L'un des récents commentaires de François Bon (billet d'avant-hier, 13:29) ne peut se comprendre si l'on n'a pas accès au texte en question. Parcourant des dizaines d'articles de la revue Europe en dévédé, je suis tombé sur celui-ci, que j'ai envoyé à François dont l'intérêt pour Collobert est connu.

« Danielle COLLOBERT : Meurtre. (Gallimard).
Ce livre d'une jeune débutante contient quelques pages réussies qui sont autant de promesses. La langue est précise, les notations subtiles, l'atmosphère d'une présence indéniable. "Meurtre", plutôt qu'une longue nouvelle, est un poème abstrait. Le "je" du narrateur n'est jamais le même. Aussi l'histoire est-elle encore plus immatérielle que chez les plus audacieux partisans du nouveau roman. Les cadres de l'espace et du temps sont abolis ; les personnages se fondent dans un "no man's land" dont les aspects successifs, si minutieusement élaborés soient-ils, n'arrivent jamais à cristalliser, à prendre corps. Cet univers sans frontières et sans épaisseur, issu de Kafka et de Robbe-Grillet, n'est pas sans exercer quelque emprise sur le lecteur. Mais, à ce degré d'abstraction, les procédés apparaissent un peu voyants. On aimerait que de ce texte se dégageât une unité, ou à tout le moins une cohérence qui le rendît définitivement acceptable. Le crédit littéraire est immense, mais non pas illimité. L'on souhaite à Danielle Collobert de convertir ses dons en une œuvre véritable, dont cet "essai" peut laisser prévoir la genèse prochaine.»
(Yves SANDRE, Europe, oct. 1964, p. 180)

Pour compléter, j'ajoute qu'il y a un autre article, vingt ans plus tard, que voici :

« Danielle COLLOBERT : Carnets 1956-1978, collection Change (Seghers/Laffont).
L'écriture de Danielle Collobert appelle l'image d'une respiration qui ne serait pas régulière continuité mais éprouvante répétition. Le texte en bribes semble remonter de très loin, comme des bulles d'air traversant l'épaisseur des eaux.
On ne perçoit plus ici ni début ni fin, ni dehors ni dedans, simplement le mouvement d'une trouée, la puissance d'une pression. Les mots ne sont là, dans leur dénuement, que lorsqu'ils peuvent se tenir, absolument sans autre étal que leur impérieuse nécessité, dans le silence.
Ce que l'on trouve assez rarement dans d'autres écritures, la dimension de la verticalité, est le propre de Danielle Collobert. Toute virtualité d'extension à l'horizontale, sur l'axe du temps, est bloquée.
« Finalement le roman est une création essentiellement calme — qui laisse échapper l'essentiel — la sensation de bien-être permet des prolongements dans le temps — nécessaire au roman — alors que le malaise produit quelque chose de fort — de total — à l'instant — impossible à dépasser » lit-on dans ses Carnets, retrouvés après sa mort.
L'obsession de la mort précisément, de la disparition, de la dissolution, est ici constante. Comme dans
Meurtre, comme dans Dire  I-II. Mais Danielle Collobert désigne-t-elle autre chose que le lieu de vie lorsqu'elle écrit : « la marge est trop grande entre l'image du suicide et l'incertaine réalité » ? Si c'est dans cette marge que s'inventent les alibis, c'est là aussi sans doute que nous en appelons à la dignité du « métier de vivre ». Une citation de Pavese revient plusieurs fois dans les Carnets : Anche donnette l'hanno fatto - même des petites femmes l'ont fait. Ce sont les derniers mots de l'écrivain, à la date du 18 août 1950. Quelques instants auparavant, Pavese écrivait : Plus la douleur est déterminée et précise, plus l'instinct de vie se débat, et tombe l'idée du suicide.
Pendant la guerre d'Algérie, Danielle Collobert s'était engagée dans un réseau de soutien au FLN, ses Carnets portent également trace de ses voyages, par la simple nomination de villes le plus souvent. Mais l'essentiel est l'écriture, ce qu'elle traverse et par quoi elle est traversée, tout ce qu'elle a impliqué pour cette femme, et notamment cette folle intransigeance qui devait la conduire à ne pas « succomber » à la félicité, au désir reçu comme une menace dans la mesure où l'« écriture n'est pas de ce côté-là : Ce désir est sans issue — transformer ma vie à partir du désir = complètement fou — jamais été dépendante d'un désir physique jusqu'à présent — qu'est ce qui m'arrive — comment vais-je m'en sortir — ».
Paradoxalement, dans leur brutale incandescence, les écrits de Danielle Collobert sont une participation totale à la vie de l'homme, et c'est bien notre mal le plus obscur qui se déchire dans ce qui nous reste d'elle, le sentiment parfois de n'être au monde que pour relier une naissance à une mort.»
(Jean-Baptiste PARA, Europe, janvier-février 1984, p. 208-209.)

Que le dévédé d'Europe est un extraordinaire corpus de recherche, j'espère en apporter bientôt une autre preuve, quand j'arriverai à finir mon article (et à le faire paraître). En attendant, j'ai fait mes trois cours, dont un séminaire de cinéma où nous avons décortiqué presque image par image les 8 premières minutes de Bon Voyage, pour montrer comment se fait une analyse — exercice auquel nos étudiants sont hélas trop peu préparés.
Puis j'ai pris le train. Exceptionnel, un jeudi ! À l'Institut, il y avait une conférence de Françoise Sabban, directrice de la Maison franco-japonaise mais aussi spécialiste de l'histoire de l'alimentation en Chine. À l'écouter parler des différentes phases par lesquelles sont passées l'alimentation et la gastronomie chinoises en Chine depuis une trentaine d'années, j'avais l'impression de lire à livre ouvert dans l'Histoire, avec un grand H, de ce pays. On néglige, on méprise souvent la cuisine comme champ d'étude universitaire, on lui préfère l'anthropologie, la sociologie, la démographie, etc. — et l'on a tort. Comme l'a indiqué FS ce soir, qu'il s'agisse du nombre de restaurants gastronomiques, de la disparition ou de la réapparition des gargottes de rue, de l'accueil fait au fast-food, de la promotion de revues spécialisées, de la réédition de vieux manuels de cuisine, de l'organisation de concours et de congrès, de la définition de grandes cuisines régionales, etc., les informations alimentaires et culinaires dressent un portrait historique d'une grande fidélité et parfois plus fiable que les messages des politiciens ou des idéologues — à l'instar d'une autre histoire par la bande, celle de la Comédie-Française sur France culture, que j'ai commencé à écouter, qui est fort instructive et bien illustrée.
Je n'ai donc pas perdu mon temps. Puis j'ai filé, sans même saluer les amis que j'avais aperçus dans la salle. Il était presque 21 heures, T. m'attendait. Il faisait frais déjà.