Pour mieux nous asservir
Par Berlol, mercredi 28 septembre 2005 à 23:56 :: General :: #23 :: rss
Temps frais, collègues et étudiants encore habillés
léger — ça fera des rhumes la semaine prochaine !
Deux cours et une réunion, tout cela très calmement. Rien à en dire. Lecture de Séréna au sport, j'y reviendrai peut-être demain...
« Toi et ta presse, vous avez crié au scandale, faisant appel à la légalité.
Ta légalité à toi, c'est séquestrer les ouvrières depuis le bureau d'embauche en pleine jeunesse jusqu'à la sortie du tunnel où nous attend le champ des chrysanthèmes.
Notre légalité à nous, c'est la justice populaire, et celle-là, elle est à cran d'arrêt.
Tu vas essayer d'éliminer ce que tu appelles dans tes rapports des meneurs.
N'oublie pas que notre plus grande victoire, c'est l'unité que nous avons forgée dans la lutte, avec nos propres forces. C'est l'unité avec nos maris qui ont pris conscience de nos luttes de femmes. C'est l'unité avec les autres usines. Et notre combat a fait tache d'huile, et s'il le faut un jour fera tache de sang.
N'oublie pas : le plus important, ce n'est pas encore ces mesures que nous t'avons arrachées. Le plus important, c'est ce qui a changé dans nos têtes : nous avons pris le droit de parler, le droit à l'action, ces droits que, depuis toujours, vous, les patrons, vous réservez pour mieux nous asservir.
Et pour ces droits, nous nous battrons avec violence. Pour les conquérir. Pour les garder. Jusqu'à ce qu'un jour, vous ne les ayez plus.» (Dernières paroles de Coup pour coup.)
Je cite cette harangue qui clôt le film de Marin Karmitz de 1972, non sans faire penser à du Léo Ferré ou du Mama Béa, pour faire écho au bref piratage d'un bâtiment de la SNCM, sans prendre parti pour les uns ou les autres mais pour contextualiser cette action illégale et la mettre dans une perspective historique.
Depuis la création des usines (XVIIIe siècle, en gros), les ouvriers et les ouvrières (et leurs enfants) ont été traité(e)s comme une sous-humanité corvéable par une sur-humanité. En trois siècles, aucune amélioration des conditions de travail n'a été obtenue par la seule volonté d'un patron qui, par simple humanité, par conscience de la dignité des êtres humains qu'il emploie, aurait souhaité rendre agréable le travail (du verbe agréer, ce que l'on accepte avec bonne volonté). Le patronat explique cela par le pragmatisme et la concurrence. Je crois que cela ne suffit pas, il faut évoquer un profond mépris à l'égard des personnes employées, considérées comme des machines, d'ailleurs progressivement et avantageusement remplacées par de vraies machines.
Les luttes d'aujourd'hui sont de plus en plus désespérées et de moins en moins soutenues par le reste de la population, tant chacun s'accroche à ce qu'il a, dans un contexte où ce qu'on a est peau de chagrin. Cet aspect de fatalité dans la régression des avantages sociaux a été obtenu par une structuration de plus en plus complexe des rouages des entreprises, elles-mêmes de plus en plus étendues — au point que pour séquestrer un patron, comme on le voit dans le film, il faudrait souvent faire aujourd'hui des milliers de kilomètres et investir une tour gardée par une armée autorisée à tuer. L'enveloppement des employés dans leur employabilité est beaucoup plus retors que la surveillance des contremaîtres d'autrefois. Les gouvernements eux-mêmes ne font plus la loi dans les entreprises qui consentent à s'installer sur son territoire.
Mais tout cela est déjà bien connu. Ce que ce film, Coup pour coup, m'a rappelé, c'est que chaque génération doit prendre de force ce qui lui est (le strict) nécessaire en inventant son mode d'action, adapté aux circonstances. Je suis d'accord avec Olivier Rolin (dans Tigre en papier) pour dire qu'après sa génération, ceux qui sont venus n'ont pas pu inventer ces actions, ils en ont été empêchés par leurs pères-mêmes. Pères qui n'étaient pas les quelques milliers de manifestants de 1968, mais les centaines de milliers du même âge qui n'étaient justement pas manifestants en 1968, qui ont pris place peu après dans les directions d'entreprises, les ont remodelées pour les rendre en quelque sorte inaccessibles (délocalisées), invisibles (anonymisées), dématérialisées (actionnariat, cotation), et qui, pour beaucoup, y sont encore.
Il est aujourd'hui plus simple de se suicider socialement que de lutter pour améliorer les conditions de travail — d'autant qu'il faudrait déjà en avoir, du travail.
Je conseille sincèrement à tous ceux qui sont victimes du syndrome de Houellebecq de regarder ce film, en pensant que leur mère, leur tante ou leur cousine, aujourd'hui âgée de 55 à 65 ans, était en 1972 comme ces jeunes filles de l'atelier de couture, si bien filmé(es) durant le premier tiers du film.
Dans un des suppléments, Karmitz de 2003 explique le danger social que déclenchait ce film partout où il était projeté, en 1972, qu'il n'a conséquemment plus trouvé de travail comme réalisateur après cette date, qu'il s'est alors tourné vers l'exploitation de salles puis vers la production de films...
Deux cours et une réunion, tout cela très calmement. Rien à en dire. Lecture de Séréna au sport, j'y reviendrai peut-être demain...
« Toi et ta presse, vous avez crié au scandale, faisant appel à la légalité.
Ta légalité à toi, c'est séquestrer les ouvrières depuis le bureau d'embauche en pleine jeunesse jusqu'à la sortie du tunnel où nous attend le champ des chrysanthèmes.
Notre légalité à nous, c'est la justice populaire, et celle-là, elle est à cran d'arrêt.
Tu vas essayer d'éliminer ce que tu appelles dans tes rapports des meneurs.
N'oublie pas que notre plus grande victoire, c'est l'unité que nous avons forgée dans la lutte, avec nos propres forces. C'est l'unité avec nos maris qui ont pris conscience de nos luttes de femmes. C'est l'unité avec les autres usines. Et notre combat a fait tache d'huile, et s'il le faut un jour fera tache de sang.
N'oublie pas : le plus important, ce n'est pas encore ces mesures que nous t'avons arrachées. Le plus important, c'est ce qui a changé dans nos têtes : nous avons pris le droit de parler, le droit à l'action, ces droits que, depuis toujours, vous, les patrons, vous réservez pour mieux nous asservir.
Et pour ces droits, nous nous battrons avec violence. Pour les conquérir. Pour les garder. Jusqu'à ce qu'un jour, vous ne les ayez plus.» (Dernières paroles de Coup pour coup.)
Je cite cette harangue qui clôt le film de Marin Karmitz de 1972, non sans faire penser à du Léo Ferré ou du Mama Béa, pour faire écho au bref piratage d'un bâtiment de la SNCM, sans prendre parti pour les uns ou les autres mais pour contextualiser cette action illégale et la mettre dans une perspective historique.
Depuis la création des usines (XVIIIe siècle, en gros), les ouvriers et les ouvrières (et leurs enfants) ont été traité(e)s comme une sous-humanité corvéable par une sur-humanité. En trois siècles, aucune amélioration des conditions de travail n'a été obtenue par la seule volonté d'un patron qui, par simple humanité, par conscience de la dignité des êtres humains qu'il emploie, aurait souhaité rendre agréable le travail (du verbe agréer, ce que l'on accepte avec bonne volonté). Le patronat explique cela par le pragmatisme et la concurrence. Je crois que cela ne suffit pas, il faut évoquer un profond mépris à l'égard des personnes employées, considérées comme des machines, d'ailleurs progressivement et avantageusement remplacées par de vraies machines.
Les luttes d'aujourd'hui sont de plus en plus désespérées et de moins en moins soutenues par le reste de la population, tant chacun s'accroche à ce qu'il a, dans un contexte où ce qu'on a est peau de chagrin. Cet aspect de fatalité dans la régression des avantages sociaux a été obtenu par une structuration de plus en plus complexe des rouages des entreprises, elles-mêmes de plus en plus étendues — au point que pour séquestrer un patron, comme on le voit dans le film, il faudrait souvent faire aujourd'hui des milliers de kilomètres et investir une tour gardée par une armée autorisée à tuer. L'enveloppement des employés dans leur employabilité est beaucoup plus retors que la surveillance des contremaîtres d'autrefois. Les gouvernements eux-mêmes ne font plus la loi dans les entreprises qui consentent à s'installer sur son territoire.
Mais tout cela est déjà bien connu. Ce que ce film, Coup pour coup, m'a rappelé, c'est que chaque génération doit prendre de force ce qui lui est (le strict) nécessaire en inventant son mode d'action, adapté aux circonstances. Je suis d'accord avec Olivier Rolin (dans Tigre en papier) pour dire qu'après sa génération, ceux qui sont venus n'ont pas pu inventer ces actions, ils en ont été empêchés par leurs pères-mêmes. Pères qui n'étaient pas les quelques milliers de manifestants de 1968, mais les centaines de milliers du même âge qui n'étaient justement pas manifestants en 1968, qui ont pris place peu après dans les directions d'entreprises, les ont remodelées pour les rendre en quelque sorte inaccessibles (délocalisées), invisibles (anonymisées), dématérialisées (actionnariat, cotation), et qui, pour beaucoup, y sont encore.
Il est aujourd'hui plus simple de se suicider socialement que de lutter pour améliorer les conditions de travail — d'autant qu'il faudrait déjà en avoir, du travail.
Je conseille sincèrement à tous ceux qui sont victimes du syndrome de Houellebecq de regarder ce film, en pensant que leur mère, leur tante ou leur cousine, aujourd'hui âgée de 55 à 65 ans, était en 1972 comme ces jeunes filles de l'atelier de couture, si bien filmé(es) durant le premier tiers du film.
Dans un des suppléments, Karmitz de 2003 explique le danger social que déclenchait ce film partout où il était projeté, en 1972, qu'il n'a conséquemment plus trouvé de travail comme réalisateur après cette date, qu'il s'est alors tourné vers l'exploitation de salles puis vers la production de films...
Commentaires
1. Le mercredi 28 septembre 2005 à 09:53, par Bikun :
Question: bien que tu aies aborde le sujet plusieurs fois (je veux dire Houelbeck) je ne suis pas sur de saisir exactement ce que tu veux dire par "syndrome de Houellebecq"...
2. Le mercredi 28 septembre 2005 à 13:46, par arte :
"Oh ! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un céleste anus immense..."
Lautréamont
3. Le mercredi 28 septembre 2005 à 19:01, par Berlol :
Merci pour cette anusante citation, cher Arte.
Pour Bikun et pour celles et ceux qui ne voient pas ce que je veux dire par "syndrome de Houellebecq": ensemble de symptômes provoquant la déprime individuelle et la pensée que l'humanité est ignoble et finie. Sous l'effet de ce syndrome, les idées de lutte sociale ou de recherche du bonheur, individuellement ou collectivement, n'ont plus de sens. La vie n'est plus alors qu'une insupportable successions de ratages, et l'aventure humaine le pire désastre du règne vivant. Il semble qu'il n'y ait aucun traitement possible de ce syndrome. On peut bien évidemment le rattacher à l'histoire de la mélancolie et du pessimisme philosophique.
4. Le mercredi 28 septembre 2005 à 22:37, par caroline :
Bravo ! Ca fait du bien d'entendre un autre discours de temps en temps. "C'est la faute à la CGT" c'est le refrain qui revient le plus souvent. Sauf qu'elle s'emploie depuis des années (avec des grèves certes qui sont génantes mais bon..) à sauver les emplois de la SNCM. Maintenant, avec la privatisation, c'est la porte ouverte aux équipages philippins et chinois (ces derniers sont encore moins "gourmands" au dernières nouvelles).
5. Le mercredi 28 septembre 2005 à 23:28, par Marie :
De nos jours, la majorité des gens préfèrent intellectualiser ce qu'ils observent - scotchés au journal de 20h - afin de pouvoir disséquer, décrire, interpréter, critiquer la situation sociale en perpétuel changement. Agir donne quasiment l'impression que les acteurs n'ont pas beaucoup pensé à leur affaire avant de passer à l'acte. C'est triste, c'est le contrôle de l'information subversif.
Aujourd'hui, l'engagement social, c'est faire du bénévolat pour les Restos du coeur. C'est "soft" comme approche et l'acte bénévole cache beaucoup de choses. Les manifestations radicales - Seattle 1999 par exemple - n'ont pas renversé la vapeur il me semble. Les injustices sont tellement immenses que c'est devenu un vrai sauve qui peut et offre un diachylon à ton voisin (facultatif)...
6. Le mercredi 28 septembre 2005 à 23:40, par Marie :
Ah, oui ! J'oubliais. J'avoue souffrir du syndrôme houellebecquien tel que tu le décris dans les commentaires. Pour surmonter ou supporter l'angoisse, je fais des activités manuelles. Il faut revoir le monde intellectuel. Dépoussiérer Nietzsche. Peut-être.
7. Le jeudi 29 septembre 2005 à 02:38, par Berlol :
Quoi comme activités manuelles ?
8. Le vendredi 30 septembre 2005 à 12:38, par Bartlebooth :
"Depuis le temps qu'on promet de la justice aux hommes, et même qu'on leur en donne, ils devraient en être rassasiés ; ils en redemandent. Ils croient toujours que la justice qu'on leur a fournie était une justice sophistiquée, avariée, qui n'avait pas le poids ; ils en réclament de la bonne, de la vraie. Pauvres, je vais vous dire le mot de l'énigme : de la vraie justice, de la bonne, il n'y en a pas. Il faut vous contenter de celle qu'on vous présente, ou vous en passer tout à fait. Voilà l'impure vérité.
La justice dont on vous gratifie est relative ; elle est relative à vos exigences. Elle est dérisoire, parce que vos exigences le sont aussi. Les gens qui vous distribuent cette justice, magristrats ou autres, sont des pauvres aveuglés par le désir de la richesse, ou ce sont des riches ; la justice telle qu'ils la conçoivent, par conséquent, est une justice à formules numérotées, basée sur la haine ; et ils vous méprisent, car vous les ennuyez, les faisant vivre. Il ne faut pas oublier ça. Quant à la justice absolue, que vous souhaitez, vous l'aurez lorsque vos exigences seront absolues. Et même, alors, vous ne l'aurez point ; parce que, comme dit Aristote, la justice suprême est l'amour ; et lorsque vous aurez le courage d'avoir des exigences complètes, vous aurez l'intelligence d'aspirer à quelque chose de plus haut que la justice. En attendant, laissez donc la justice tranquille.
Il y a longtemps que le mirage de la justice, prometteur de jours plus heureux, fut considéré comme un excellent moyen de retenir les pauvres dans la servitude. "S'ils se plaignent, disait le Bossuet de Brunetière et des dragonnades, c'est avec quelque couleur de justice." Oui, Aigle de Meaux. Je le sais. Je sais aussi que s'ils renonçaient à se plaindre et à croire à la justice, ce ne serait pas sans quelque couleur de raison.
Mais, voilà : la plainte, la croyance irraisonnée en des fictions lamentables, n'exigent point d'efforts. L'état de choses actuel, malgré quelques changements superficiels, est si vieux qu'il semble normal. Le progrès de la misère est en raison de celui de la richesse. Les douleurs balancent les joies. Tant de douleurs, tant de joies. Toujours les mêmes joies ; toujours les mêmes douleurs. Les riches et les pauvres se limitent, s'incarcèrent, pour ainsi dire. C'est un équilibre immonde. Le rompre, ce serait, pense-t-on, faire un saut dans l'inconnu. Or, les pauvres - et c'est là une chose terrible - redoutent l'inconnu beaucoup plus que ne le craignent les riches. Ils sont inconscients de leur esclavage, mais ont encore moins conscience de leur force. Ils n'ont pas le temps d'en avoir conscience, de croire à la possibilité de leur libération. Et, restant pénétrés de leur infériorité de fait, convaincus de l'éternité de leurs peines, ils perpétuent une situation horrible à laquelle l'action, seule, pourrait mettre un terme ; ils obligent les riches à continuer leur épouvantable oppression. [...]
La Justice est la charité officielle ; et la Charité est la justice officieuse. Ce sont deux emplâtres sur la cangue qui immobilise le désespoir des misérables. Il arrive quelquefois que la meule qui écrase les déshérités les uns après les autres fait trop de bruit, et qu'on entend trop distinctement craquer les os qu'elle broie. Alors, la justice engage les princes des Philistins à modérer l'énergie de l'aveugle Samson du prolétariat qu'ils ont à leur service et qui tourne, dans son inconscience douloureuse, l'effroyable instrument de torture ; les princes des Philistins font la sourde oreille ; et la Justice, qui sait qui la fait vivre, n'insiste point. Elle appelle la Charité et lui demande de graisser le pivot de la machine ; la Charité s'empresse ; même, les princes des Philistins lui apportent de l'huile, qu'ils viennent de voler aux veuves de leurs victimes ; et la meule continue à tourner, un peu plus vite, mais silencieuse."
(Georges Darien, La Belle France, 1900)
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