On en était resté au soutien-gorge, dimanche, dans le train, quand quelqu'un d'autre veut entrer dans les toilettes... Le palimpseste de L'honorable Partie de campagne est fugace, un amusement qui n'a pas valeur de structure profonde. Toussaint, comme Échenoz à sa façon, joue de motifs qui traînent dans notre collectif littéraire, plus ou moins connus ou conscients, du recyclage. Mais ce n'est pas pour nous les resservir modulo Shanghai-Pékin. Quand le lecteur est appâté, le plus grand plaisir littéraire de Toussaint consiste à dévier largement et très vite — dénoncer, dégager (latter les visions, disais-je ailleurs*).
Me voici repris au piège du métro, celui de Nagoya cette fois, ne pouvant fermer le livre pour descendre à ma station. Le téléphone portable offert par le chaperon chinois qui ne sonnait jamais vient de sonner la chute du fruit mûr (Li Qi) et le glas à 10.000 kilomètres : la femme de l'épouse du narrateur a perdu son père. Déchirante description calme et hallucinée. D'un train de nuit chinois, projection de l'affect en image par l'oreille au cœur de Paris et d'une femme désemparée, au Louvre, rue de Rivoli, dans la circulation de la mi-journée, jusqu'à ce que ça coupe. À l'œil écoute de Paul Claudel répond l'autre cliché : l'oreille voit... l'important étant pour le lecteur la puissance imprévue de l'émotion et de l'empathie — enfin, c'est mon cas.
Ce n'est pas spécialement ce que je cherche dans la littérature (on verra bientôt, par exemple, que c'est ce qu'il n'y a surtout pas à chercher dans l'Histoire de l'œil de Bataille, l'émotion et l'empathie...)
En littérature, on trouve ce qu'on ne cherche pas. Le reste est pavlovien ou pathologique, la littérature de pa-pa.

« Penché à la fenêtre, je sentais l'horizon et la courbure de la terre planer et tournoyer autour de moi, j'apercevais des lignes à haute tension qui défilaient obliquement dans le ciel, les poteaux électriques en enfilade qui apparaissaient fugacement et disparaissaient aussitôt de ma vue, promptement avalés par la vitesse du train qui les laissait sur place. Ma chemise plaquée contre mon torse, je gardais les yeux ouverts à la face du vent qui m'assaillait, des grains de sable et de poussière pénétraient dans mes yeux, des éclats d'argile et d'infimes gravillons, ma vue commença de se brouiller, et, dans un brouillard aqueux, liquide, tremblé et faiblement lumineux, mes yeux embués conçurent dans la nuit noire des larmes aveuglantes.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 57-58)

« Et qu'est-ce que la mort sans les pleurs ? »
, dit Claude Simon au début de L'Herbe. Qu'ils viennent de la mort ou du vent...

J'ai quand même donné mes cours sans lésiner sur la bonne humeur, me suis ensuite défoulé au ping-pong avec David et les deux pongistes de haut niveau de notre campus, payant de mon corps encore douloureux du squash quelques points épiques.
La confection d'une large salade tomate-concombre parsemée de deux gousses d'ail coupées en tout petit et arrosée d'huile d'olive a nuitamment achevé de me remettre d'aplomb. L'haleine surtout.
Ne me reste plus qu'à mettre un point final et aller me laver les dents.
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* "Mines de riens. Essai sur la Télévision de Jean-Philippe Toussaint", p. 99-115 dans Entre parenthèses. Beiträge zum Werk von Jean-Philippe Toussaint / Herausgegeben von Mirko F. Schmidt .- Paderborn : Edition Vigilia, 2003 .- 170 p.