« Le fileur reste à trente mètres du lièvre. Mais même à cette distance, il faut du sang-froid. On a peur, vous verrez, d'être repéré. On a besoin de quoi sur le type qu'on suit ? de connaître les horaires, de vérifier qu'il va à son travail et non voir sa maîtresse, vérifier qu'il a une voiture, se renseigner si elle est gagée ou non. Les gens mènent leur vie, continuent de vivre une vie déjà commencée, n'en changent pas souvent. Nous, on se limite à un aperçu. On ne peut pas prendre en compte leur enfance. On véhicule des lacunes. On s'en tient là, à l'immédiat. On ne veut pas les connaître, on ne veut rien savoir, ou bien savoir le minimum, un nom, une adresse. Dès qu'on connaît, on a pitié, on ne veut pas avoir pitié, pas fraterniser. Les gens sont tous pareils, tous sauvables. Tous ont des circonstances qui atténuent le délit. Ça a un côté fumier, le contencieux.» (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 100)

Est-ce que cela répondra pour les odeurs de pied ? Est-ce que ce ne devrait pas être la solution par le vide pour tous les problèmes de l'humanité ? Est-ce que donner le pouvoir à Sarkozy et continuer la charité avec les SDF est ce que l'homme a de mieux à faire ? Les personnages de Sevestre ne pensent pas comme Sevestre (je crois), tout comme Bouvard et Pécuchet ne pensent pas comme Flaubert (j'en suis sûr). Ils expriment une virtualité paradoxale et sincère...
Ce que file le fileur, c'est autant la métaphore que la métabole.

« C'est l'époque où on quitte un petit peu le monde de la rédaction, à proprement parler. C'est-à-dire que l'exercice roi va soudain être l'explication de texte, et non plus la production de textes, de compositions françaises, comme c'était encore le cas à la toute fin du XIXe siècle. C'est une époque où on sent les choses basculer à l'école même. Par exemple, il ne s'agit plus d'imiter les écrivains, puisque c'était le principe de la composition — et on y revient maintenant, c'est tout à fait étonnant de voir comment l'histoire fait des boucles, des spirales, etc. C'était un exercice qui était très prisé à la fin du XIXe et qui cesse de l'être puisqu'on décide en gros que les écrivains n'ont plus à être imités, ils sont à part [...] » (Gilles Philippe dans l'émission Tire ta langue du 22 juin 2004.)

On y revient maintenant, dit Gilles Philippe. Certains ici en savent quelque chose !
Je le cite parce qu'il sera jeudi après-midi à l'université Aoyama Gakuin dans le cadre du colloque Sartre pour parler de la langue littéraire en France de Gustave Flaubert à Claude Simon : pour une autre histoire de la littérature française (1850-2000). Je tâcherai d'apporter de Nagoya son Sujet, verbe, complément (Gallimard, 2002) pour me le faire dédicacer... hé hé hé...

Ici, c'est le lieu du JLR, un des lieux où se croisent des gens qui lisent et des gens qui écrivent. Un lieu que je voudrais mieux cerner dans quelques jours. J'y réfléchis...
C'est aussi le lieu du GRAAL, investi ce soir par l'esprit des Goncourt vilipendant d'avance ces jurés qui ne reconnaissent que les valeurs établies, qui donnent de l'argent à ceux qui en ont déjà pour qu'ils en aient encore plus. Le Goncourt, c'est souvent des cons qui se gourent...
Et puis une belle discussion sur Assia Djebar. Et pourquoi elle est indispensable dans cette génération littéraire issue de l'Algérie de l'indépendance. Elle pose des ébauches de personnages, des situations floues, des paroles ambiguës. Le texte les tresse, les disperse et les rapproche. De ces interactions, l'espace lectural s'emplit et, selon les dispositions du lecteur, du sens se produit, plus volumineux que d'un texte narratif conventionnel. Ces façons d'être à part qu'ont ses femmes d'Alger (dans leur appar(jus)tement) donnent voix à leur diversité si difficilement transformable en une simple ligne politique. On en reparlera...