour officiel de la sortie dudit ouvrage. Il s'agit d'une édition originale de Fuir... Jean-Philippe Toussaint devrait savoir quel numéro j'ai demandé.
Si le lieu choisi n'est pas un repaire d'espions, on y trouve tout de même plusieurs personnes qui iront ensuite au même endroit que nous : la conférence de Dominique Rabaté, de Bordeaux 3, invité par l'université de Waseda.
Titre : « Sujet ou voix ? remarques de méthode.»En très gros : comment s'en sortir, méthodologiquement donc, pour expliquer ce qu'on veut dire quand on parle de voix dans un texte ? Ça se dit aussi bien d'un Céline que d'un Duras, a fortiori d'un des Forêts, le des Forêts du Bavard, que Rabaté a beaucoup étudié. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Pour certains, il s'agit des conditions de mise en voix du texte, en aval donc de sa première lecture et comme extérieurement à lui, ce pourquoi le texte serait une sorte de cahier des charges, je cite. Pour d'autres, il s'agit d'un retour en contrebande du sujet, notamment sous la forme du personnage, voire du style. Pour Rabaté, c'est encore autre chose... Je ne sais pas encore si c'est comme pour moi, mais on doit être dans les mêmes parages.
Car justement j'en parlais pas plus tard qu'avant-hier, au sujet de Séréna. D'un texte de Deville à un texte de Séréna, je sentais ma lecture, comme un rayon de lumière arrivant en milieu dense, se réfracter, ralentir, s'alourdir. Comme d'un Pinget à un Beckett, d'un Toussaint à un Bon. Je les aime tous, là n'est pas la question. Tout comme il n'est pas question de la voix des auteurs eux-mêmes, bien sûr. Les voix des œuvres se répartissent en légère pour les premiers, lourde pour les seconds. Cette première distinction pourrait être suivie par d'autres, discussion socratique ou vision fractale, indiciblement jusqu'à l'exacte voix de chaque œuvre de chaque auteur. L'Opoponax de Monique Wittig aurait l'une des plus belles voix qu'il m'ait été donné de lire. Et ce n'est pas le style, non. C'est du continu de son-rythme-sens qui se réalise en moi quand le texte m'arrive par les yeux. C'est du ressenti et pas de l'intellectuel. D'où la difficulté de le dire. Je l'ai su avant de lire Blanchot ou Derrida. Je le savais alors sans le savoir. Ils m'ont fait savoir que je le savais. Peut-être que chacun le sait avant de savoir qu'il le sait. On n'est pas loin de ce que disait Veinstein dans sa 4700e — et de ce qu'il poursuit toujours. Rabaté ce soir, pour revenir à lui, m'y replonge. Il est aussi en pleine recherche de comment dire cela en tant que chercheur, et de comment le montrer pour que ce soit compréhensible par tous, alors même que pour chacun la voix d'un texte peut être indiciblement différente. Qu'il en soit ici remercié ; je le suivrai de près désormais.
Commentaires
1. Le mercredi 21 septembre 2005 à 10:22, par Eric :
Patrick,
Un grand merci pour cette reconnaissance envers le travail de Dominique Rabaté. Lecteur attentif et eclairé s'il en est.
Eric
2. Le mercredi 21 septembre 2005 à 19:30, par Manu :
As-tu remarqué que sur ton billet du 10, "LOL" avait été transformé ?
3. Le jeudi 22 septembre 2005 à 02:00, par Christian :
Les métamorphoses d'Ô vide...

La photo en haut à droite, c'est la chenille qui est devenue papillon? On voit pas bien...
Si c'est ça, c'est amusant, car ton blog aussi s'est métamorphosé!
Quant à toi, n'en parlons pas... la beauté du plumage de ton blog égale la beauté du ramage et de l'âme de son auteur!
Hep, un fromage, siouplaît!
4. Le jeudi 22 septembre 2005 à 02:18, par Berlol :
Cantal ou Salers ?
Pour se voir, c'est quand tu veux !
5. Le jeudi 22 septembre 2005 à 06:35, par Christian :
Salers, alors... je connais pas! mmm...
Dis donc, tu m'as pas dit, la photo, c'est quoi? :D
6. Le jeudi 22 septembre 2005 à 18:07, par Berlol :
Pour la photo, Christian, faut justement suivre le lien du 5e paragraphe pour voir l'explication qu'en donne Jean-Claude Bourdais. Que te dire de plus...
Ajouter un commentaire