L'une des choses dont je m'amuse chaque jour (il m'en faut peu...), c'est de ne pas savoir le titre qu'aura mon journal. D'ailleurs, je le commence le plus souvent sans savoir ce qu'il contiendra, sans même connaître le ton (la voix ?) qui va me venir. Alors le titre...
Je me dis à l'avance que je vais traiter de tel bout de livre qui m'est resté en mémoire, à une page que j'ai cornée, de tel aspect d'un film qui vient de me marquer. Et puis parfois je ne le fais pas, emporté par autre chose, dont je me dis au bout d'un moment que ça prend déjà assez de place, comme conscient d'une mesure, d'un calibre que je respecterais sans y être tenu.
Cela m'en fait bien un exercice à la fois de discipline et de liberté.

Discipline et liberté ne sont pas des mots qu'emploierait facilement le narrateur de Lendemain de fête. Il en est revenu, de ces mots-là. Pourtant, c'est bien de ceux-là que l'écriture de Jacques Séréna se nourrit pour se structurer. L'espèce d'opiniâtreté avec laquelle le narrateur se maintient dans des marges sociales (travail, logement, propreté, relations, sexualité) confine bien à la discipline — « j'avais le pathétique machinal, d'après lui, ou le sordide.» (p. 164) — tandis que l'illusion de départ (s'il y a jamais eu un départ, pour cet homme-là) était de ne faire que ce qu'on veut, sans concession, hypocrisie, comme sont obligés de le faire ceux qui tiennent à leur position, sans croire à la réussite ou à la richesse. Entre les deux, forcément, la corde est raide.

« Puis elle reprend sur moi, je ne suis jamais sorti de mon coin, n'ai rien lu, et j'ai un sens inné de la vie, ils me trouvaient malsain bien sûr je le suis mais subtil quand on me revoit, ma façon d'être, ça l'a remuée comme ça ne lui était arrivé qu'une fois avant avec Sang de chien de Savitzkaya à quatorze ans dans sa pinède seule avec ses fourmis.» (Jacques Séréna, Lendemain de fête, p. 46.)

Cet après-midi, au séminaire de français par le cinéma, on commence à visionner Bon Voyage.  Sûr que le film ferait l'affaire, je me demandais tout de même qu'est-ce qui faisait que je l'avais choisi, parmi tous ceux que j'avais envisagés. Soudain, en même temps que JFM qui allait quitter le secrétariat et qui jetait un œil sur le générique du film, j'ai vu et compris ce qui avait pu faire la différence, peut-être — encore une affaire de ton, de voix : le scénario est co-écrit par Jean-Paul Rappeneau, qui signe la mise en scène, et... Patrick Modiano !
Est-ce par sa seule présence (ou est-ce grâce aux deux), que les dialogues ont souvent cette finesse retenue, et de la tenue quand ça pète (forcément, pendant la guerre, ça pète à plusieurs moments) ? Est-ce de son fait que plusieurs personnages ne nous lassent pas d'être mystérieux et imprévisibles ?
Et puis d'excellentes répliques parfois — lapidaires.
En juin 40, alors que tout le monde fuit Paris, on téléphone au théâtre que Viviane (Isabelle Adjani) a déjà quitté pour Bordeaux. Un technicien répond ça, qu'il n'y a plus personne, et qu'il reste, quant à lui. On ne sait pas quelle question lui est posée, dans le téléphone, mais il répond, fataliste : « J'apprends l'allemand.»
À Bordeaux où le gouvernement tente de s'installer, le ministre joué par Gérard Depardieu est excédé. Il n'a pas encore convaincu les autres de signer l'armistice et d'appeler Pétain à la rescousse, mais il se dispute avec sa maîtresse, Viviane. On entre pour lui annoncer que la voiture est en bas. Il répond sans réfléchir : « Qu'elle monte ! » — avant de se reprendre.

Je vais finir, pour aller me coucher. Et lire quelques pages de ce livre étrange que j'ai reçu récemment, dont je n'ai lu que six pages, avec des paragraphes — d'y reconnaître ici aussi une voix familière — déjà relus trois ou quatre fois. L'incipit :
« Les hélices du gros-porteur débroussaillaient l'air. L'appareil vira sur l'asphalte mouillé, dessina un lent C, compliqué en S, s'octroya un jambage insignifiant pour esquiver une rampe de balises, enfin bringuebala vers les hangars de fret, fendant l'eau de lignes délayées aussitôt dites. Tout au loin, le ciel s'abattait, noir, il allait encore pleuvoir en présence du soleil, il pleuvait déjà. Le soleil disparaîtrait. Toute la semaine, il avait fait ce temps.» (Alain Sevestre, Les Tristes, Gallimard, 2005, p. 9.)