[RLVS-3] Qu'est-ce qu'on peut bien dire sur ce premier chapitre du Ravissement de Lol V. Stein qui n'ait pas déjà été publié ? Difficile...
Il y a quelques années, j'avais lu beaucoup de choses à ce sujet. J'ai toujours les livres et les photocopies d'articles quelque part. Mais je ne les ai pas relus, cette fois. Parce que la lecture d'un texte, c'est avant tout le texte et soi, le plus immédiatement possible. Évidemment, si l'on passe l'agrégation, il vaut mieux faire tout le contraire : lire les critiques recommandées en priorité sur l'ouvrage lui-même — c'est ce qu'on dit...
La nuit du bal durant laquelle Lol est plantée par son fiancé, telle qu'elle nous est proposée, est un montage avoué du narrateur, effectué à partir du témoignage de Tatiana, sa maîtresse (témoignage qu'il n'hésite pas à mettre en doute), d'autres témoignages, peut-être, dont il tait les sources et sa propre invention (fortement conditionnée par les sentiments qu'il éprouve pour Lola). Autant dire rien de fiable. Pourtant, on n'a que ça ! Alors, plus qu'à la vérité de cette scène, c'est aux failles et aux jointures du montage que le lecteur doit prêter l'œil et l'oreille.
Ce que dit Tatiana de Lola, qui n'est pas « là » (p.12 & 13), donc de Lol sans l'a, c'est qu'elle est, elle aussi, enfermée dans son nom de pierre : absence à soi-même, cœur manquant ou pas fini, depuis toujours, et donc pour toujours. Tatiana y tient, c'est sa thèse, son credo, sa doxa, elle n'en démord pas. Tandis qu'elle, Tatiana Karl, avec ses quatre a, est garantie pure chair désirable. Le système tient comme ça, sur des certitudes — la doxa, c'est ça ! D'où le recours à l'onomastique. C'est un système de conventions bourgeoises, avec ses fiançailles, ses mariages, ses tromperies. Si Lol n'était pas folle — tiens ! comme « Lol » et « folle » se ressemblent, tout d'un coup... — et ne l'avait d'ailleurs pas toujours été (pas étonnant que ça soit tombée sur elle, la nuit du bal), ce serait un danger pour le système, pour sa cohérence d'ensemble, faite d'astreintes mutuelles. Même si Lol pouvait changer et par exemple ne plus être folle, ce serait un danger pour la situation de Tatiana (p. 84). Cela voudrait dire qu'il y a des gens qui changent, qui ont une seconde chance dans la vie, voire une seconde vie ; et ça, ce serait peut-être la seconde fois que Tatiana serait jalouse de Lol (parce que Tatiana, entre son mari et ses amants, elle souffre de ne pas être follement aimée). Parce qu'à l'annonce des fiançailles de Lol, lorsque Tatiana « fut témoin de la folle passion » (p. 13) de Lol pour Michael, elle en avait été « ébranlée », ce qui n'est pas un mot faible.
Le narrateur dit ensuite qu'il ne croit « plus à rien de ce que dit Tatiana » (p. 14). On ne sait pas pourquoi. Mais on remarque le « plus » qui souligne qu'il y a cru, avant ; qu'il y a eu un moment où il croyait lui aussi à la thèse de Tatiana. Il faudra bien que quelque chose soit arrivé pour qu'il cesse d'y croire et qu'il aille tout seul dans une autre direction de penser Lol, après que Lol se sera dépensée pour lui mettre le grappin dessus — peut-être dans la direction de panser Lola... Mais ça, on ne le sait pas encore.
Vraiment, on ne le sait pas ?
N'est-ce pas dans la même page qu'il écrit des choses bizarres comme de l'amour : « mon histoire de Lol », « l'écrasante actualité de cette femme dans ma vie », « venir à ma rencontre ». Il n'y a pas de mots gratuits, chez Duras. S'il y a de l'euphémie, c'est parce que les grands mots sont des pièges et que, voulant écrire sérieusement, il vaut mieux réduire le sentimental au factuel. Si l'on veut en avoir le cœur net, voir tout de suite aux pages 103, 105, puis 112-113. D'ailleurs, ce n'est pas tricher ! Parce que c'est en étant là avec Lol à partir de la page 75 que Jacques Hold peut écrire tout ce qu'il y a avant la page 75, éviter les sirènes de Tatiana — et sortir de « l'inanité partagée par tous les hommes de S. Tahla [...] » (p. 112). [/RLVS-3]

Ça occupe, ça ravit mon temps... Mais ça ne m'empêchera pas d'aller à mon poulet-frites du Saint-Martin. Avec T. qui prend une omelette (à nous deux, on tient l'œuf et la poule). Soleil, encore, quand je vais à la teinturerie. Puis quand je vais chez le coiffeur (enfin !) qui me règle mon compte en moins de trente minutes. Voilà un peu de temps pour un Mocky : La grande lessive (!), de 1968. Dénonciation loufoque du PAF narcotique, déjà. Avec sulfateuses-annihileuses d'ondes hertziennes. Pas de quoi s'ennuyer. Ni crier au génie, non plus.

Rendez-vous façon barbouzes. Kinokuniya de Yoyogi, 18h, rayon des livres français. Daniella vous remettra un paquet pour lundi. Puis chacun repartira de son côté.
J'en profite pour acheter du pain et deux trois bricoles au Seijo Ishii de Shinjuku (jambon, cheddar, aspic, crème de sésame). Il est bien beau, ce soir, ce quartier de Shinjuku sous le crachin, avec tous ces néons, ses trottoirs luisants, cette tiédeur de l'air, encore. Dommage que je n'ai pas mon appareil-photo sur moi.