Comme rarement, je suis heureux de pouvoir rester avec T. un mardi. Avec pas mal de boulot à l'écran, mais quand même... Plaisir aussi de découvrir un nouveau groupe décoiffant, grâce à la sélection de Bartlebooth : LCD Soundsystem. Je ne décode pas encore toutes les paroles mais la musique me plaît de toute façon... Losing my Edge, me too.

« Mais, au moment de jouer pour la première fois, je fus soudain envahi par un sentiment de lassitude et de découragement. Je me tenais debout, immobile sur la piste, la boule à la hauteur du menton, et je regardais les quilles devant moi, mais je ne parvenais pas à m'élancer, incapable de mettre en relation mon regard et le mouvement du bras que je projetais d'effectuer, de les connecter l'un à l'autre, et, demeurant là indécis, paralysé, les jambes sans force que je sentais faiblir et flageoler sous moi à mesure que je restais immobile sur la piste, la boule de plus en plus lourde dans ma main, je ne voyais plus de manière de m'en sortir, et je serais peut-être resté encore longtemps ainsi, ou aurais-je fini par renoncer, me serais-je retourné et aurais-je été me rasseoir sans jouer, si je n'avais entendu dans mon dos, avec une nuance d'agacement, puis d'ordre, de commandement, à la fois sévère et excédée, la voix de Zhang Xiangzhi qui me cria : Play ! » (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 98-99)
Superbes nappes introspectives. Lorsqu'on connaît les précédents livres de Toussaint, on voit l'allongement des phrases. Non pour le simple plaisir de proustiser, mais par une volonté nouvelle d'agglomérer micro-actions et états intérieurs, ainsi que pour lisser la perception du monde. C'est la ponce du détachement.
Cet instant suspendu, comme un paroxysme d'exaspération, précédé d'une absurde promenade à pied dans Pékin que prolonge un inexplicable déplacement en moto d'occasion, sera suivie d'un improbable regain d'intérêt pour le jeu puis d'une incompréhensible fuite à moto à trois — il faut être zen alors pour ne pas s'énerver ni même s'interroger.

Les travaux progressent, devant chez nous. Le terrain sera bientôt tout à fait étale. Le bruit continue. Sur la droite, la vue a été dégagée. Ainsi voit-on, dans le couchant, une tour de métal rouge et blanche, celle du camp militaire où Yukio Mishima s'était retranché pour se suicider.
T. l'appelle Boétcho. Je ne sais ce qu'elle veut dire par là — je vérifie donc et il s'agit de l'Agence nationale de la Défense (Boueichou, 防衛庁). Quant à la maison japonaise traditionnelle du premier plan, c'est la résidence officielle du président de la Cour de cassation de Tokyo, hyper protégée par devant, mais là, par derrière, on n'a pas l'impression d'un bunker... Enfin, je n'irais pas y mettre un doigt. Il doit bien y avoir un rayon laser qui me le cramerait illico en faisant fondre sur moi une douzaine d'hélicoptères...

Je suis donc sorti avant la nuit, faire des courses et quelques photos. Détendre jambes et bras, et que mes yeux portent un peu plus loin que les pixels d'un écran... La reconstruction récente de bâtiments de l'université Hosei a aussi dégagé un coin de rue qui permet un nouvel angle sur l'Institut franco-japonais, certes tardif pour aujourd'hui.
De retour à la maison, dîner léger (le coq au vin d'hier soir était excellent...) et film distrayant : L'Étalon de Jean-Pierre Mocky (1970). Bourvil y joue de nouveau un illuminé, non plus pilleur de troncs comme dans Un drôle de paroissien, ni aspergeur d'antennes comme dans La grande lessive, mais planificateur du bien-être féminin...
Pas une journée grandiose, donc. Mais bien utile, tout de même. On ne peut pas toujours, comme hier, joindre l'irrévérence à la connivence amicale.