[RLVS-2] Le titre d'hier suppose peu ou prou une identification avec le narrateur, c'est-à-dire que son intérêt pour Lol et Tatiana, quelque différent qu'il puisse être, se transmette à moi. Parce que celui qui écrit cette histoire, avec tout le temps que ça lui prend d'écrire et tout le temps que ça lui a pris de rassembler des détails, de recouper des versions par les uns ou les autres (si on veut rester dans la vraisemblance du personnage narrateur, du narrateur intradiégétique), il doit être sacrément motivé !
Les mauvaises lectures du RLVS (et elles sont légion) laissent croire qu'à la fin du livre, l'histoire entre Lol et Jacques serait finie, qu'il va rester avec Tatiana, revenir à la normale...
Mais c'est tout à fait impossible, c'est tout à fait le contraire ! Si c'était le cas, il n'écrirait jamais ce livre de cette façon, il écrirait le livre de Tatiana. Ce qui peut donner envie de s'identifier à Jacques Hold, c'est de vivre comme lui ce qu'il peut y avoir de plus fort dans la vie que d'être l'amant de Tatiana. Duras veut parler de la passion, de Lol qui, avec le seul homme qui veuille la suivre, se sauve par la passion dans ce que les autres appellent la folie parce qu'ils ont besoin de garde-fous.
La normale, c'est ce qu'il ne supporte plus, dès qu'il comprend que Lola le veut, lui. Le monde de Tatiana et de son corps consommable, le monde bourgeois du triangle adultère (p. 72, 90), le monde dans la force gravitationnelle des conventions, il en a fait le tour. Et c'est lui qui est ravi, finalement, d'être enlevé par Lol, et qu'elle lui donne l'énergie pour s'en arracher...
Duras n'écrit ce livre que pour cela, sinon elle referait éternellement des Petits Chevaux de Tarquinia... [/RLVS-2]

En me levant ce matin, dans la calme et grasse matinée d'un dimanche sans ping-pong, j'ai senti qu'il fallait tout de suite dire ce qui précède. Je ne savais pas qu'à quelques heures près, Jean-Philippe Toussaint parlait lui aussi à sa façon de cette sorte d'énergie littéraire. Extrait du milieu de l'émission :

Alain Veinstein : « [...] Faire l'amour, c'est un roman qui correspond en fait pour vous à une nouvelle étape, c'est-à-dire un pas franchi du côté de la gravité, que vous sembliez avant vouloir délibérément éviter un peu. Par exemple, dans un livre comme La Télévision qui était le livre de vos 40 ans, un roman plutôt drôle...
Jean-Philippe Toussaint :Il y a eu en effet autour de 40 ans... Je n'ai pas connu la crise de la quarantaine mais j'ai eu un cap de la quarantaine où j'ai fait et un livre et un film drôles. Puisque La Télévision est en effet le livre le plus léger le plus drôle et La Patinoire est un film à vocation burlesque. Et c'est vrai que ça a été un cap, qu'après cela d'une certaine façon, j'avais épuisé toutes mes possibilités d'humour ou de comique, et que j'ai de nouveau voulu me renouveler et que je pense avec un peu d'expérience, de maturité, j'ai commencé à m'intéresser à quelque chose qui, pour moi, c'est paradoxal de m'y intéresser, c'était... on pourrait dire : la poésie... Je dis que c'est paradoxal parce que...
Alain Veinstein : — Vous avez eu un moment d'hésitation avant de dire « la poésie »...
Jean-Philippe Toussaint : — C'est comme un gros mot, presque... Comme si j'avais attendu 40 ans pour trouver quelque agrément à la poésie. Donc je le dis en effet avec une certaine, pas réticence, mais méfiance parce que c'est quand même un peu gros, de dire ça... de s'intéresser à la beauté et à la poésie, enfin de rechercher. Jusqu'à... disons jusqu'à 40 ans, voilà, on n'a qu'à faire cette limite, et en tout cas pour les derniers livres. Pour La Télévision, l'humour était une vraie priorité, et un critère aussi, disons que je considérais qu'une page était réussie si elle était drôle. Et ça, ça a changé, c'est-à-dire qu'à partir de Faire l'amour et de Fuir, j'ai recherché d'autres choses. Pour Faire l'amour, la priorité était la beauté, si je puis dire : une page était réussie si elle était belle. Faudrait savoir ce que je veux dire par là, mais en tout cas c'est ce que je recherchais...
Alain Veinstein : — Si elle tenait, si elle sonnait juste...
Jean-Philippe Toussaint : — C'est un peu compliqué mais... si elle avait... c'est curieux, de dire : elle était réussie si elle était belle... M'enfin bon, c'est ce que je dis... Après, même pour le dernier, c'est encore autre chose, le critère n'était même plus de savoir si elle était belle ou pas belle, c'était de savoir si elle était remplie d'énergie. Et ça, je trouve ça assez fin, assez subtil, d'arriver à dire que le critère absolu — pour l'instant, c'est pour mon dernier livre —  qu'une page est réussie si elle a de l'énergie, si elle est pleine d'énergie romanesque, et que finalement ce qui m'intéresse le plus dans les livres des grands maîtres, enfin des grands écrivains que j'aime, c'est quelques moments où je sens quelque chose que j'appelle l'énergie romanesque, quelque chose qui est absolument prenant, et peu importe ce qu'il raconte, peu importe l'histoire, l'anecdote... L'exemple le plus limpide c'est Faulkner. Il y a dans certaines pages de Faulkner, un moment où littéralement le lecteur est hypnotisé. Il y a ces lignes immobiles, et l'esprit du lecteur va ressentir une sorte de courant électrique, l'œil va s'écarquiller et il y a quelque chose d'absolument rarissime qui va se passer et qui arrive avec très peu d'auteurs. Rechercher cela... Je me rends compte que si je ne recherche que cela, la plupart des livres m'ennuient. Parce que c'est extrêmement rare...»

Nous sommes sortis marcher en milieu d'après-midi, non pas jusqu'à Ginza comme nous l'envisagions d'abord en suivant le pourtour du Palais impérial, mais jusqu'à la gare centrale de Tokyo. Surtout pour visiter la nouvelle grande librairie Maruzen, que T. ne connaissait pas encore. Le centre commercial qui l'abrite, OAZO, fête son premier anniversaire. Avons pris un café en haut de Maruzen, avec vue sur les quais de la gare et les bâtiments de l'autre côté, avant d'aller voir les rayons de livres importés, où j'ai acheté l'Antimanuel de philosophie de Michel Onfray.
En passant devant le rayon des Nonfiction, comme ils disent (j'ai tourné la photo de 90° pour que les dos des livres soient lisibles), j'ai remarqué que les gens d'ici n'avaient pas bien écouté Christine Angot — et Catherine Millet s'associerait sans doute à elle — quand elle disait qu'elle n'avait pas fait une merde de témoignage...
Ah, la littérature, c'est dur à classer, ses frontières reculent toujours, à mesure qu'on l'enferme. C'est fou !