Perçages de diégèse
Par Berlol, vendredi 21 octobre 2005 à 23:48 :: General :: #46 :: rss
Un de ces jours ensoleillés où les nouvelles se bousculent.
Je ne dis pas lesquelles. Et puis les petites tâches mises de côté,
à la maison comme au bureau. Lecture d'une dizaine de pages d'Alain
Sevestre en grande forme au sport mais pas eu le temps de recopier le passage
à commenter. Et le livre est maintenant à cinq cents kilomètres.
Dans le train, quelques pages de Madeleine Borgomano. Mais l'esprit est ailleurs,
dans un rapport à finir. Puis finalement je dors.
Le plus important est peut-être ici. C'est la possibilité de faire un lien direct vers une notice du TLF, grâce à un bidouilleur, je ne sais quelle combine ou adaptation. J'essaie illico pour répondre à une question qui m'a récemment été posée sur l'escient.
T. a préparé un diner de légumes tout à fait à la japonaise. Elle qui ne voulait plus cuisiner pendant des années, traumatisée d'avant, d'avoir été une épouse soumise. Alors je faisais la cuisine, j'aime ça. Ou on sortait, c'était selon, mais jamais l'y obliger. C'est depuis le passage de son père, qu'elle a vu ce que préparait passionnément les gardes-malade, ça lui a redonné l'envie, elle s'est ressouvenue de tout ce qu'elle savait faire de bon. Aussi les courses, le système de livraison à domicile de produits directement issus de coopératives de producteurs, j'en ai déjà parlé, on voit vraiment la différence de qualité, et ça revient finalement moins cher que des courses tous les deux jours dans les supermarchés du quartier qui sont plutôt pour rupins.
Extrait de la préparation de cours sur le Ravissement de Lol V. Stein :
[RLVS-4] Après avoir été une plante verte (potiche du bal), « elle était devenue un désert dans lequel une faculté nomade l'avait lancée dans la poursuite interminable de quoi ? » (p. 24)
À qui peut-on bien assigner la profération d'une telle métaphore filée ? Ni au discours médical que l'on sent lié au traitement que Lol subit, ni au discours familial des siens qui l'entourent et l'assistent, ni au discours de la bonne société informée de l'infortune. Ces discours sont cités et entrelacés dans ces pages de prostration et de convalescence.
Peut-on même voir cela sortir de la plume du narrateur ? Lui, plutôt réaliste, méthodique, s'essayant à une chronique qu'il voudrait objective ? Ça me paraît difficile, tiré par les cheveux ; je ne le vois pas dire des choses comme ça (j'en citerai d'autres du même acabit).
C'est plutôt un exemple de ce que j'appellerai intrusion d'auteur, Duras, en l'occurence. Le texte est dans l'ensemble bien assumé par Jacques Hold, qui gère au discours direct, indirect ou indirect libre les paroles des autres. Mais, cohérence diégétique et logique fictionnelle obligent, il ne peut pas rapporter les propos de Duras !
Ces intrusions d'auteur sont des entorses narratives, des perçages de diégèse. Beaucoup de lecteurs n'en prennent pas conscience, ne cherchent pas d'où peuvent venir ces soudains accès lyriques, métaphoriques, emphatiques qui durent trois mots ou trois lignes, et qui ne collent pas avec le portrait que le narrateur donne de lui-même.
C'est parfois dans l'indécidable : « elle avait oublié la vieille algèbre des peines d'amour » (p. 19), il « chercha dans la salle quelque signe d'éternité » (p. 21). Oui, il pourrait écrire cela... mais ce serait à la limite de la préciosité, voire du ridicule, ça n'entrerait pas dans l'économie logique de son projet de récit. Enfin, l'intrusion d'auteur permet d'augmenter d'un niveau le jeu des discours emboîtés, ce qui ne peut qu'intéresser Duras. Alors Duras, baroque ? [/RLVS-4]
C'est de ce portrait que le narrateur donne de lui-même que tout dépend (quand il y a un narrateur). Par exemple, le narrateur de René Leys couvre totalement l'écriture, sa personnalité déborde du texte et ne laisse passer aucune intrusion de Segalen. Victor peut aller se rhabiller. En revanche, la narratrice de Bonjour tristesse est une vraie passoire, on sent de partout Sagan passer. Ça ne sert absolument pas à juger de la qualité ni de la réussite. C'est un critère descriptif dans la diversité des procédés et des effets littéraires, à utiliser comme toujours avec circonspection et sans intention de dominer un champ intellectuel.
Le plus important est peut-être ici. C'est la possibilité de faire un lien direct vers une notice du TLF, grâce à un bidouilleur, je ne sais quelle combine ou adaptation. J'essaie illico pour répondre à une question qui m'a récemment été posée sur l'escient.
T. a préparé un diner de légumes tout à fait à la japonaise. Elle qui ne voulait plus cuisiner pendant des années, traumatisée d'avant, d'avoir été une épouse soumise. Alors je faisais la cuisine, j'aime ça. Ou on sortait, c'était selon, mais jamais l'y obliger. C'est depuis le passage de son père, qu'elle a vu ce que préparait passionnément les gardes-malade, ça lui a redonné l'envie, elle s'est ressouvenue de tout ce qu'elle savait faire de bon. Aussi les courses, le système de livraison à domicile de produits directement issus de coopératives de producteurs, j'en ai déjà parlé, on voit vraiment la différence de qualité, et ça revient finalement moins cher que des courses tous les deux jours dans les supermarchés du quartier qui sont plutôt pour rupins.
Extrait de la préparation de cours sur le Ravissement de Lol V. Stein :
[RLVS-4] Après avoir été une plante verte (potiche du bal), « elle était devenue un désert dans lequel une faculté nomade l'avait lancée dans la poursuite interminable de quoi ? » (p. 24)
À qui peut-on bien assigner la profération d'une telle métaphore filée ? Ni au discours médical que l'on sent lié au traitement que Lol subit, ni au discours familial des siens qui l'entourent et l'assistent, ni au discours de la bonne société informée de l'infortune. Ces discours sont cités et entrelacés dans ces pages de prostration et de convalescence.
Peut-on même voir cela sortir de la plume du narrateur ? Lui, plutôt réaliste, méthodique, s'essayant à une chronique qu'il voudrait objective ? Ça me paraît difficile, tiré par les cheveux ; je ne le vois pas dire des choses comme ça (j'en citerai d'autres du même acabit).
C'est plutôt un exemple de ce que j'appellerai intrusion d'auteur, Duras, en l'occurence. Le texte est dans l'ensemble bien assumé par Jacques Hold, qui gère au discours direct, indirect ou indirect libre les paroles des autres. Mais, cohérence diégétique et logique fictionnelle obligent, il ne peut pas rapporter les propos de Duras !
Ces intrusions d'auteur sont des entorses narratives, des perçages de diégèse. Beaucoup de lecteurs n'en prennent pas conscience, ne cherchent pas d'où peuvent venir ces soudains accès lyriques, métaphoriques, emphatiques qui durent trois mots ou trois lignes, et qui ne collent pas avec le portrait que le narrateur donne de lui-même.
C'est parfois dans l'indécidable : « elle avait oublié la vieille algèbre des peines d'amour » (p. 19), il « chercha dans la salle quelque signe d'éternité » (p. 21). Oui, il pourrait écrire cela... mais ce serait à la limite de la préciosité, voire du ridicule, ça n'entrerait pas dans l'économie logique de son projet de récit. Enfin, l'intrusion d'auteur permet d'augmenter d'un niveau le jeu des discours emboîtés, ce qui ne peut qu'intéresser Duras. Alors Duras, baroque ? [/RLVS-4]
C'est de ce portrait que le narrateur donne de lui-même que tout dépend (quand il y a un narrateur). Par exemple, le narrateur de René Leys couvre totalement l'écriture, sa personnalité déborde du texte et ne laisse passer aucune intrusion de Segalen. Victor peut aller se rhabiller. En revanche, la narratrice de Bonjour tristesse est une vraie passoire, on sent de partout Sagan passer. Ça ne sert absolument pas à juger de la qualité ni de la réussite. C'est un critère descriptif dans la diversité des procédés et des effets littéraires, à utiliser comme toujours avec circonspection et sans intention de dominer un champ intellectuel.
Commentaires
1. Le samedi 10 décembre 2005 à 14:44, par JMBB :
Merci pour ce blog où j'aime retrouver Lol, toute vivante.
Intrusions de l'auteur : oui je suis plutôt convaincue même si une amie me dit que seul le passage à propos du mot trou p 48 est imputable à l'auteur car il donne un programme de lecture.
Il me semble cependant que c'est la voix de J Hold qui prend par instants les accents de Duras ou cède par moments la place à Duras plutôt pour interpréter, commenter que pour voir. Je pense que ces intrusions d'auteur ne permettent pas de dire qu'il y a des passages en focalisation zéro. Dites moi si je me trompe. JMBB
2. Le samedi 10 décembre 2005 à 15:37, par Berlol :
Non, "ces intrusions d'auteur ne permettent pas de dire qu'il y a des passages en focalisation zéro", vous avez en effet raison. Même s'il est flou par moments, Jacques Hold garde le statut de narrateur, Duras est tapie derrière, comme en lui, on l'aperçoit un peu dans ce langage qui déborde de la vraisemblable compétence de Jacques — mais c'est tout à fait subjectif puisque rien ne dit au lecteur où s'arrête la compétence langagière de Jacques.
Où l'on voit encore mieux Duras, paradoxalement, c'est dans l'ouverture et l'inachèvement de la fin : que Jacques Hold arrête son récit sans dire d'où il écrit (sans révélation de l'instance de narration) et sans que son récit aille jusqu'à ce que nous appellerions normalement une fin. Cette suspension, c'est plus du Duras que du Jacques, je crois... Qu'en pensez-vous ?
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