« Il faut dire que nous étions tous ivres et renversés par l'audace les uns des autres. Le garçon nu était sucé par une jeune fille. Simone, debout et retroussée, frottait ses fesses à l'armoire où l'on entendait Marcelle se branler avec un halètement violent. Il arriva soudain une chose folle : un bruit d'eau suivi de l'apparition d'un filet puis d'un ruissellement au bas de la porte du meuble. La malheureuse Marcelle pissait dans son armoire en jouissant. L'éclat de rire ivre qui suivit dégénéra en une débauche de chutes de corps, de jambes et de culs en l'air, de jupes mouillées et de foutre. Les rires se produisaient comme des hoquets involontaires, retardant à peine la ruée vers les culs et les queues. Pourtant on entendit bientôt la triste Marcelle sangloter seule et de plus en plus fort dans cette pissotière de fortune qui lui servait maintenant de prison.» (Georges Bataille, Histoire de l'œil (nouvelle version), Gallimard, coll. Pléiade, p. 10)

Dans normande, il y a norme...
Lorsqu'on a remarqué en page 4, à l'épisode de la cycliste renversée, que les temps verbaux étaient tout mélangés, que la concordance des temps apprise à l'école était bafouée, on sait qu'il sera question de transgressions tous azimuts, et qu'une transgression en cachera parfois une plus grave. Le chapitre 2, « L'armoire normande », narre une petite partouze entre jeunes gens qui finit en gros scandale. Pourtant le titre indique bien que le plus terrible est ce qui nous est caché, le centre de gravité de la scène, Marcelle dans l'armoire. Quand cèdent les derniers freins de la plus pudique, ce n'est pas le scandale public qui est le plus à craindre, c'est l'atteinte à l'intégrité mentale, l'approche de la folie. L'armoire normande, c'est un for intérieur qui s'écroule.

Tel était l'essentiel de la discussion d'hier soir, que je n'arrivais pas à condenser du fait d'un coup de barre avant minuit. Faut dire que le GRAAL avait lieu chez nous, dans l'appartement dit du père de T. (la salle de la MFJ étant réquisitionnée par un ami sartrien). Le cadre intime et les coutumes locales nous amènent des chocolats de Fumie, du vin de Bill et un gâteau au chocolat de Karine — regrettable pour Daniéla enrhumée et François occupé !
Qu'on nous imagine, un bout de gâteau d'un côté, un gobelet de côtes du rhone de l'autre, débattant sérieux comme papes de savoir si les propos des parents étaient ou non disproportionnés...
On a fini sans scandale, T., Laurent, Bill et moi, devant un navarin d'agneau au Saint-Martin, à l'étonnement de Yukie qui nous avait déjà vus tous les deux le midi. C'est que la convivialité est plus rare que la nourriture.

Mon œil !
Aujourd'hui est forcément plus banal. Shinkansen à dormir. Cours à polir — du bon usage du ton dans l'impératif avec les première-année, de ce que la métaphore est affaire de sèmes plus que de mots en doctorat. Recherche d'une photo de liberté aveuglante... que je retrouve dans mes archives de 1998.

Film du soir, un des deux empruntés à l'Institut hier : Bord de mer, de Julie Lopes-Curval (2002), Caméra d'or au Festival de Cannes 2002. Méritait en effet une mention. Ce n'est pas que l'histoire soit superbe ni les acteurs démentiels, mais l'ensemble est d'une grande cohérence dans son apparente légèreté. Pas de surcharge, ni musicale, ni dans le cadre, ni dans le mouvement, bien au contraire. Des rapports sociaux très tendus entre générations et milieux sont esquissés avec classe et ellipse. Et la beauté d'une image, souvent géométrique, qui n'est jamais ni gratuite ni redondante. C'est reposant et pourtant ça fait froid dans le dos. D'ailleurs, il fait nettement plus froid, ce soir.