Après une matinée studieuse, déjeuner avec T. au Saint-Martin. Elle prend la choucroute, moi merguez-frites. Je lui demande tout à trac la différence entre shiawase (幸せ) et satori (悟り)... Ouf ! la question est recevable... Sinon, elle m'envoie bouler. Pourtant, l'écart est brutal. Comme entre le haaaaa... de la gorgée de bière et le syndrôme de Stendhal. Mais on a pris du bordeaux, de toute façon. Non, pas de poulet, aujourd'hui. On risque le satori influenza...

Fuir dans le shinkansen. Fuir dans le métro. Mais pas Fuir au sport...
Tous les 23 novembre sont fériés, c'est le jour du travail. Ce que j'en disais l'an dernier est toujours valable.

Aujourd'hui, je quitte la douce torpeur du train et débarque dans une gare bondée — j'aurais dû couper le son — avec Wish You Were Here des Pink Floyd dans les oreilles. J'en lévite. Ce qui se passe, c'est que j'écoutais ça passionnément adolescent dans l'appartement de Garges-lès-Gonesses sans rien, rien imaginer de mon avenir... Et à bien d'autres âges par la suite. Ce n'est pas de l'espace que fait résonner la musique, c'est du temps, le mien. Plusieurs décennies vibrent et me rendent cosmique (ou comique, ou cônique, qu'importe). Je marche de moins en moins vite, effaré, la foule m'entoure, me dépasse, je la vois mais je n'y suis pas. Personne ne remarque que je lévite, j'imite encore la marche.

« C'était comme si ce voyage était la quintessence de tous les voyages de ma vie, des centaines d'heures passées dans des avions et dans des trains, dans des voitures et des bateaux, pour passer d'une terre à une autre, d'un pays à un autre, d'un continent à l'autre, où mon corps, immobile, se déplaçait dans l'espace, mais également, sans y paraître, de façon invisible et insidieuse, sournoise, continue, altérante et destructrice, dans le temps. Car je sentais le temps passer avec une acuité particulière depuis le début de ce voyage, les heures égales, semblables les unes aux autres, qui s'écoulaient dans le ronronnement continu des moteurs, le temps ample et fluide, qui m'emportait malgré mon immobilité, et dont la mort — et ses violentes griffures — était la mesure noire.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 134-135)

Plus tard. J'arrive au centre de sport à 18h30. La réceptionniste me dit que ça ferme à 19 heures. Éh oui, les jours fériés, ça ferme à 19 heures. Je n'y avais pas pensé. Je me contente donc du bain et du sauna. Et pas de lecture à vélo. C'est comme ça que j'ai été empêché de finir Fuir. J'en suis à l'île d'Elbe, les retrouvailles, la camionnette...