Changer les codes, déplacer des lignes
Par Berlol, samedi 1 octobre 2005 à 23:50 :: General :: #26 :: rss
Samedi à la maison, fors le poulet-frites au Saint-Martin. Livres
à lire, notes à prendre sur Europe, etc.
« Cette année, c'est Esprit qui, dans son numéro de juillet-août, propose de s'arrêter sur ce que la revue appelle le Nouveau Roman. Je dis bien : sur ce que la revue appelle... car dès la première page, nous sommes fixés : il s'agira presque uniquement d'Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, et de Nathalie Sarraute, voire, à l'occasion, de Marguerite Duras, Jean Cayrol, Samuel Beckett ou Jean Lagrolet. Pourquoi ces noms, et eux seuls ? Parce qu'ils ont en commun d'appartenir à l'ère du soupçon.» (Francis Antoine, « Revue des revues », Europe, n°354-355, oct.-novembre 1958, p. 244.)
Quelques personnes ont ainsi feint de rattacher Jean Cayrol au Nouveau Roman. Plus tendance ère du soupçon qu'école du regard ! Dans cette époque où les revues font véritablement le débat intellectuel, Europe apprécie très moyennement la production romanesque qui sort de chez Minuit. Mais bien avant les premières manœuvres de Robbe-Grillet, Europe, qui avait chaleureusement accueilli (et publié) les poèmes de retour des camps (de concentration) de Cayrol dans les années 40, avait pris dès 1951 ses distances avec son travail romanesque :
« "Chaque fois que mon ami m'explique l'histoire des calories, dit une héroïne de Colette, je crois que je vais comprendre, et puis, ça s'arrête chaque fois au même endroit..."
La lecture des œuvres de Jean Cayrol me produit à peu près la même impression. Ses héros ont des réflexes imprévisibles. Ballottés par le destin, ils s'examinent, se révoltent, s'attendrissent, se saoulent, semblent vaguement chercher le mot d'une énigme, et nous arrivons à la fin du volume sans pouvoir nous attacher à aucun d'entre eux. De sorte que Le feu qui prend, livre construit avec art, écrit dans une langue riche et vigoureuse, laisse pourtant une pénible impression de vide.» (Gilette Ziegler, note de lecture sur Le Feu qui prend, éd. du Seuil, Europe, n° 66, juin 1951, p. 126.)
J'ajoute que Le feu qui prend est paru en 1950, et non en 1948 comme Le Monde du 11 février 2005 l'a publié (l'article est en commentaire du JLR à la même date). Cela veut dire aussi que la rédaction d'Europe a eu près de six mois pour pondre finalement cette petite dizaine de lignes de Gilette Ziegler (qui publie justement, en 1950, J'étais au P.S.F., roman, aux Éditeurs français réunis, préface de Pierre Abraham, qui dirige Europe... et qui recense le roman de sa camarade dans le numéro de juin 50). Ça cache quelque chose...
Une semaine de reprise comme ça, c'était couru d'avance que je n'aurais pas le temps d'écouter la radio ! C'était mon tour, de prendre la parole...
Ce n'est qu'aujourd'hui que j'écoute avec plaisir Jean-Philippe Toussaint parler de Fuir dans les Mardis littéraires et que je découvre Laurent Peireire et son Journal de Kikuko, auquel j'accroche moins — mais c'est plus radio-euphonique que littéraire, ce que je dis là, Pascale Casanova étant d'ailleurs revenue à plus de calme. Question aisance dans la parole et émission réussie, c'est Tire ta langue qui m'enchante le mieux : Patrice Delbourg emplit l'espace sonore de sa passion pour Alphonse Allais — celui qui ira... jusqu'à la Saint Bouc. Je signale aussi Finkielkraut dans À voix nue, enregistré mais pas encore écouté.
Hier, fin de septembre et du Psychanalyste, bel unisson pour l'épisode final — et tristesse que ça finisse. Octobre, commencement d'agonie cyclique ; chaleur, sueur, odeurs, fleurs, verdeur, cigales, bronzage, chemises de lin, Capri, c'est fini !
En même temps, il y a toujours de l'allant, du nouveau : Napoléon partait en guerre, moi j'installe un lien vers une table des matières (en bas de colonne, version Dotclear). Le rapport ? Changer les codes, déplacer des lignes : l'accès stratégique.
Allez, je retourne à ma durasse préparation de cours...
« Cette année, c'est Esprit qui, dans son numéro de juillet-août, propose de s'arrêter sur ce que la revue appelle le Nouveau Roman. Je dis bien : sur ce que la revue appelle... car dès la première page, nous sommes fixés : il s'agira presque uniquement d'Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, et de Nathalie Sarraute, voire, à l'occasion, de Marguerite Duras, Jean Cayrol, Samuel Beckett ou Jean Lagrolet. Pourquoi ces noms, et eux seuls ? Parce qu'ils ont en commun d'appartenir à l'ère du soupçon.» (Francis Antoine, « Revue des revues », Europe, n°354-355, oct.-novembre 1958, p. 244.)
Quelques personnes ont ainsi feint de rattacher Jean Cayrol au Nouveau Roman. Plus tendance ère du soupçon qu'école du regard ! Dans cette époque où les revues font véritablement le débat intellectuel, Europe apprécie très moyennement la production romanesque qui sort de chez Minuit. Mais bien avant les premières manœuvres de Robbe-Grillet, Europe, qui avait chaleureusement accueilli (et publié) les poèmes de retour des camps (de concentration) de Cayrol dans les années 40, avait pris dès 1951 ses distances avec son travail romanesque :
« "Chaque fois que mon ami m'explique l'histoire des calories, dit une héroïne de Colette, je crois que je vais comprendre, et puis, ça s'arrête chaque fois au même endroit..."
La lecture des œuvres de Jean Cayrol me produit à peu près la même impression. Ses héros ont des réflexes imprévisibles. Ballottés par le destin, ils s'examinent, se révoltent, s'attendrissent, se saoulent, semblent vaguement chercher le mot d'une énigme, et nous arrivons à la fin du volume sans pouvoir nous attacher à aucun d'entre eux. De sorte que Le feu qui prend, livre construit avec art, écrit dans une langue riche et vigoureuse, laisse pourtant une pénible impression de vide.» (Gilette Ziegler, note de lecture sur Le Feu qui prend, éd. du Seuil, Europe, n° 66, juin 1951, p. 126.)
J'ajoute que Le feu qui prend est paru en 1950, et non en 1948 comme Le Monde du 11 février 2005 l'a publié (l'article est en commentaire du JLR à la même date). Cela veut dire aussi que la rédaction d'Europe a eu près de six mois pour pondre finalement cette petite dizaine de lignes de Gilette Ziegler (qui publie justement, en 1950, J'étais au P.S.F., roman, aux Éditeurs français réunis, préface de Pierre Abraham, qui dirige Europe... et qui recense le roman de sa camarade dans le numéro de juin 50). Ça cache quelque chose...
Une semaine de reprise comme ça, c'était couru d'avance que je n'aurais pas le temps d'écouter la radio ! C'était mon tour, de prendre la parole...
Ce n'est qu'aujourd'hui que j'écoute avec plaisir Jean-Philippe Toussaint parler de Fuir dans les Mardis littéraires et que je découvre Laurent Peireire et son Journal de Kikuko, auquel j'accroche moins — mais c'est plus radio-euphonique que littéraire, ce que je dis là, Pascale Casanova étant d'ailleurs revenue à plus de calme. Question aisance dans la parole et émission réussie, c'est Tire ta langue qui m'enchante le mieux : Patrice Delbourg emplit l'espace sonore de sa passion pour Alphonse Allais — celui qui ira... jusqu'à la Saint Bouc. Je signale aussi Finkielkraut dans À voix nue, enregistré mais pas encore écouté.
Hier, fin de septembre et du Psychanalyste, bel unisson pour l'épisode final — et tristesse que ça finisse. Octobre, commencement d'agonie cyclique ; chaleur, sueur, odeurs, fleurs, verdeur, cigales, bronzage, chemises de lin, Capri, c'est fini !
En même temps, il y a toujours de l'allant, du nouveau : Napoléon partait en guerre, moi j'installe un lien vers une table des matières (en bas de colonne, version Dotclear). Le rapport ? Changer les codes, déplacer des lignes : l'accès stratégique.
Allez, je retourne à ma durasse préparation de cours...
Commentaires
1. Le dimanche 2 octobre 2005 à 01:21, par Marie :
Le colloque de Cerisy de 1971 n'a-t-il pas sonné le glas au Nouveau Roman ou du moins à l'expression consacrée ? Comme si l'esthétique "nouveau roman" s'était figé ou avait résolument, avec le temps, cédé à l'expression une connotation plutôt sociologique. Ah ! Le Nouveau Roman ! Que c'est loin tout ça. Pas étonnant que Toussaint semble si nostalgique (et très, très vieux/sage...) comme écrivain.
2. Le dimanche 2 octobre 2005 à 05:11, par Berlol :
Le colloque de 71 a été un point d'orgue, au sens où plusieurs auteurs et critiques, tous labellisés NR, étaient en même temps au même endroit. Mais qui l'aurait su ?... s'il n'y avait pas eu de publication (les Actes) dans une collection de poche (10/18), événement quasi unique dans l'histoire de Cerisy !
L'expression Nouveau Roman a toujours été essentiellement sociologique.
Pour certains des auteurs, ça faisait une quinzaine d'années qu'ils avaient cette étiquette... Elle avait pu leur convenir à la fin des années 50, époque de combat idéologique, puis dans les années 60, mais bon... tout à une fin. Vous par exemple, Marie, est-ce que ça vous plairait qu'on vous colle la même expression pendant 15 ans ? Est-ce que vous faites "la même chose" depuis 15 ans ? Personne n'a envie de ça, je crois...
En revanche, votre "c'est loin, tout ça", je vous le laisse. Ou alors on en rediscute... Car alors Flaubert, Balzac, Stendhal, c'est encore plus "loin", et puis quoi ? On les laisse tomber ? Non. Pour moi, c'est tout synchrone dans la disponibilité à être vivant lors de la lecture, même si le chercheur doit historiciser.
3. Le dimanche 2 octobre 2005 à 08:11, par vinteix :
"evenement quasi unique"... je ne sais pas... en tout cas, il y a eu aussi, dans la meme collection, la parution des actes du colloque : "Vers une Revolution Culturelle : Artaud, Bataille" (juillet 1972).
4. Le dimanche 2 octobre 2005 à 08:17, par Berlol :
Oui, Christian Bourgois dirigeait alors 10/18, il expliquait dans une émission de France Culture pourquoi ces choix de publication avaient été faits à l'époque. Je te remercie de m'y faire penser. Je vais essayer de remettre la main dessus...
5. Le dimanche 2 octobre 2005 à 10:07, par Marie :
Mon "Que c'est loin tout ça" ne portait pas du tout le ton que vous lui attribuez. Par contre, il me tarde de lire un roman contemporain qui débouche sérieusement sur des perspectives esthétiques originales. À moins que vous ayez quelques noms à me suggérer ?
6. Le dimanche 2 octobre 2005 à 11:49, par Bartlebooth :
Ce qui est surtout "unique", c'est ce qu'a fait Bourgois avec 10/18 dans les années 70. Non seulement la publication de colloques de Cerisy (outre ceux déjà cités, ceux sur Nietzsche, sur "les chemins actuels de la critique", etc), mais également des réflexions du collectif Change, des Cahiers de Jussieu, de la Revue d'Esthétique et de nombreux autres travaux pointus et originaux (par exemple, ceux du groupe "pi"). Il suffit de fréquenter les bouquinistes où l'on trouve aujourd'hui ces ouvrages pour se rendre compte à quel point ce temps de l'édition de poche est révolu et que celui que nous vivons aujourd'hui est bien pauvre en la matière.
7. Le mardi 4 octobre 2005 à 13:39, par Bartlebooth :
Personne n'a osé me corriger ? Je voulais mentionner le Groupe Mu (centre d'études poétiques de Liège).
8. Le mardi 4 octobre 2005 à 23:11, par Berlol :
Merci Bartlebooth. Je ne l'ai pas, et pas lu, mais un "groupe quelque chose", en couverture, ça me disait quelque chose. Donc "Pi", ou "Phi" ou "Mu", ça faisait pas tache...
Pour Marie : je trouve que parmi ceux dont j'ai parlé récemment, Séréna (Lendemain de fête), Bon (Daewoo), Clémençon (Colonie, Une Saleté), Vasset (Carte muette), Paillard (Un Monde cadeau), Masséra (United Emmerdements of New Order), Yves Pagès (Petites Natures mortes au travail), sans oublier Quintane, Portugal, Rosenthal, Jauffret, et j'en oublie, pardon, proposent à mon avis ce que tu appelles des "perspectives esthétiques originales". À toi de voir...
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