Temps frais, collègues et étudiants encore habillés léger — ça fera des rhumes la semaine prochaine !
Deux cours et une réunion, tout cela très calmement. Rien à en dire. Lecture de Séréna au sport, j'y reviendrai peut-être demain...

« Toi et ta presse, vous avez crié au scandale, faisant appel à la légalité.
Ta légalité à toi, c'est séquestrer les ouvrières depuis le bureau d'embauche en pleine jeunesse jusqu'à la sortie du tunnel où nous attend le champ des chrysanthèmes.
Notre légalité à nous, c'est la justice populaire, et celle-là, elle est à cran d'arrêt.
Tu vas essayer d'éliminer ce que tu appelles dans tes rapports des meneurs.
N'oublie pas que notre plus grande victoire, c'est l'unité que nous avons forgée dans la lutte, avec nos propres forces. C'est l'unité avec nos maris qui ont pris conscience de nos luttes de femmes. C'est l'unité avec les autres usines. Et notre combat a fait tache d'huile, et s'il le faut un jour fera tache de sang.
N'oublie pas : le plus important, ce n'est pas encore ces mesures que nous t'avons arrachées. Le plus important, c'est ce qui a changé dans nos têtes : nous avons pris le droit de parler, le droit à l'action, ces droits que, depuis toujours, vous, les patrons, vous réservez pour mieux nous asservir.
Et pour ces droits, nous nous battrons avec violence. Pour les conquérir. Pour les garder. Jusqu'à ce qu'un jour, vous ne les ayez plus.»
(Dernières paroles de Coup pour coup.)

Je cite cette harangue qui clôt le film de Marin Karmitz de 1972, non sans faire penser à du Léo Ferré ou du Mama Béa, pour faire écho au bref piratage d'un bâtiment de la SNCM, sans prendre parti pour les uns ou les autres mais pour contextualiser cette action illégale et la mettre dans une perspective historique.
Depuis la création des usines (XVIIIe siècle, en gros), les ouvriers et les ouvrières (et leurs enfants) ont été traité(e)s comme une sous-humanité corvéable par une sur-humanité. En trois siècles, aucune amélioration des conditions de travail n'a été obtenue par la seule volonté d'un patron qui, par simple humanité, par conscience de la dignité des êtres humains qu'il emploie, aurait souhaité rendre agréable le travail (du verbe agréer, ce que l'on accepte avec bonne volonté). Le patronat explique cela par le pragmatisme et la concurrence. Je crois que cela ne suffit pas, il faut évoquer un profond mépris à l'égard des personnes employées, considérées comme des machines, d'ailleurs progressivement et avantageusement remplacées par de vraies machines.
Les luttes d'aujourd'hui sont de plus en plus désespérées et de moins en moins soutenues par le reste de la population, tant chacun s'accroche à ce qu'il a, dans un contexte où ce qu'on a est peau de chagrin. Cet aspect de fatalité dans la régression des avantages sociaux a été obtenu par une structuration de plus en plus complexe des rouages des entreprises, elles-mêmes de plus en plus étendues — au point que pour séquestrer un patron, comme on le voit dans le film, il faudrait souvent faire aujourd'hui des milliers de kilomètres et investir une tour gardée par une armée autorisée à tuer. L'enveloppement des employés dans leur employabilité est beaucoup plus retors que la surveillance des contremaîtres d'autrefois. Les gouvernements eux-mêmes ne font plus la loi dans les entreprises qui consentent à s'installer sur son territoire.
Mais tout cela est déjà bien connu. Ce que ce film, Coup pour coup, m'a rappelé, c'est que chaque génération doit prendre de force ce qui lui est (le strict) nécessaire en inventant son mode d'action, adapté aux circonstances. Je suis d'accord avec Olivier Rolin (dans Tigre en papier) pour dire qu'après sa génération, ceux qui sont venus n'ont pas pu inventer ces actions, ils en ont été empêchés par leurs pères-mêmes. Pères qui n'étaient pas les quelques milliers de manifestants de 1968, mais les centaines de milliers du même âge qui n'étaient justement pas manifestants en 1968, qui ont pris place peu après dans les directions d'entreprises, les ont remodelées pour les rendre en quelque sorte inaccessibles (délocalisées), invisibles (anonymisées), dématérialisées (actionnariat, cotation), et qui, pour beaucoup, y sont encore.
Il est aujourd'hui plus simple de se suicider socialement que de lutter pour améliorer les conditions de travail — d'autant qu'il faudrait déjà en avoir, du travail.
Je conseille sincèrement à tous ceux qui sont victimes du syndrome de Houellebecq de regarder ce film, en pensant que leur mère, leur tante ou leur cousine, aujourd'hui âgée de 55 à 65 ans, était en 1972 comme ces jeunes filles de l'atelier de couture, si bien filmé(es) durant le premier tiers du film.
Dans un des suppléments, Karmitz de 2003 explique le danger social que déclenchait ce film partout où il était projeté, en 1972, qu'il n'a conséquemment plus trouvé de travail comme réalisateur après cette date, qu'il s'est alors tourné vers l'exploitation de salles puis vers la production de films...