[RLVS-7] « Une place est à prendre, qu'elle n'a pas réussi à avoir à T. Beach, il y a dix ans. Où ? Elle ne vaut pas cette place d'opéra de T. Beach. Laquelle ? Il faudra bien se contenter de celle-ci pour arriver enfin à se frayer un passage, à avancer un peu plus vers cette rive lointaine où ils habitent, les autres. Vers quoi ? Quelle est cette rive ? » (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 60-61)

C'est une sorte de monologue intérieur, prêté à Lol par le narrateur qui l'habite rétrospectivement. On ne sait pas, on ne saura jamais si Lol a jamais pensé quelque chose comme ça. Mais le récit inventé a l'avantage d'unifier les parties connues par d'autres témoignages.
L'enjeu, c'est bien sûr de savoir pourquoi et comment Lol a planifié la conquête de Jacques Hold, alors même que tout le monde la croit tantôt folle, tantôt hystérique et/ou frigide. Traumatisée à 17 ans, engagée pendant dix ans sur un pont affectif qui revient au point de départ (U. Bridge + dessin du jardin), elle est soudainement remuée par quelque chose qui doit s'apparenter, quoique de loin encore, à du désir lorsqu'elle voit passer cet homme devant chez elle (p. 38) puis lorsqu'elle le croise par hasard dans les rues (52).
Là, il faut expliquer aux étudiants que Duras n'a jamais été pour la paix des ménages ni pour l'hypocrisie bourgeoise. Les passions ravageuses et souvent criminelles qu'elle a mises en scène (romans, pièces de théâtre, films) viennent de désirs et de pulsions peu compatibles avec les règles de la bonne socialité.
D'autre part, si l'histoire de Lol n'était pas celle d'une double (re)conquête de soi par le désir de l'autre, si ce n'était que le tableau d'une même pathologie à différents âges, Duras ne l'aurait pas inventée.
Ceci posé, comment est-il, cet homme ? Il se promène et regarde les femmes, il leur court après (52), il en est vulgaire (54), et, pour Lol, l'observer en train de regarder les femmes est une façon divine (54), parfaite (56) de passer le temps. Étonnant, non ? C'est un homme à femmes, comme on dit, il les lui faut toutes, en vrac (57). Quand il les regarde, c'est comme s'il les déshabillait... (D'ailleurs, c'est lui-même qui l'écrit.) Et Lol aime ça ? (Elle qui voulait voir déshabiller Anne-Marie Stretter... (49-50)) Peut-être. Peut-être pas. Mais le désir si voyant dans le regard de cet homme, titille quelque chose en Lol. Elle sent qu'il se passe quelque chose et elle suit, pour voir. Elle ne sait pas exactement ce qu'il faut faire pour aller mieux, pour retrouver la joie de vivre, le désir, le plaisir, mais elle sent quelque chose. D'instinct ? Peut-être. Comme un chat choisit l'herbe pour se purger. Le monde est une pharmacopée.
Est-ce que le médicament fait effet ? En tout cas, elle reconnaît Tatiana (58) et continue le traitement (la filature). Elle sent que Tatiana est une femme à homme (adultère irrépressiblement). La chevelure, les seins, le déhanchement (58-59, 64-65), tout est désirable et consommable — mais sans sentiment, c'est-à-dire sans amour (60). D'où, peut-être, l'idée qu'une place serait à prendre, un passage à franchir, une autre rive à aborder enfin.
Où d'autres mettraient une description érotique ou pornographique (ce qui se passe dans la chambre d'hôtel), Duras nomme le miracle microscopique dans les synapses de Lol : « De loin, avec des doigts de fée, le souvenir d'une certaine mémoire passe.»

Le chapitre suivant s'achève non pas sur l'aveu mais sur l'intelligibilité de l'intradiégéticité du narrateur : on sait précisément pourquoi et comment Jacques Hold est aussi un personnage — et ravi de l'être. C'est donc un chapitre de conscientisation puisque Lol, elle aussi, est très déterminée : « elle ouvrira les portes qu'il faudra ».... Elle bâtit un plan (68), son présent rejoint son passé et prépare son avenir — une cargaison de verbes au futur en donne un avant-goût (71).  Si ce n'est pas percer des allées transversales, ça !
Arrivent les derniers mètres, « il la voit pour la première fois » (72), « l'homme que Lol cherche se trouve tout à coup dans le plein feu de son regard. Lol, la tête sur l'épaule de Tatiana, le voit : il a légèrement chancelé, il a détourné les yeux. Elle ne s'est pas trompée.» (73)
L'aveu dont je parlais, c'est aussi celui qu'elle ne s'est pas trompée : il a bien été harponné par le regard lancé par Lol, qui, perfidement, profite de ce que Tatiana tourne le dos à son amant. Tatiana qui ne voit rien, ne verra rien, ne saura rien ; jusqu'au bout deviendra le jouet des deux autres. Jacques Hold a enfin trouvé quelque chose de plus passionnant que l'adultère bourgeois. Et Lol le moyen de r(e)devenir Lola. [/RLVS-7]

Un peu comme les piles du viaduc de Millau au moment de la jonction.
Les étudiants sont fatigués et moi aussi.
Avec T. et Katsunori, déjeunons au Saint-Martin, dans la tranquillité du poulet-frites. Beau temps.
À l'ordinateur jusqu'à 16 heures. À l'Institut de nouveau, pour un café avec Arnaud. DG nous rejoint, radieuse, la méthode Connexions à la main (me confirme que le livre du professeur est très détaillé quant aux activités de classe ; je mets cela ici pour David et mes collègues). Hisae passe, c'est sa pause (OK pour le ping-pong de demain). Corinne arrive, MA aussi, comme moi pour la visio-conférence sur Paul Ricœur.
Le dispositif technique a encore été amélioré : qualités visuelle et sonore sont au rendez-vous, tout comme François Dosse et Olivier Mongin, assis à Nanterre. Le contenu, lui, n'est peut-être pas à la hauteur : on rappelle principalement des choses connues, on survole une carrière en rappelant des étapes et résumant des ouvrages, il n'y a pas du tout de débat avec les invités japonais posés au premier rang. Pédagogiquement, c'est peut-être très utile, et sans doute est-ce ce que l'Institut peut souhaiter pour son public. Pour ma part, je regrette l'absence de perspectives nouvelles et de débat intercontinental — à moins que cela ait eu lieu dans la seconde partie, après 19 heures et mon départ.