En marge du Protocole de Kyoto, nous nous interrogions en classe ce matin sur les origines des pollutions, d'une façon générale et historique. Une étudiante sait que l'industrialisation commence en Angleterre puis en Europe continentale entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Cela nous fait donc deux cents ans d'avance sur des pays qui commencent à polluer depuis quinze ou vingt ans... D'où la difficulté de leur faire respecter l'environnement aujourd'hui.
Au sujet du Japon, on me répond que son industrialisation aurait commencé... après la Seconde Guerre mondiale.
Les lacunes et les mythes de l'histoire du Japon pour les Japonais eux-mêmes sont donc à ce point conséquents. Je demande alors si c'est avec leurs seuls sabre et courage que les Japonais ont vaincu les Russes en 1905...

Très bon moment dans un réfectoire de l'université (12h15-14h) : rencontre, sous notre houlette, entre une soixante de nos étudiantes et trois étudiants de japonais venus de France, plus une américaine de l'Iowa qui ne veut pas perdre le français appris chez elle. Les premières minutes sont un brin protocolaires mais vite des petits groupes se forment et les conversations démarrent autour des collations et sandwichs, verre de thé ou de jus de fruit en main (pas d'alcool dans l'enceinte de l'université, bien entendu). On voit beaucoup de téléphones sortir pour échanges de numéros et photos de doigts écartés.

« S'il y a une créature sur Terre qui est moins idéologique qu'une autre, la moins idéologique possible, c'est le littéraire. C'est celui qui, après avoir décomposé tous les mots, dans toutes les lettres, perd peu à peu la signification de tout. S'il y a un individu qui ne peut répondre à rien, au contraire du prophète, du philosophe, du politique, c'est le littéraire. Et ce rien-là n'est pas une fiction, c'est vraiment une passivité très particulière. La lecture requiert en lui une capacité vertigineuse de passivité, qui fait que, dès qu'il est plongé dans son immersion, il ne peut pas être découragé, parce qu'il se noie, il est englouti...» (Pascal Quignard avec Alain Veinstein dans Surpris par la nuit le 31 octobre — je voulais aborder les désopilantes Répliques de samedi dernier sur la pornographie, mais je donne la priorité à Quignard.)


Des hypocrisies en général, et des médias en particulier. Jugement Dieudonné/Fogiel, des centaines de pages épluchées pour savoir qui diffame l'autre, avec appel à l'intégrisme et à l'odorat... et cette tardive remarque d'un commentateur sur les gains générés par les dizaines de milliers de SMS reçus par l'émission de télé. En résumé : plus vous protestez contre l'émission, plus ça nous rapporte — même si on ne diffuse rien (ou si peu) de ce que vous nous dites !

Google joue au même jeu du scandale qui rapporte gros (« Les annonceurs, insérant leur message face aux réponses aux requêtes des internautes (AdWords 51% du CA) [...] », in Jean-Michel Salaün, Bibliothèques numériques et Google-Print, chez ArchiveSic) et fait apparaître le chiasme des hypocrisies, celle du marchand et celle du prince : « La relation entre les notions d'accès et celles de publication se brouillent au point que le président de la Bibliothèque nationale [de France], qui a vocation à tout rendre accessible propose de sélectionner, tandis que l'opérateur privé [i. e. Google], lui, collecte sans exclusive.» (Excellente remarque.)

Le scandale de demain sera-t-il évité ? C'est aussi en signe d'espoir que Quignard ouvre ce billet. Sinon, je suis d'accord avec cet article d'Éric Naulleau dans Libération (fors la surévaluation de Toussaint) :
« Quelle ultime limite faudra-t-il franchir pour que cesse enfin le scandale du Goncourt ? Un récent et sévère rapport du Service central de prévention de la corruption (SCPC), remis au ministre de la Justice, dénonçait déjà (entre autres) la confiscation des prix littéraires, et du très important chiffre d'affaires que ceux-ci génèrent, au profit de quelques grandes maisons d'édition et pointait la difficulté "de faire la part des choses entre les membres des jurys, généralement tous auteurs d'œuvres littéraires, et les maisons qui les éditent". La plus célèbre des distinctions automnales semble à présent décidé [sic] à jeter aux orties tout souci de déontologie. Soudain l'été dernier, François Nourissier, ancien président et toujours membre influent du jury Goncourt, faisait savoir que son choix personnel se portait définitivement sur la Possibilité d'une île de Michel Houellebecq, les quelques centaines d'autres romans parus à l'occasion de la rentrée littéraire se trouvaient ainsi relégués au rang de quantité négligeable, tout juste bons à faire masse et pas même dignes d'une lecture superficielle. Sans crainte du ridicule, la deuxième liste du Goncourt intégrait pourtant in extremis un ouvrage absent de la première sélection, à savoir Trois Jours chez ma mère de François Weyergans, paru tardivement (c'est-à-dire fin septembre) chez Grasset. Jugements formés a priori et passe-droits font ici bon quoique paradoxal ménage. Afin de bien enfoncer le clou où accrocher ce triste portrait de la république des lettres, le Monde du 8 octobre dernier rapportait, sous la plume d'Ariane Chemin, que Michel Houellebecq et François Nourissier ont pris l'habitude de se retrouver à l'heure du goûter dans l'hôtel particulier du second où il arrive au premier, "trop las pour retrouver le chemin du retour", de passer la nuit sur le canapé. Touchante générosité qui consiste à offrir tout ensemble à son hôte non seulement le toit, mais aussi le couvert chez Drouant puisque le grand aîné, apprend-on dans le même article, se bat depuis cinq ans pour "le jeune écrivain" et ne souhaite rien tant que "lui offrir le prochain prix de l'académie Goncourt, le 3 novembre". Mais rien ne sert de triompher entre amis, encore faut-il y parvenir sans péril.
C'est ainsi que la troisième et dernière sélection du prix Goncourt, rendue publique le 25 octobre, a pris soin d'écarter tous les livres porteurs d'une quelconque ambition encore présents dans la deuxième sélection (
Waltenberg d'Hédi Kaddour ou Lutetia de Pierre Assouline), déjà très édulcorée (où est donc le Goût des femmes laides de Richard Millet ? la Serveuse était nouvelle de Dominique Fabre ? où sont donc les Jouets vivants de Jean-Yves Cendrey ?), et de n'entourer le lauréat idéal que de livres peu susceptibles de lui porter ombrage. Falaises d'Olivier Adam se révèle un roman dépourvu d'à peu près tout ce qui caractérise la véritable littérature (style, ton, nerf, vision) et s'apparente au mieux à une rédaction de bon élève, lisse jusqu'à l'impersonnel.
Trois Jours chez ma mère de François Weyergans, sous les apparences d'une mise en abyme de l'impossibilité d'écrire, consiste en un insupportable et vain bavardage aux limites du remplissage. La bande des quatre est complétée par Fuir de Jean-Philippe Toussaint, sans doute le plus honorable texte du lot, même si son auteur pourrait concourir en bonne compagnie au titre d'écrivain français contemporain le plus surévalué. Quoi qu'il en soit, l'auteur de la Salle de bains représente la dernière chance d'éviter le scandale dans le scandale que constituerait l'obtention du prix Goncourt à la Possibilité d'une île, où notre champion hexagonal de la modernité littéraire, après avoir penché vers SAS dans son précédent opus (Plateforme), lorgne désormais du côté de la collection Harlequin ("J'ai 40 ans, elle en a 20 : notre amour est-il impossible ?") et distille un ennui qui donne une idée de l'infini. Mais inutile de trop compter sur les autres distingués membres du jury pour ramener François Nourissier à la raison littéraire.
Didier Decoin, par exemple, déjà coupable de l'inexpiable forfait d'avoir proprement équarri le
Comte de Monte-Cristo aux fins d'adaptation télévisée pour TF1, a fait paraître voici quelques mois un livre intitulé Avec vue sur la mer (Nil). En page 103, on y lit : "Ce système-là, prédisait M. Bonnet, finirait par nous asphyxier aussi sûrement que les émanations d'oxyde de carbone avaient eu raison de ce pauvre Marcel Proust." Quand on confond Marcel Proust et Émile Zola, il est à craindre qu'on ne parvienne pas non plus à distinguer entre Houellebecq et la littérature.»

Dénonciations cathartiques. C'est à peu près le titre que l'on pourrait donner à l'ensemble des films de Jean-Pierre Mocky dont je viens de voir le récent Vidange (1998). Sujet et ton sont aussi corrosifs que trente ans avant, mis au goût du jour et remarquablement joués. On peut remarquer plus d'économie dans les effets, du lapidaire loufoque dans les dialogues, et, qui fait tourner la fronde plus vite, de l'ellipse.