Un for intérieur qui s'écroule
Par Berlol, mardi 29 novembre 2005 à 23:23 :: General :: #85 :: rss
« Il faut dire que nous étions tous ivres et renversés
par l'audace les uns des autres. Le garçon nu était sucé
par une jeune fille. Simone, debout et retroussée, frottait ses fesses
à l'armoire où l'on entendait Marcelle se branler avec un halètement
violent. Il arriva soudain une chose folle : un bruit d'eau suivi de l'apparition
d'un filet puis d'un ruissellement au bas de la porte du meuble. La malheureuse
Marcelle pissait dans son armoire en jouissant. L'éclat de rire ivre
qui suivit dégénéra en une débauche de chutes
de corps, de jambes et de culs en l'air, de jupes mouillées et de
foutre. Les rires se produisaient comme des hoquets involontaires, retardant
à peine la ruée vers les culs et les queues. Pourtant on entendit
bientôt la triste Marcelle sangloter seule et de plus en plus fort
dans cette pissotière de fortune qui lui servait maintenant de prison.»
(Georges Bataille, Histoire
de l'œil (nouvelle version), Gallimard, coll. Pléiade, p. 10)Dans normande, il y a norme...
Lorsqu'on a remarqué en page 4, à l'épisode de la cycliste renversée, que les temps verbaux étaient tout mélangés, que la concordance des temps apprise à l'école était bafouée, on sait qu'il sera question de transgressions tous azimuts, et qu'une transgression en cachera parfois une plus grave. Le chapitre 2, « L'armoire normande », narre une petite partouze entre jeunes gens qui finit en gros scandale. Pourtant le titre indique bien que le plus terrible est ce qui nous est caché, le centre de gravité de la scène, Marcelle dans l'armoire. Quand cèdent les derniers freins de la plus pudique, ce n'est pas le scandale public qui est le plus à craindre, c'est l'atteinte à l'intégrité mentale, l'approche de la folie. L'armoire normande, c'est un for intérieur qui s'écroule.
Tel était l'essentiel de la discussion d'hier soir, que
je n'arrivais pas à condenser du fait d'un coup de barre avant minuit.
Faut dire que le GRAAL avait lieu chez nous, dans l'appartement dit du
père de T. (la salle de la MFJ étant réquisitionnée
par un ami sartrien). Le cadre intime et les coutumes locales nous amènent
des chocolats de Fumie, du vin de Bill et un gâteau au chocolat de
Karine — regrettable pour Daniéla enrhumée et François
occupé !Qu'on nous imagine, un bout de gâteau d'un côté, un gobelet de côtes du rhone de l'autre, débattant sérieux comme papes de savoir si les propos des parents étaient ou non disproportionnés...
On a fini sans scandale, T., Laurent, Bill et moi, devant un navarin d'agneau au Saint-Martin, à l'étonnement de Yukie qui nous avait déjà vus tous les deux le midi. C'est que la convivialité est plus rare que la nourriture.
Mon œil !
Aujourd'hui est forcément plus banal. Shinkansen à dormir. Cours à polir — du bon usage du ton dans l'impératif avec les première-année, de ce que la métaphore est affaire de sèmes plus que de mots en doctorat. Recherche d'une photo de liberté aveuglante... que je retrouve dans mes archives de 1998.
Film du soir, un des deux empruntés à l'Institut hier : Bord de mer, de Julie Lopes-Curval (2002), Caméra d'or au Festival de Cannes 2002. Méritait en effet une mention. Ce n'est pas que l'histoire soit superbe ni les acteurs démentiels, mais l'ensemble est d'une grande cohérence dans son apparente légèreté. Pas de surcharge, ni musicale, ni dans le cadre, ni dans le mouvement, bien au contraire. Des rapports sociaux très tendus entre générations et milieux sont esquissés avec classe et ellipse. Et la beauté d'une image, souvent géométrique, qui n'est jamais ni gratuite ni redondante. C'est reposant et pourtant ça fait froid dans le dos. D'ailleurs, il fait nettement plus froid, ce soir.
Commentaires
1. Le mardi 29 novembre 2005 à 11:20, par Bartlebooth :
- Normande - norme : ça me rappelle "La Tête de Normande Saint-Onge" de Gilles Carle avec la belle Carole Laure, j'aimerais beaucoup le revoir.
- et dans Marcelle, y a "harcelle" comme l'a bien chanté Bobby Lapointe
- j'aimerais retrouver un petit texte de Bataille en rapport avec le souvenir de son père syphilitique et qui se pissait dessus, que Bataille et sa mère abandonnèrent sous les bombes à Reims. Détenteurs de la pléiade, pouvez-vous m'aider ?
- ah j'attendais qu'il soit à nouveau question de Bataille ou de Gheerbrant pour citer une petite anecdote de Pauvert dans ses mémoires :
"Gheerbrant, à la librairie La Hune, ou plutôt les éditions K, avait fait quelques années auparavant une édition clandestine de l'Histoire de l'oeil, toujours signée Lord Auch, comme l'édition originale de 1929, et illustrée par Bellmer. J'avais sauté sur l'occasion : le temps de m'en procurer un exemplaire, et j'en sortais une édition courante, "En Hollande", sans rien demander à personne. Après tout, c'était des publications clandestines.
Quelques jours plus tard, je vois entrer au Palinugre un homme d'un certain âge, fort distingué, et qui se présente : Georges Bataille. Il n'était pas contre mon édition, n'est-ce pas, mais ne pourrais-je pas lui verser quelques droits d'auteur ?
Une discussion s'ensuit, une conversation des plus courtoises, plutôt. J'avais été immédiatement séduit par Bataille. Nous avions été, plutôt, séduits, Christiane et moi : Bataille, son oeil charmeur, ses cheveux blancs, sa voix oncteuse d'ecclésiastique...
Des droits d'auteur ? Pourquoi pas ? En tenant compte, tout de même, que cet auteur ne revendiquait pas son texte, ce qui le rendait au domaine public et ne me protégeait pas de la concurrence. Toutefois, j'avais très envie de faire plaisir à Georges Bataille, et nous tombâmes d'accord sur une somme forfaitaire. Une amitié était née. J'ai encore un exemplaire de ma petite édition, avec cette dédicace qui me touche toujours : "A Jean-Jacques et Christiane Pauvert, qui m'ont rappelé le temps de ma jeunesse, et que j'aime bien." " (Jean-Jacques Pauvert, La Traversée du livre, Viviane Hamy, 2004)
- Gheerbrant corrigeait les "cu" d'Artaud en "cul" !!
- j'ai pas encore fait dans l'auto-pub : le mix de la dépense !
2. Le mardi 29 novembre 2005 à 11:38, par cel :
Lapointe parle de Marcel et pas de Marcelle, donc on passe de l'autre côté de la jacquette (cravatte ? il y a une expression dans le genre dont je ne me souviens plus précisément, un truc du genre "vous êtes de la jacquette ?") ou on considère que le narrateur est féminin. En tout cas Berlol plus prétexte que commentaire pour te dire que si mes interventions se cantonnent en ce moment à échange un peu houleux via ton blog, l'intérêt n'en est pas moindre sur tes notes (sur Bataille je n'ai rien pour rebondir, mais ça m'intéresse fort)
3. Le mardi 29 novembre 2005 à 14:00, par k :
avec toute cette histoire je ne sais plus ou j'en été, juste que je voulais vous mettre un passage de l'homme dans le couloir de md forcément :
"ils viennent de jouir.Ils se sont séparés.longtemps par terre, rien d'eux ne se touche.Les dalles sont fraiches, désaltérents.Elle pleur e encore par à-coups, des leurs d'enfant.
Ils s retourne lentement vers elle et de sa jambe la prend contre lui.Ils restent ainsi.Il lui dit qu'il voudrait ne plus l'aimer.Elle ne lui réponds pas. Il lui dit qu'un jour l va la tuer. Rien ne se produit que le désordre et l'immobilité de leurs corps défaits excepté cette parole qu'il lui dit encore, que c'est sans fin."
4. Le mardi 29 novembre 2005 à 14:18, par k :
c'est parceque je l'ai lu elle qui me allait le retrouvé lui, j'avais toujours son numéro de téléphone, la dernier fois il était sur... je regarde le minitel et la plus rien, ça faissait bien quatre ans que je n'avais pas regardé. Panique comment faire comment allais-je faire pour le retrouvé, je savais qu'il avait un frère mais je ne me voyais pas lui téléphoner pour lui demander ou je pouvais le contacter. Et puis un jour je me suis dit mais internet je tape "homme atlantique et bingo. Une adresse mail en plus, s'il n'y avait pas eu d'adresse mail, je n'aurais jamais écrit, j'ai horreur des lettres toujours cette sale angoisse qu'elles se perdent qu'elles soientt lues par un autre ou une autre, qu'elle n'arrive pas à son destinataire. Et puis pour moi il avait retrouvé cette femme avec son enfant, et mon but n'était pas de fouttre le zouk dans une famille, non juste de lui dire combien cette nuit avait été importante dans ma vie, que je n'étais rendu compte de cela, que je lui écrivais parce qu'il n'avait demandé d'avoir une belle vie, et que je ne voulais plus faire semblant, que j'étais cette femme (lvs) sur les sables, que je m'attendais plus rien ...
J'ai bien choisit mon jour j'ai écrit ce mail le 1 avril, lui disant que j'avais découvert duras , qu'il ne devait plus se rappeller de moi, je lui donnait juste comme indice mars 91 paris,que je voulais lui dire que c'était à cause d'ele, de ce chien mort sur cette plage, de cette peste, de cette douleur, qu'il avait cette intelligence de cela.
5. Le mardi 29 novembre 2005 à 14:41, par k :
je lui avais envoyé ça, en lui disant qu'il ne devait même pas savoir mon nom, mais qu'en faite mon nom était s.thala :
EXTRAIT OFFERT :
« - Vous êtes venu ici pour vous tuer.
Elle attend. Il ne répond pas. On dirait qu’il dort. Elle le touche,
elle ajoute :
- Sans ça vous ne m’auriez pas vue.
Elle l’appelle :
- Vous comprenez ?
Il fait signe qu’il comprend. Elle se tait. Il demande :
- Personne ne vous avait jamais vue ?
Elle dit clairement :
- Tout le monde me voit – elle attend –
vous, vous avez vu autre chose en plus.
Elle le montre qui marche, au loin, elle ajoute :
- Lui.
Elle s’est immobilisée face à la mer. Il dit :
- Je vous avais oubliés.
- Oui, c’est ça – elle déchiffre lentement l’espace -
alors vous êtes venu à S.Thala pour vous tuer, et puis
vous avez vu qu’on était encore là.
- Oui.
- vous vous rappelé.
- Oui – il ajoute – de – il s’arrête.
- Je ne sais pas le mot pour dire ça.
Il se taisent.
Une ombre passe sur le soleil. Du vent arrive, repart.
Le mouvement de la mer va changer de sens. Ce changement se prépare.
La marche, là-bas, toujours, devant la mer.
Elle se lève, elle se retourne vers la digue, vers la marche :
- Je vais aller le voir, je reviendrai.
Il ne la reteint pas. Elle est debout près de lui, mais elle a toujours les yeux sur celui qui marche, au loin.
- Je dois lui demander quelque chose – elle répète –
je reviendrai.
Elle attend toujours. Elle a encore quelque chose à lui dire.
-C’est pour ce voyage – elle s’arrête –
je ne comprends pas comment je sais que nous devons le faire.
Elle le désigne au loin :
- Il me le dira.
Elle s’éloigne. Il la rappelle. Il demande :
- S.Thala, c’est mon nom.
- Oui – elle lui explique, montre : -tout, ici, tout c’est S.Thala. »
M.D.
6. Le mardi 29 novembre 2005 à 20:58, par vinteix :
Question Bartlebooth... Concernant les evocations directes du pere de Bataille, je ne vois que ceci :
- les "Coincidences" a la fin d'"Histoire de l'oeil"
- evocation dans "Le Petit"
- un fragment non publie du "Coupable" (O.C., V, p.504-505)
- un petit texte posthume, "Reve" (O.C., II, p.9-10) qui associe les rats, le soleil et le souvenir du pere...
7. Le mercredi 30 novembre 2005 à 00:55, par Berlol :
Merci Bartlebooth, K et Vinteix pour vos contributions positives qui relèvent le niveau des commentaires et nous font approcher d'un idéal à la fois phalanstérien et délocalisé (ce que j'appellerais le salon littéréticulaire, quoi !...)
Pour Cel, que je remercie aussi, bien sûr, une précision : "être de la jaquette (flottante)" est dans le TLF au mot "jaquette"...
8. Le mercredi 30 novembre 2005 à 04:37, par Bartlebooth :
Merci Vinteix. Effectivement à la fin (ou plutôt en marge ?) d' "Histoire de l'oeil", longtemps que je ne l'ai pas relu d'un bout à l'autre. Mais dans mes éditions, cette partie s'intitule "Réminiscences". S'est-elle aussi appelée "Coïncidences" ?
J'avais bien l'impression que Bataille évoquait le souvenir à plusieurs reprises. Merci des ces repères.
- j'ai beaucoup aimé le lien solaire pour azimuts, que j'ai pris comme une subtilité dans une note sur Bataille
- j'avais oublié de m'extasier sur le fait que Sartre, après sa mort encore, continuait de marginaliser Bataille.
9. Le mercredi 30 novembre 2005 à 04:56, par vinteix :
"Reminiscences", c'est le titre de la deuxieme partie dans la seconde edition... qui s'appelait d'abord "Coincidences", qu'encore une fois (pardon Berlol) je prefere... "coincidences" ayant une connotation plus fortuite et elementaire (et quel bain dans les elements que cette "Histoire" !) que "reminiscences", qui tend a estomper les relations dans le flou d'une memoire analytique et incertaine.
10. Le mercredi 30 novembre 2005 à 08:07, par Bartlebooth :
J'aurais tendance à préférer aussi "coincidences" pour les raisons que tu donnes, et parce que le terme m'évoque ceux de "coincer" et "coït" qui me font penser qu'on pourrait lui donner une définition à la manière du Leiris du Glossaire.
Mais je ne pense pas que "réminiscences" estompe, au contraire je pense qu'il souligne : car il s'agit bien de cela, non ?, dans cette partie, de réminiscences de l'enfance. Et je pense à ce que Bataille dit sur Proust à la fin de "L'Expérience intérieure" : il y est beaucoup question des "réminiscences". Le terme peut nous amener plus loin : la réminiscence est aussi, dit le TLF, un "souvenir qui inspire, qui influence la création artistique et, p. méton., l'emprunt, le plagiat inconscient ainsi réalisé". Si Bataille a laissé passé inconsciemment, dans ce récit où il ne cherchait que "l'obscénité la plus grande", des traces de son enfance, il a forcément emprunté malgré lui : réminiscence littéraire. Doit y avoir des études là-dessus : des romans populaires, Sade, Proust, quoi ? car malgré l'inventivité du récit, cette Histoire ne vient pas de nulle part. Berlol d'ailleurs parlait de "parodie d'autobiographie" : Proust n'a-t-il pas excellé dans ces deux genres ? Bataille aurait-il écrit L'Histoire, comme Proust ses pastiches, aussi pour se libérer d'empreintes littéraires ? Berlol évoquait l'idée de parodie de l'incipit de Si le grain ne meurt : est-ce réminiscence littéraire du lecteur ou de Bataille ? Juste avant le chapitre sur Proust dans l'Expérience intérieure, Bataille parle de la "servitude intellectuelle", dont bien sûr la réminiscence participe, non ?
Ce ne sont juste que quelques questions naïves et des bouts de raisonnement comme quoi "réminiscences" révélerait peut-être plus qu'il n'estompe.
11. Le mercredi 30 novembre 2005 à 08:16, par Bartlebooth :
Et d'ailleurs, le nom Marcelle, ne serait-ce pas une réminiscence de Proust ?
12. Le mercredi 30 novembre 2005 à 08:29, par vinteix :
Assez d'accord... Il est vrai qu'il s'agit a la fois de coincidences et de reminiscences, venues du passe (l'oeil - aveugle - du pere ne cesse de planer comme celui d'un spectre sur cette histoire... soubassement autobiographique largement decentre et metamorphose).
Il est d'ailleurs a noter que dans "Reminiscences", par rapport aux "Coincidences", Bataille a atténué certaines confidences trop intimes concernant ses parents... abandonnant aussi au passage l'expression revelatrice : « ce récit en partie imaginaire ».
...coincidences et reminiscences venues aussi des lectures, bien sur : Sade, les romans noirs, Proust... emprunts litteraires qu'on connaissait deja mais qui ont ete recemment (re)fouilles par Jean-Louis Cornille dans "Bataille conservateur. Emprunts intimes d'un bibliothecaire", (L'Harmattan, 2005), interessante etude, meme si, bien sur, l'ecriture de Bataille souffle un vent de liberte qui va bien au-dela de ces emprunts ou pastiches. "Il a emprunte malgre lui" me semble tres juste... encore une histoire de "contrainte".
13. Le mercredi 30 novembre 2005 à 08:34, par vinteix :
la "Marcelle"... oui, bien sur... "Simone" aussi peut faire echo au nom de famille d'Albertine, "Simonet". Dans le recit, Bataille parle d'ailleurs a un moment de "l'extraordinaire hantise des noms". Et un des premiers projets (avortes) d'ecriture de Bataille etait d'ecrire un roman, "a peu pres dans le style de Proust".
Dans son etude, Cornille fait surtout un rapprochement assez precis avec la scene ou l'amante de Mlle Vinteuil crache sur le portrait de son pere... qui renvoie chez Bataille a la profanation maternelle, mais aussi paternelle.
14. Le mercredi 30 novembre 2005 à 13:01, par Bartlebooth :
Bien, je suis content d'avoir eu une bonne intuition avec Proust.
Et Dali, en 1929 : "Parfois je crache par plaisir sur le portrait de ma mère". A l'époque, Dali et Bataille devaient trouver des échos chez l'autre.
15. Le mercredi 30 novembre 2005 à 17:44, par vinteix :
cf. un article de Bataille sur Dali dans la revue "Documents" intitulé "Le jeu lugubre". De plus, bien sûr, Bataille a été très marqué par "Le chien andalou".
16. Le jeudi 1 décembre 2005 à 09:46, par Bartlebooth :
Oui oui, me souviens, c'est d'ailleurs par cette toile, "Le Jeu lugubre", qu'ont commencé les différends entre Dali et les surréalistes ; et Bataille, en appréciant cette toile, s'éloignait un peu plus du groupe...
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.