Pour ce qui est de la
« parole légitime (radio, etc.)
» à laquelle Arte faisait allusion dans un commentaire du
billet d'hier, je crois qu'on s'illusionne un peu. Prenons François
Bon dans
Affinités
électives. Je ne sais pas, je ne lui ai pas posé la
question, disons que je le fais ici (mais il n'est pas obligé de répondre,
il le sait). Le sachant impliqué dans le web jusqu'au cou depuis près
de dix ans, son site, Remue.net, Le Tumulte, etc., pourtant il n'en parle
quasiment pas dans l'émission, juste une ou deux allusions. Et ça
ne doit pas être de l'auto-censure, pas le genre du gars (à
un moment, il reprend Francesca qui voulait dériver sur un truc perso
pour recadrer dans le travail d'écriture — j'ai senti un poil d'énervement,
là...).
Donc, il pourrait bien y avoir, selon moi, un
cadrage fait par la
responsable de l'émission, la production ?, pour qu'on ne parle
que de LIVRES, un peu d'ateliers parce que ça mène aussi à
du LIVRE, mais pas de l'internet, non, soit parce que les auditeurs ne comprendraient
pas, soient parce que ça ferait mélange de genres, etc. J'aimerais
bien savoir.
Par exemple, une suggestion, au passage, pour des producteurs malins, sur
France culture, s'il y en a, pourquoi n'y a-t-il pas d'émission régulière
sur les sites et les blogs littéraires francophones (c'est-à-dire
en français) ? C'est quand même quelque chose qui fait
partie du paysage, maintenant, ça fait dix ans que ça existe
; une radio publique peut commencer à considérer que ça
devrait faire partie de ses missions. Surtout quand on a soi-même un
site énorme (petite coucou à Anne) qui coûte bonbon en
heures de travail et en bande passante. Au hasard, Arnaud Laporte, au lieu
de nous mettre des rediffusions à
tire-larigot
dans son
Culture Plus qui porte quand même un nom qui serait
bien pour ce dont je parle, non ?
Et l'argument qu'on ne pourrait pas faire ça parce que ça doit
être VU et consulté, et qu'à la radio ça ne serait
pas intéressant. Là, je suis mort de rire. Le LIVRE, c'est
bien fait pour être VU et pourtant on peut le lire avec sa voix, on
peut en parler avec l'auteur, des critiques, des lecteurs, des libraires,
etc. C'est bien ce que fait la radio, je crois. Alors, le site web, le blog,
c'est pareil, exactement pareil !
Mais je vais vous dire, moi, ce qui gêne. Et que même si quelqu'un
dans la
maison ronde a déjà proposé ça,
c'est pas passé au conseil de je ne sais quoi de décision :
c'est que ça touche au
modèle — salut et merci à
Éric Sadin, il comprendra — sur lequel toute une économie culturelle
repose, et se repose (trop, peut-être).
Qui n'est pas le modèle du LIVRE, non, ça serait trop simple.
Mais le modèle géographique de la sacro-sainte centralité
franco-parisienne. Comme je le développais déjà dans
mon livre en 2002 (ton affecté, moue de dédain, vous me voyez,
mais non, je ne suis pas comme ça... en fait, ça m'emmerde
de devoir me répéter), la base de la question de la légitimité
de la parole publique, c'est le désir, le fantasme de domination d'un
territoire et accessoirement de ses habitants (parenthèse : le caractère
chinois du
pays était, avant une simplification stupide, un
carré symbolisant un territoire, contenant une bouche et une lance,
國, car c'est par la parole et l'arme que le territoire se défend —
la simplification les a remplacés par le caractère du prince,
国... mais T. me dit qu'avec la disponibilité informatique des caractères
anciens, leur usage reprend, notamment dans des noms propres, espoir !).
Pour développer un site internet de France Culture, il a fallu faire
admettre ou concéder à des dirigeants qui ne visualisaient
que les auditeurs FRANÇAIS qu'il existait potentiellement des dizaines
de milliers de personnes hors de France, hexagone et possessions, et même
hors de Francophonie, qui pourraient être des
honorables auditeurs
quand même. Alors que pour
nous, hein, Arte, tu m'accorderas
cette communauté littéréticulaire-là, pour
nous
c'était une évidence absolue ; on ne comprend même
pas qu'il puisse y avoir réticence.
Pourtant, c'est dans cet effort à comprendre cette réticence
de dirigeants tout de même très intelligents que l'on pourra
envisager d'avancer sur cette question de la connerie d'une fiction d'un
village planétaire, littéraire ou pas, bien pratique à
mettre en décor de carton-pâte pour masquer, ne pas voir la
réalité : le réseau, la déterritorialisation,
c'est-à-dire la déterrioration du concept de territoire continu
et figurable en deux dimensions sur un plan (la carte géographique
est tout de même un modèle qui a quelques centaines d'années
derrière lui), au profit (?) d'un concept de réseau à cinq
dimensions (l'adresse web, la réticularité, le temps, et accessoirement
les deux dimensions de la géoposition).
Alors une nouvelle émission (
Jeux
d'épreuves) qui serait faussement nouvelle, resucée
du
Panorama défunt et du
Masque et la Plume débilitant,
c'est dans son principe du pur recul, de la recherche de spectacle, le contraire
de ce qu'il faut faire aujourd'hui — sauf pour perpétuer le modèle
de la cour, plaire dans un pré carré où le prince a
remplacé l'arme et la parole. L'autre côté, ça
sera peut-être un peu par là,
Netizen, mais ce n'est pas
sûr du tout... On verra, on mettra à l'épreuve.
Ma journée, dans tout ça.
Bien motivé pour aller en découdre avec une planche caoutchoutée
autour d'une table verte, j'ai traversé le froid sibérien jusqu'à
Shibuya et ai attendu, attendu... mais personne n'est venu. Hisae avait renoncé
hier, par courriel, alors que Katsunori avait confirmé. Vers 11h15,
alors qu'assis sur un fauteuil de la réception pongistique je lisais
Sevestre quand son personnage de
L'Affectation s'installe enfin dans
un appartement, il me téléphone (Katsunori, pas Sevestre) avec
une voix de déterré. On apprendra après qu'il a fait
la fête, n'a pas su comment il était rentré chez lui...

Je repartais quand Manu m'a appelé pour déjeuner, finalement.
Rendez-vous à Hachiko Square. Je fais quelques courses. Katsunori
me rappelle, il vient d'arriver à Shibuya. Rendez-vous à Hachiko
Square. Déjeuner à trois au Tsubame Grill, parlant froid, ping-pong,
blog, etc. Puis passage à Tokyu Plaza, immeuble de boutiques, pour
café et gâteau. J'y acquiers aussi les dévédés
japonais du
Parfum d'Yvonne (film de Patrice Leconte, 1994, d'après
Villa triste de Patrick Modiano) et de
Va Savoir (de
Jacques Rivette, 2001).
« Dans la chambre, il mangeait toute la place et je me pris
à regretter sa présence, à regretter d'avoir cédé.
Enfin j'en avais un. Il en fallait un.» (Alain Sevestre,
L'Affectation,
p. 205)
J'y vais.