Journal LittéRéticulaire

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samedi 31 décembre 2005

On n'a rien laissé !

N'avez-vous pas constaté depuis quelques jours chez nos journalistes une nette tendance à la déprime ?
Oh, Combien de chroniques, combien d'éditoriaux,
qui sont parus ce jour pour chanter cette antienne...

« [...] la mélancolie est peut-être avant tout celle d'élites politiques, économiques et culturelles qui se défaussent de leur propre désarroi, de leur panne d'idées et de projets, et de leur angoisse face à l'érosion de leur pouvoir dans un monde en pleine mutation.» (Patrick Sabatier, « Humeur noire », in Libération du jour)

Sur son blog Technologies du langage, Jean Véronis propose un outil prototype fort intéressant qui permet d'obtenir des graphes relatifs à la fréquence des mots demandés dans les moteurs de recherche. Repensant à de récents calculs, j'ai interrogé son Chronologue avec les termes suivants : caillasser, racaille, Sarkozy et Le Pen. Le résultat est saisissant !
Il faut voir — le chiasme de leurs courbes en atteste — comment Sarkozy prend la place de Le Pen. Alors évidemment, quand il se retrouve en affiche avec le nom de l'autre, voire avec une moustache hitlérienne, ça ne doit pas plaire, car c'est une vérité qui risque d'empêcher le bon peuple de dormir en sécurité... Trop de sécurité finit par ne plus en être, ça devient du totalitarisme. Et si les gens s'en rendent compte à l'avance, ils ne vont pas voter pour lui, voilà la tuile de fin d'année !
Le seul défaut du Chronologue, à mon avis, est qu'il compare visuellement comme si l'ordre de grandeur était le même pour tous les termes recherchés. En fait, caillasser renvoie à peu d'occurrences, d'où l'ampleur de son mouvement ascendant à la mi-novembre, tandis que les deux ténors du tout sécuritaire ne sont qu'un peu plus ou un peu moins demandés que d'habitude. Il faut donc être prévenu et penser à regarder à droite du graphe les chiffres d'occurrences.

Alors ? Mélancolie du passé ou angoisse du futur ?

« [...] Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous ! »
(VH)

Reste le présent, minuit dans vingt minutes.
Grand ménage toute la matinée. Petites courses dans l'après-midi, avant de me mettre aux fourneaux pour un menu de binôme simple et chic : canapés d'œufs de lompe et olives au poivron, tournedos (dans la poêle WMF qui m'a fait ça impec') accompagné de poivrons allongés et pommes au beurre, dessert à ma façon : fond de Tatin, chantilly maison, fraises amaou. Avec un saint-émilion Petit-Faurie-de-Soutard 2000. On n'a rien laissé !
Allez, je vais ouvrir le champagne : Nicolas Feuillate, cuvée spéciale 1995 — pour le dixième nouvel an avec T.
(Les vœux, c'est demain, n'ayez crainte...)

vendredi 30 décembre 2005

Axiomatique malgré l'errance

Pour les bilans de l'an, il y en a partout. En revanche, chacun peut avoir de temps en temps une vision transversale, quand s'associent des pièces qui n'ont à première vue rien à faire ensemble...
On (l'Europe, je le fais exprès) vient de lancer la première étape de Galileo, pour assurer une complémentarité avec le GPS — comprendre pour concurrencer ce 'tain de moyen de domination nord-américain. En ce moment, on relève des falsifications d'images chez Google Earth — pour qu'on ne voie pas chez certaines personnes (devinez lesquelles...). À combien se montera bientôt le ticket d'invisibilité ? Très loin, dans un pays déjà invisible (où le tsunami n'est pas entré ?), déménagement militarisé de la capitale birmane — un régime qui s'enfonce dans son erreur bien au-delà du doigt international. Heureusement, la Belgique, qui cherche paraît-il sa cohésion nationale, envoie paradoxalement de la bonne belgitude partout (« La France est aujourd'hui un pays plat, renfermé sur lui-même, épuisé, sarkozien, passéiste et anti-européen, alors que la Belgique est planétaire », dixit Patrick Roegiers, en fin d'article).
Dans le temps, je ne sais pas, mais dans la géographie, ça bouge !

Nous aussi, on bouge, aujourd'hui. Pourtant, ça avait très mal commencé. Je ne parle pas du temps, qui est au beau fixe. Pendant que je ne me réveillais pas, le mal de tête diffus d'hier soir s'était transformé en une sorte de flêche plantée dans le haut du front, traversant l'arrière de l'œil et ressortant près des cervicales en embrochant un bout d'omoplate. J'avais beau faire des points de compression partout sur la circonférence du plan de coupe, rien n'y faisait. J'ai préparé le thé sans y croire, pour T. Un Alka-Seltzer, qui a quand même dû servir à quelque chose. Cependant, maintien du plan de vol : on va au centre de sport.
Et grand bien m'en a pris. L'air frais d'abord (5 ou 6 °C), les étirements ensuite, vélo (ai bien avancé dans ma lecture) et machines enfin, me dégagent de la broche de douleur. Sauna et bain font le reste.
Puis, à Tokyu Bunkamura, on a acheté deux pyjamas pour T. Et une poêle WMF, diamètre 28 cm, fond épais, acier inoxydable sans revêtement, garantie dix ans.
Le soir, après cette débauche d'énergie, on dîne au Saint-Martin pour réessayer avec succès du pâté chaud de chevreuil — et ça ferme jusqu'au 10 janvier...

« Boulevard de Rochechouart, la Jaguar plane dans les airs, pique du nez, amorce une chute, rencontre, s'abat, rejoint la rame du métro aérien, qui l'emporte plusieurs secondes au-dessus des boutiques, de la rue. Défilent par le carreau de la portière les immeubles à hauteur des enseignes des magasins et même des fenêtres des premiers étages.» (Alain Sevestre, Revolver, p. 74)

Si vous avez du mal à visualiser, ne vous inquiétez pas, c'est normal. Il faut lire la suite, les témoignages, le ralenti — mais en fait, c'est bien ce que vous venez de lire. L'écriture sobre, volontiers elliptique ou axiomatique malgré l'errance, déboussole et ravit. Ça va vite, c'est vivant, jamais vulgaire, toujours contemporain.

« Ils tournaient un film, remballaient.
— Mais vous avez rangé les barrières de protection avant le tremplin, c'est ça que ça veut dire ?
Le régisseur l'admet.»
(Ibid., p. 76)

Et puisqu'on s'apprête à faire naître la nouvelle année, la mettre sur orbite, têtes raides ou pas, voici un clip Fragile que les chaînes de télé ont refusé. Franchement, je ne vois pas ce qu'il y a à censurer de ces pudiques parturitions ! Ces médias sont-ils à ce point en régression qu'ils ne voient pas les aubaines qu'ils offrent au réseau ?

jeudi 29 décembre 2005

Combler la tranche

Coin radio : 1. le meilleur en premier : exceptionnelle émission de Décibels hier soir avec Bruno Lussato qui raconte, les mains sur le piano, la composition du Ring de Wagner (seconde partie le 4 janvier) ; hier également, une heure Dare-dare avec Jean-Luc Bénoziglio sur la radio de Suisse-Romande. 2. les archives INA sur Vercors signalées hier ne durent pas 4 heures mais 3h18, après c'est de la musique pour combler la tranche horaire. 3. Le 2 janvier, un Surpris par la nuit (22h30-minuit) à ne pas rater puisque c'est avec Dominique Viart. 4. Rediffusion samedi 31 sur Espace 2 (RSR) de Présence de Philippe Jaccottet.

Aux nombreuses émissions qui rediffusent dans les 48 heures ou qui diffusent des archives (À voix nue, les Chemins de la connaissance, Culture plus, les Nuits), viendront s'ajouter Docs en stock, le dimanche après-midi, et Temps de mémoire, le lundi soir. Il y a certes un intérêt à écouter des archives documentaires mais cela souligne tout de même une réduction de la production, sans doute dans un but économique. Quoiqu'il en soit la nouvelle grille de France Culture sera bien utile...

Peu à dire, ou trop à dire, et en plus j'ai un peu mal à la tête. Et ça empire quand je me demande pourquoi, car j'ai plutôt passé une journée tranquille et n'ai point abusé d'alcool. À moins que ce soit la déshydratation (on chauffe trop, il fait plus de 24°C alors que j'avais réglé le chauffage sur 20...).
Je vais aller boire un coup — d'eau — et dormir.

mercredi 28 décembre 2005

Action, sadique ou masochiste, zou

Saines colères de Caroline ! À mettre en rapport, par exemple, avec une conférence d'Harold Pinter... Ou les effractions d'un auditeur qui revient sur les manipulations d'opinion au temps du référendum.
Sinon, je suis en train d'enregistrer d'autres débats, plus anciens, mais tout aussi vigoureux. Il s'agit de quatre heures de compilations d'émissions avec et sur Vercors, sur le canal web Les Chemins de la connaissance. On y entend successivement : Archives Politiques de 1946, la Tribune de Paris : l'heure du choix le 02/03/1948, La vie en rouge : la littérature engagée le 10/06/1954, Domaine de l'esprit le 14/06/1954, Carte blanche : les temps difficiles le 16/02/1967. Ça repassera demain, samedi et lundi de 1 à 5 heures du matin, vendredi et dimanche de 13 à 18 heures. Pas de stockage sur le site parce que ce sont des archives INA. La prochaine série sera consacrée à Paul Morand, à partir du 2 janvier. Une sorte de contraire de Vercors. C'est la pratique de l'alternance...

Grand soleil à Tokyo. Cependant, T. reste au lit la matinée, besoin de repos. Moi, je m'initie au Web 2.0, comme on dit. Où je vois moyen de rassembler plus vite de l'information pertinente, de la repartager, le cas échéant, de travailler en réseau plus efficacement qu'avec des attachements par courriel (oui, attachements, je sais...).
C'est ainsi que je crée — c'est une première pour moi — un document de traitement de texte basé sur le web, avec Writely, dans lequel deux étudiantes dont j'entre les adresses de courriel pourront écrire leur part au fur et à mesure jusqu'en février et que je corrigerai de mon côté pour que cela serve aux deux.

Et puis je lis des tas de choses en mangeant des financiers, même dans le bain. La décadence, quoi...

« J'aurai bientôt soixante ans. Delphine aussi. Si nous avions dîné un soir à Vienne chez Freud, qu'aurait-il dit après notre départ ? « Tous deux ont de fortes tendances sadiques » ? Aurait-il précisé : « L'homme n'est pas dépourvu de nets désirs masochistes » ? Au Grand Siècle, qu'aurait-on pensé de nous ? Des courtisans nous auraient vus passer dans les jardins de Versailles : « Voyez cette Princesse déjà sur l'âge et son époux suranné.» La première fois que j'ai lu cette phrase, j'étais collégien et je l'ai appliquée à mes parents. Je ne sais plus de qui elle est.
Lorsque mon père mourut, ma mère avait l'âge qui est aujourd'hui provisoirement le mien. [...] »
(François Weyergans, Trois Jours chez ma mère, Grasset, 2005, p. 16)

Même si ce n'est pas désagréable à lire, ces enfilades de considérations banales, c'est plutôt écrit avec les pieds. L'impression vive d'un manque de tenue, d'un négligé dans la plume, ne vient pas sans une certaine méfiance : que ça pourrait être un effet ménagé dans un certain but. Mais on peut sauter quarante pages plus loin, c'est pareil. Donc, c'est la base de l'écriture. Le style, et peut-être même l'homme, pour donner à mon tour dans un panneau. On n'y coupera pas, ça aura toujours cet air d'une conversation de café, un peu arrosée mais pas trop. On enchaîne les sujets, on les enroule pour les faire repasser et sur le long terme ça raconte une vie et même plusieurs. J'en connais en effet qui appellent ça de la littérature.
L'association sadique et masochiste, ce n'est pas du cliché, ça ?! Et faux, en plus ! Et même la construction de la phrase est bancale : « n'est pas dépourvu » qui euphémise, pour dire qu'il en est quelque peu pourvu, ce n'est pas compatible avec « nets » qui surdétermine. D'ailleurs en quoi des tendances et des désirs de ce genre sont-ils intéressants pour des lecteurs qui viennent de commencer. Qu'on se reporte ne serait-ce qu'à l'Histoire de l'œil de Bataille pour voir ce que ne pas perdre son temps veut dire — et passer directement à l'action, sadique ou masochiste, zou.
Donc, c'est quelqu'un qui digresse, qui prend son temps — et le nôtre. La quatrième de couverture parle d'un « homme très perturbé » mais il me semble que Beckett ou Pinget plantaient l'homme perturbé dès les premières lignes d'un texte, en déstabilisant le lecteur, le mettant mal à l'aise.
D'ailleurs Séréna ou Sevestre, pour prendre des S contemporains présents à mon esprit, distillent assurément mieux le mal à l'aise et l'homme perturbé.
Je passe page 100, par hasard : « Je voudrais tout planter là et partir en voyage.» On croit à de la colère. On voudrait un coup d'éclat, une action extrême, que quelqu'un casse quelque chose, ou se casse vraiment. Mais ce qui suit c'est : « Le voyage ! Quel mot entraînant ! Dès qu'on le prononce, on ne voit pas un mot qui soit plus beau [...] », et ça continue en comparant voyageur et romancier, cette tarte à la crème ambulante. Ce livre serait-il un centon de clichés ?
Je vais continuer quand même, c'est ma semaine de bonté.

mardi 27 décembre 2005

Surtout pas de catégories

Sur la table, quarante-quatre petits financiers, plutôt en forme de bouchons de champagne, attestent de ma dernière révolution — plus exactement, des agapes associées à sa simple commémoration. Je serai donc bref.

Matinée ménage. Quelques courriels amicaux. Début de lecture de Weyergans (Trois Jours chez ma mère — moyen, le début...). Déjeuner rapide avec T. : salade tomates mozarella et omelette aux pommes de terre. À Shinjuku pour voir les vélos pliants, les Brompton et les BD-1. Les prix nécessitent d'y réfléchir à deux fois...

Fin de l'actualisation jusqu'à fin novembre de l'index des anthroponymes du JLR, et mise en ligne. Entrées nouvelles : Olivier Adam, Pierre Bayard, Bruce Bégout, Jean-Yves Cendrey, Didier Decoin, Remy de Gourmont, Hédi Kaddour, François Nourissier et Thomas Raucat. Entrées logiques, entrées intempestives et entrées regrettables se mêlent étrangement. Heureusement que je ne les lis pas tous !...

Il y a maintenant 58 flux dans ma liste personnelle Bloglines. La plupart des blogs que je suivais déjà depuis un moment, des fils rss de Libération et du Monde, des blogs spécialisés en nouvelles technologies, bibliothèques, littérature, fils de météo, actualités musicales. Tout mélangé, surtout pas de catégories, juste la liste alphabétique. Dès qu'il y a du nouveau ici ou là, ça s'affiche en tête de liste. Je regarde les titres, les premières lignes, j'ouvre ou pas, c'est selon. Sur la semaine, c'est un gain de temps de plusieurs heures. Je vais peut-être en ajouter jusqu'à avoir une centaine de flux, puis les réduire à 70 ou 80 en début d'année, par élimination des moins pertinents à mon goût (ce qui ne constitue pas un jugement dans l'absolu).
Je serais intéressé de savoir comment vous faites, vous qui me lisez. Quels logiciels ? Quels agrégateurs ? Rss ou pas ? Combien de blogs régulièrement visités ?

Dîner de fête au Saint-Martin, donc. T. et moi nous y préparons vers 20 heures alors qu'étions en plein travail depuis un long moment. Toujours étrange de quitter un domaine intellectuel tout à fait virtuel, celui de notre pensée et de notre écriture, elle comme moi — même si nous travaillons à partir de documents bien réels — pour aller prosaïquement avaler des nourritures et en tirer plaisir.
Quoique d'appétit moyen, nous avons partagé quelques-uns des meilleurs plats de la maison : ratatouille, fricassée de cèpes, poulet à la moutarde, pâté de chevreuil en croûte (étonnant).
Et c'est de là que viennent mes financiers, plus originaux qu'un seul gros gâteau d'anniversaire. Sans oublier les petites choses qui ajoutent tant à la joie de l'instant qu'on ne sait pas quoi dire (d'autre que Merci !) : le cuisinier, vraiment très doué, m'a confectionné un sablé sur lequel Yukie elle-même a écrit en chocolat.

lundi 26 décembre 2005

À encoller soi-même

Si vous n'avez pas que de la bonté en vous, passez un peu par ici, on s'y est mis à plusieurs pour dire du mal de Michel Tournier. Et ça fait du bien. Et puis on ne sait jamais, il y aura peut-être quelqu'un pour le défendre. Merci, François, c'est un joyeux Noël !
(On dit dans cet article du Devoir qu'il serait ami avec Julien Gracq...)

T. a de la mémoire. Elle m'a offert un coffret 2 dévédés de La Vie aquatique (de Wes Anderson, avec Bill Murray en bonnet rouge), film dont les recoins imaginaires me semblaient mériter exploration. Avec ça, j'ai le choix entre améliorer mon anglais ou mon japonais (ou les deux).

Pour un petit colis, ma sœur comprendra :
  • Thé Kusmi, mélange Troika (250 g.) @ 1 ou 2 boîte(s) selon la place
  • Thé Kusmi, mélange Prince Wladimir (250 g.) @ 1 ou 2 boîte(s) selon la place
  • petites boîtes de pâté, par exemple Rougié (boîtes métal)
  • Calissons d'Aix (quantité selon la place)
  • crème Neutrogena, « pieds très secs et abîmés », tube 100 ml @ 2 tubes
  • film Les Poupées russes, édition collector 2 DVD
  • livre La Diététique du sportif de Damien Galtier (Éditions EM, 2004)
  • plein de photos de Charlie
Je pense avoir trouvé un bon magasin de vélos, à la fois grand public et pro (et ici, pro, ça veut vraiment dire pro — c'est comme les magasins de ping-pong où l'on ne vend que des pièces détachées de raquettes à encoller soi-même ou au magasin...). C'est à Shinjuku, près d'Isetan Kaikan et d'un cinéma, dans un immeuble où je venais autrefois chercher des papiers spéciaux, à la fois japonais et pour imprimante — c'était à l'époque où j'envoyais encore du courrier par la poste... Le magasin s'appelle Joker.
Comme la co-propriété de chez nous ne semble pas décidée à nous accorder le droit de garer nos vélos devant l'immeuble, nous nous dirigeons vers des pliants, ou pliables un peu spéciaux... Mais ce n'est pas encore fait.

T. et moi nous rejoignons à son centre de sport, à Shibuya, pour quelques heures de pur rock and roll, elle essayant de remettre sa machine en route après une fin de saison un peu lourde, moi poussant prudemment les fontes pour voir ce qu'en dit le torticolis — ou ce qu'il en reste.
Au mist sauna, seul comme d'habitude, je tripote carrément la boîte de cèdre, je m'en mets plein les mains et je m'évade en les sentant, comme en prière. Il y a des forêts, des collines, des ombrages, des nuages, la vie dans les cèdres, des semaines de vacances sans connexion internet...

Sans connexion, quelle horreur. Ça me réveille. Je file au bain chaud.
« Un jour viendra-t-il où nous passerons plus de temps dans les mondes virtuels que dans les nôtres ? Y aura-t-il un jour où de telles questions ne paraîtront plus alarmistes, mais seulement obsolètes ? » (Hubert Guilleau, sur Internet Actu — il commente aussi une étude sur les blogs ici.)

« Il y a autre chose dans son regard, dû à l'ouverture trop grande de la paupière sur la pupille ou au temps de pause légèrement trop long, quelque chose de craintif, d'égaré, qui engendre des malentendus, cherche, traque dans l'œil adverse une réponse rapide ou le pardon à une faute pas commise que les hommes prennent pour une haine ou un défi. Les femmes le perçoivent lubrique, serrent les cuisses, mettent la main sur leurs seins, protègent un décolleté. Souvent ou toujours, son regard met mal à l'aise. Comme un regard-caméra. Un regard qui ne se laisse pas aller, ne devrait pas voir qu'on le regarde, ne s'oublie pas. En résulte un sang-froid mâtiné d'inconscience et de plaisir de se nier.» (Alain Sevestre, Revolver, p. 31)

dimanche 25 décembre 2005

Un ou deux moulinets pour se dire que ça va passer

Deux jours que je ne faisais pas attention à cette douleur du côté de l'omoplate. Juste un ou deux moulinets pour se dire que ça va passer.
Et ce matin, au réveil, le torticolis bloquant. Celui qu'on ne sait pas comment se mettre, et ne surtout pas essayer de tourner la tête à droite ! D'ailleurs elle penche automatiquement sur la gauche, c'est pitoyable. Et T. qui n'est pas très en forme non plus, après des semaines d'accumulation de contrariétés. Nous voilà bien, tous les deux, pour Noël ! Au moins, on est tranquille. Pas de radio non plus, tout est plein de messes et de vœux pieux. Juste une petite ballade à Kagurazaka dans l'après-midi. Le mouvement me fait du bien, même dans le froid. Et puis le soir, ça va nettement mieux. Je fais une bohémienne des Carnets de cuisine de Léonce (Éd. Cousu Main). C'est de la ratatouille sans courgettes ni poivrons. C'est simple et ça marche très bien ! Il faudra le lui dire, Caroline ! Avec du jambon à l'os, c'est parfait. J'en ai marre des vins rouges et on ne voit pas pourquoi on irait sortir un champagne, le monde ne va pas si bien. Alors un sauternes, oui, une merveille, un Rayne Vigneau 2000, 1er cru classé, un verre midi et soir, c'est beau comme l'aurore.

J'ai commencé le Labyrinthe (merci de ton message, Christine, j'enverrai un rapport de liens cassés à l'occasion) mais ne puis rester trop longtemps devant l'ordinateur... Presque fini la mise à jour de l'index du JLR (les deux tiers, en fait). Téléphoné à mes parents pour leur dire que tout va bien, fors le cou.

« J'ai pris la mesure de mon travail et raccroché les persiennes en l'état mi-grattées mi-pas grattées. Allez, zou ! Je ne les avais pas numérotées et elles ne rentraient plus dans les gonds que je leur proposai. Mes zou s'altérèrent en ho hisse ! puis en putain de merde.
[...]
De retour du marché, un midi, elles me trouvèrent accroupi dans le jardin. Je réfléchissais à une espèce d'aspirateur pour feuilles mortes qu'emploient les jardiniers des parcs urbains mais il s'agissait peut-être d'un souffleur, ramassais des copeaux, mais je n'ai pas tout ramassé. Il doit en rester. Je disparus fin juillet.
Plus rien pendant un mois.
Un blanc.»
(Alain Sevestre, L'Affectation, p. 295 et 298)

La fin du roman est encore une belle surprise que je laisse aux futurs lecteurs, comme si le personnage et le style s'effritaient de concert, après on ne sait combien de jours passés au lit avec une conquête de hasard.
Et six ou sept ans plus tard, je m'en rends compte en lisant au bain, reviennent le thème du blanc et la mise en question de l'assiduité au travail, par la dilution de l'identité...

« T'as arrêté pion, t'es con, dit Chérif.
— J'ai pas arrêté, dit Lucas, je suis malade. Faut que j'aille voir un médecin pour un arrêt. Je reviens deux jours fin juin et vacances.
— Malade ? Encore ? Toute l'année, t'as été malade. T'as quoi ?
— J'ai des blancs.»
(Alain Sevestre, Revolver, Gallimard, 2003, p. 27)

samedi 24 décembre 2005

Repos — pas repas

Jour de repos. Pas de repas de Noël, chez nous.

Certaines fois, on obtient vraiment la photo qu'on voulait. C'est rare et c'est aujourd'hui, au Saint-Martin.


Plus tard. Quelques achats de disques. Pas trouvé le Tuxedemoon de 2004. Mais le Populous de chez Morr, oui (voir avant-hier). Et un Katerine, aussi (Robots après tout). Et un Muslimgauze. Et des cadeaux pour T.
Là, derrière la pub, il y a un monstre !


Et rentrer à la maison, pour lire. Il y a trop de monde à Shinjuku. La frénésie de Noël sans petit Jésus, que de la consommation. Des cuisses de poulet et de dinde partout, avec des décorations multicolores.

vendredi 23 décembre 2005

Une ligne de vacances

Fixant la neige tombée, un rayon de soleil matinal, des gens qui pelletent, une branche qui se déleste soudain, je règle les activités de la journée et trace une ligne de vacances : redémarrer le hub et la borne wifi (ordinateur lent, connexion aléatoire, vidéos de France 2 impossibles à avoir depuis deux semaines), monter au bureau finir les sujets d'examen et les donner à l'administration (en fait, n'y a plus qu'à coller mes feuilles A4 sur les A3 officielles), recevoir une étudiante pour relire une lettre (y laisser des tournures incertaines pour justifier d'aller en France apprendre le français), copier les émissions enregistrées pour les écouter bientôt (dont Pierre Bergounioux dans les Affinités électives d'hier), prendre les livres dont j'aurai besoin pendant deux semaines (dont les Weyergans pour les membres du GRAAL), revenir faire ma valise et partir pas trop tard pour éviter d'être coincé dans le train en cas de fortes chutes de neige, etc.

La ligne, c'est un article à finir, des cours à préparer et des livres à lire. Quelques autres objectifs à côté, comme visiter tous les sites référencés dans le Labyrinthe, reprendre la liste des nouvelles ressources chez Gallica, perdre deux kilos — c'est peut-être ça qui sera le plus difficile parce que le froid n'incite pas à sortir se dépenser...
Voilà. Ce sont des choses sur lesquelles je peux directement influer, à mon échelle. À l'autre bout, c'est l'anniversaire de l'empereur, ce sont les relations Japon-Chine qui se dégradent, la précarité qui se généralise, se banalise, et toutes les informations catastrophiques que la télévision aime compiler pour finir l'année et nous en laisser un souvenir impérissable.
La bonne nouvelle, c'est cette baffe que Donnedieu de Vabres s'est prise dans la nuit, les amendements votés allant en sens inverse de celui de sa loi scélérate.

« La colère des députés est aussi alimentée par les conditions d'examen du texte : passé en Conseil des ministres il y a déjà près de deux ans, il déboule à l'Assemblée nationale à la veille de Noël et en « urgence », ce qui signifie une seule lecture parlementaire.» (Florent Latrive, Téléchargement d'erreurs pour le ministre, édition du jour de Libération)

« Au sommet de l'Apec (Forum de coopération économique d'Asie-Pacifique), à Pusan (Corée du Sud), le mois dernier, le président chinois, Hu Jintao, a carrément refusé de rencontrer Junichiro Koizumi. Un camouflet. Et une première. Koizumi s'en est étonné la semaine passée. « Je ne comprends pas pourquoi le président chinois refuse de me rencontrer », s'est-il indigné. Koizumi feint d'ignorer que Hu Jintao proteste ainsi contre la cinquième visite, le 17 octobre, du leader japonais au sanctuaire shinto de Yasukuni, à Tokyo, où sont honorés, parmi 2,5 millions de morts « pour la patrie », 14 criminels de guerre nippons. En avril 2004, lors du sommet Afrique-Asie de Djakarta, après les excuses formulées par Koizumi en mémoire des « souffrances cruelles infligées par le Japon à ses voisins » dans les années 30 et 40, Hu Jintao avait prié Koizumi de ne surtout plus aller à Yasukuni.» (Michel Temman, Pour le Japon, la Chine est une "menace", Libération d'hier)

J'ai laissé passer un train car trop de queue pour avoir une place assise dans le wagon 2 (non-fumeur et sans réservation), pris le suivant vers 13h30 qui était en fait celui de 12h44 en retard à cause de la neige. Étant le cinquième dans la queue, j'ai eu une place assise. Des dizaines de personnes sont restées debout dans les couloirs.
Ai presque fini L'Affectation. Faudra que j'en parle, je ne sais pas encore comment. Il n'y a pas vraiment d'histoire racontable, une coulée de chaud-froid, un mal-être incernable et injustifiable, une quête sans savoir de quoi et un narrateur qui prête à sourire amicalement mais avec rien à lui dire pour l'aider, ni les autres personnages ni le lecteur. Encore quinze pages...

jeudi 22 décembre 2005

Dix centimètres partout

Il neige...

Le soir.
Il a neigé comme ça par rafales et éclaircies à partir de 11 heures puis continûment en fin d'après-midi et jusqu'à maintenant. Les étudiants étaient beaucoup moins nombreux que d'habitude dans le campus. Des collègues des montagnes ont eu du mal à venir ; ils en auront encore plus à rentrer ce soir.
Au cours de lecture & prononciation, on a fait des charades. Ça leur a plu. Ça plaît toujours, les charades, une fois compris le principe, qui n'est pas toujours facile à faire comprendre.
Mon premier est une lettre grecque qui vaut 3,14159 ; mon second est la première lettre de l'alphabet ; mon troisième est comment les Anglais disent non, et Chopin excellait à mon tout.

Il y a maintenant dix centimètres partout. Plus un bruit.
La lumière et le silence sont les deux choses les plus étonnantes, avec la neige nocturne.

Que fait la neige
de tous ces bruits
qu'elle emprisonne ?

Tout à l'heure, avant une séance de photos, avec des temps d'exposition de 4 et 8 secondes, j'en ai pris deux fois sur la bordure du balcon, ai tassé un peu pour faire boule, deux fois de suite. Boules que j'ai lancées juste devant sur le toit des garages à vélo, sans objectif précis. Sans écho. Puis je me suis frotté les mains. Mais pas trace d'humidité.

Jeune neige
parfaits cristaux
qui ne lachent pas leur eau

J'ai un problème. Je suis complètement captivé par les extraits de Tuxedomoon découverts hier. J'ai essayé d'écouter d'autres choses, la radio, les lamentos de Kouki chez Jamendo pendant vingt minutes. Et puis aussi Populous, chez Morrmusic, grâce à Bartlebooth (accès par le menu Releases), qui m'a retenu nettement plus longtemps — quelque chose qui devrait aussi intéresser Manu, je pense. Mais je suis vite revenu à Misty Blue.
Docteur, que faire ?

« Ceux qui étaient invités n'étaient pas là. C'était une fête. Tous les éléments, musique, alcool, nuit, monde, répondaient à l'appel mais, hors le hall à filets, sous l'échafaudage de la mezzanine, dans les petites pièces, plus personne ne dansait et on passait son temps à se présenter. Plusieurs tours dans le lieu confirmèrent mes soupçons : étaient présents les conjoints, les potes, les collègues de ceux qui étaient attendus, des relations, des frères et sœurs, des gens croisés, des amants, des connaissances, des délégués, le veuf, l'héritier, un ayant droit, un garde-malade ou un adjoint. Peu sinon personne (moi) ne s'étaient déplacés en chair et en os. La plupart ne s'étaient jamais vus, ou de loin, ou par ouï-dire, quêtaient matière à sympathie, discutaient des absents, de ceux qu'ils remplaçaient, de la qualité, de l'étroitesse de leurs liens, reconstituaient les ramifications du baobab d'amis qu'ils formaient à eux tous et dont ils représentaient les greffes prometteuses, s'échangeaient déjà des bouts de papier noircis de leurs numéros bureau et maison, des cartes de visite dans le meilleur des cas.» (Alain Sevestre, L'Affectation, p. 246-247)

On voit que c'est Noël. A. S. se paie le luxe d'une sortie de diégèse, et pas du tout incontrôlée puisqu'à la page 239, il écrit que « Zwiertchlewski me l'avait tout bonnement dit page 156 », et qu'à la page indiquée, on apprend en effet ce que Zwiertchlewski lui avait dit...

mercredi 21 décembre 2005

Seul entre deux baffles

Dire qu'il y a deux ans, je partais avec T. en Australie ! Je m'en souviens plus nettement que de bien d'autres choses arrivées depuis. Il y a comme ça des empreintes...
Comme celle de l'an dernier aussi puisque c'était le jour de publication des choix pour Cerisy. Je crains que du 21 décembre de cette année il n'y ait que du réticulaire à retenir. J'ai fait mes deux cours en mode normal, ai passé une bonne partie de l'après-midi à ranger des documents en peaufinant des sujets d'examen maintenant au bord de la perfection, puis suis allé au sport où j'ai pédalé 15 kilomètres en avançant mon Sevestre d'exactement 20 pages, soit 1,33 page au kilomètre (c'était combien avec le shinkansen, l'autre jour ?).

Détail matinal. En allant au petit coin ce matin, je lis 4 °C. Oui, il y a un thermomètre dans mes toilettes, un thermomètre à mercure avec un niveau rouge bien en face du 4. Et quand j'en sors, parce que c'est une toute petite pièce, il est à 6 °C. Ça n'incite pas à y rester longtemps...
Saviez qu'avant-hier, Nagoya avait battu son record de chute de neige depuis 1947 ? Moi non, j'ai appris ça aujourd'hui. Paraît que ça reprend demain. Je vais sortir ma combinaison de ski...
Pendant ce temps, le scandale des bâtiments pas aux normes anti-sismiques s'étend dans tout le Japon (même France Info en parle, c'est dire ! Et d'autres médias s'y mettent...). Je l'avais évoqué le 27 novembre avec la certitude que ça ne resterait pas limité à une seule affaire. Car il y a forcément derrière des administrations impliquées, qui ont délivré des permis, signé des certificats, voire falsifié des documents. Et si une boîte l'a fait, forcément d'autres aussi, sinon comment être compétitif ! Il faut dire aussi que la loi sur les normes anti-sismiques tablait sur l'honnêteté des professionnels en ne punissant les fraudes que d'amendes d'un maximum de 300.000 yens, une bagatelle dans l'immobilier... Comme le gouvernement vient de débloquer 8 milliards de yens pour aider les pauvres petits propriétaires simultanément endettés de crédit et à la rue, je pense que ça va changer.

Comme ça, pour rien, voilà-t-il pas que je me demandais si je ne trouverais pas une certaine réédition de Tuxedomoon en cédé, sans plus savoir le titre, juste l'image de la pochette du disque dans un coin de mémoire. En googlant en consultant, je suis retombé sur une page du TiersLivre où j'avais laissé un commentaire en juin dernier, où JCB avait commenté après moi, me laissant un amer et violent goût de jalousie dans la bouche et les oreilles : il les avait connus à leur tout début à San Francisco !
Puis, ça je ne l'avais pas vu avant aujourd'hui, quelqu'un d'autre avait laissé un commentaire en juillet, une certaine Isabelle, Isabelle Corbisier (auteur de la photo), qui ne parlait de rien moins que d'un nouvel album de Tuxedomoon ! J'ai illico filé à l'adresse indiquée et j'ai pu écouter de conséquents extraits qui m'ont tout à fait enthousiasmé. Et je ne dis pas cela par nostalgie. Écoutez les extraits du Diario di un egoista ou de Chinese mike, c'est évident. Et tout mon stress est parti d'un coup avec Misty Blue. D'ailleurs je l'ai mis en boucle un bon quart d'heure de lévitation, c'est là qu'on voit la puissance de deux minutes de musique... Allez zou !, je commande pour Noël.
J'en ai profité pour redécouvrir (découvrir l'état actuel d') un label, Crammed, qui faisait mes délices dans les années 80 et même dans les années 90, quand je parcourais à la recherche de boutiques d'imports ou d'occasions Paris puis Tokyo mais aussi entre temps et brièvement Fribourg où j'avais réussi à trouver le maxi 45 tours Memorabilia de Soft Cell imports et occasions que j'écouterais finalement seul la plupart du temps car personne autour de moi n'avait ces goûts musicaux-là et qu'aller dans les concerts me déplaisait déjà profondément autant à cause de la fumée l'alcool la violence que parce que je n'avais pas l'impression d'y entendre mieux la musique que seul entre deux baffles et des larmes au bord des yeux imports et occasions qui sont tous là dans la pièce à côté centaines de bombes toujours prêtes à exploser...

J'ai retrouvé le disque auquel je pensais, il s'agit de Suite en Sous-sol (1982), en fait je l'ai ici aussi, je viens de remettre la main dessus. Tout ça pour ça.

mardi 20 décembre 2005

Convergemment

Que France Culture fasse une interview de Robbe-Grillet (dans Tout arrive du 13 décembre) alors que j'étais en train de commander ses derniers livres chez Amazon, rien de bien étonnant. Après tout, c'est que la radio fait bien son boulot. Ce qui n'enlève rien à ce que j'en disais dimanche (à la fin de ce Tout arrive, Voinchet recevait le nouveau directeur de la chaîne pour présenter les principaux changements de la grille de janvier)... Dans le même ordre d'idées, c'est ce soir que l'on pourra écouter l'émission  Surpris par la nuit intitulée Kaléïdosblog.
Qu'après Stiegler et ce que je disais hier d'Heidegger, le film de Rivette, Va savoir, que je commence 24 heures plus tard montre notamment un personnage qui a fini une thèse de doctorat sur la jalousie de Heidegger (une jalousie ontologique des Allemands de ne pas être des Grecs, si j'ai bien compris), voilà qui est un peu plus perturbant. Mais je n'ai pas encore fini de voir le film — comme il fait plus de deux heures, je finirai demain — que j'en parle déjà avec cet empressement certes criticable mais issu de ma crainte qu'une bribe de mémoire m'échappe ou qu'une idée géniale me traverse sans se fixer, à l'instar de ces sels minéraux que l'on avale en grande quantité et que le corps laisse négligemment filer pour la plupart.
Je suis également sensible au fait que plusieurs trames narratives récemment venues à ma connaissance incluent toutes ce qui reste d'un amour après plusieurs années de rupture, à commencer par Lol V. Stein dans sa version K, Va savoir avec ce qu'on peut ressentir et tenter trois ans après, enfin Alain Sevestre dont L'Affectation est terriblement polysémique, le narrateur ne jouant pas que dans l'aire professionnelle...

« À partir de cette époque, les événements s'envolèrent comme si j'avais ouvert ma collection de timbres en plein vent sur le pont d'un  paquebot. [...] Ces réflexions, faites sur mon lit retrouvé, je n'y aurais accès qu'aux grandes vacances, quand le chien et le père seraient partis, dans l'attente justement de mon affectation, et que tout, de nouveau, depuis longtemps serait fini avec Lili. Mais je n'en étais pas encore là.
C'est sur ce lit également que, en août, ne m'expliquant plus pourquoi je ne m'étais pas rendu au tout premier rendez-vous proposé par Julie, j'en viendrais à déplacer ma rencontre avec Lili avant la réception du mot, me fermant dès lors toute envie de faire connaissance avec quiconque puisque Lili et moi, j'y aurais songé, je n'aurais songé qu'à ça, eussions été en passe de redémarrer une histoire. Mais je n'en étais pas là non plus.»
(Alain Sevestre, L'Affectation, p. 225-226)

Les convergences, ou leurs versions épiphénoménalement romantiques appelées coïncidences, se nourrissent aussi de notre accès à des connaissances, des informations qui, recoupées et se recoupant, nous édifient par leurs rapports quasi géométriques.
Ainsi pour finir la journée, je viens de recevoir un amical courriel de Philippe De Jonckheere qui me propose une page où des célébrités sont en photo une raquette de ping-pong à la main. Très amusant. Plus encore à la minute suivante lorsque, mon fil RSS s'étant actualisé, je découvre qu'il est question de la même page dans le dernier billet posté chez AEIOU !
En effet, je viens de finir de paramétrer, après plusieurs jours d'essais et de comparaisons avec d'autres systèmes, un compte chez Bloglines, ce qui me permet d'accéder très rapidement et à partir de n'importe quel ordinateur connecté à tous les blogs que je consulte régulièrement — la concentration réticulaire étant ici la clé de nouvelles convergences. J'ai créé ce compte en mode privé, ce qui fait que personne d'autre que moi ne peut accéder à cette liste, contrairement à d'autres personnes qui laissent la leur en accès libre (de vrais exhibitionnistes, ceux-là  ! — on comprendra plus tard ce qu'une telle liste révèle de son compilateur).
J'en rajoute à mon tour une couche avec cette photo, JCB ayant récemment évoqué Frank Zappa alors qu'un ami de T. vient de nous prêter un dévédé de Zappa que je vais me regarder pendant les fêtes de fin d'année...

lundi 19 décembre 2005

Les sources du Danube

Grrrrr... ! Je suis furieux. Contre eux. Contre moi. Comment ai-je pu être assez bête pour croire un instant que Bernard Stiegler serait là, à Tokyo, pour cette seule demi-journée à la Maison franco-japonaise ? Comment ai-je pu être assez négligent pour ne pas m'enquérir d'autres dates éventuelles, ici ou là ? Faut-il vraiment que j'aie la tête ramollie par la fin de l'année ? Ou l'horizon de pensée réduit à la modération des commentaires du JLR ?
Nom d'un petit bonhomme ! Je me souviens bien qu'à une époque je remuais web et mail pour avoir toutes les dates, et qu'ensuite je courriélais ça à une douzaine de personnes en sus de la chronique du GRAAL. Les trois ou quatre personnes à qui j'aurais pu demander cela étaient bien là aujourd'hui, notamment Corinne, Gabriel et surtout Patrick De Vos, celui par qui j'ai connu François Bon il y a six ou sept ans. Depuis des mois, il m'envoie des messages qui lui reviennent, bad adress, que ça dit.
Enfin voilà, dès le début, quand je suis arrivé dans l'auditorium de la MFJ pour voir le film The Ister, vers 14h45, j'ai trouvé le maître d'œuvre du colloque, Hidetaka Ishida, qui m'a dit qu'il y avait eu séminaire avant-hier et journée publique hier à Todai. Alors que je n'ai même pas pu jouer au ping-pong ! Déconfiture et morsures de poings...

Le film était très intéressant. Franchement, je n'ai pas vu passer les trois heures. Les interviews de Stiegler, Nancy et Lacoue-Labarthe, entrelacées à la remontée du Danube (Ister est son ancien nom) contemporain, passant par Vukovar de triste mémoire, détour par Mauthausen, fin sur la cabanne de Heidegger et les sources du Danube, l'officielle et l'officieuse, sans oublier le substrat poétique de Hölderlin que Heidegger lit à la toute fin.
C'était la première au Japon d'un film qui, si j'ai bien compris, a fait l'objet d'une soirée spéciale à Beaubourg en janvier dernier.
Après cela, connaissant ma petite nature fragile, postérieur et dos déjà bien moulus par des chaises tout de même pas au top de l'ergonomie, j'avais les pires craintes sur ma capacité à supporter stoïquement un débat de quatre-vingt-dix minutes...
Là aussi, bonne surprise car de la clarté avant toute chose. De gauche à droite : Hidetaka Ishida, Osamu Nishitani, Bernard Stiegler et Moriaki Watanabe. Avant comme après le débat et bien que je fusse seul au premier rang, je n'ai pas cherché à approcher les conférenciers. Il y avait trop de monde, plus de cinquante présents, surtout des étudiants japonais. J'ai appris aussi par Gabriel que la plupart des œuvres de Stiegler sont traduites ou en cours de traduction. Cela signifie sans doute pour les années à venir une vague de stieglerisme dans les mémoires de troisième cycle nippons. Et quelques autres voyages pour un philosophe dont la pensée le mérite largement.
Je ne voudrais pas m'avancer et je vais vérifier précautionneusement (en réécoutant mon enregistrement), mais je crois avoir enfin compris les grandes lignes, les contradictions et les limites de la philosophie heideggerienne. Pourquoi il est important, incontournable, malgré ce que l'on peut lui reprocher. Cette révélation est sans intérêt pour l'humanité, mais c'est un grand pas pour moi.
(Je recopierai plus tard quelques extraits parce qu'il est déjà tard.)

dimanche 18 décembre 2005

Bonbon en heures de travail et en bande passante

Pour ce qui est de la « parole légitime (radio, etc.) » à laquelle Arte faisait allusion dans un commentaire du billet d'hier, je crois qu'on s'illusionne un peu. Prenons François Bon dans Affinités électives. Je ne sais pas, je ne lui ai pas posé la question, disons que je le fais ici (mais il n'est pas obligé de répondre, il le sait). Le sachant impliqué dans le web jusqu'au cou depuis près de dix ans, son site, Remue.net, Le Tumulte, etc., pourtant il n'en parle quasiment pas dans l'émission, juste une ou deux allusions. Et ça ne doit pas être de l'auto-censure, pas le genre du gars (à un moment, il reprend Francesca qui voulait dériver sur un truc perso pour recadrer dans le travail d'écriture — j'ai senti un poil d'énervement, là...).
Donc, il pourrait bien y avoir, selon moi, un cadrage fait par la responsable de l'émission, la production ?, pour qu'on ne parle que de LIVRES, un peu d'ateliers parce que ça mène aussi à du LIVRE, mais pas de l'internet, non, soit parce que les auditeurs ne comprendraient pas, soient parce que ça ferait mélange de genres, etc. J'aimerais bien savoir.
Par exemple, une suggestion, au passage, pour des producteurs malins, sur France culture, s'il y en a, pourquoi n'y a-t-il pas d'émission régulière sur les sites et les blogs littéraires francophones (c'est-à-dire en français) ? C'est quand même quelque chose qui fait partie du paysage, maintenant, ça fait dix ans que ça existe ; une radio publique peut commencer à considérer que ça devrait faire partie de ses missions. Surtout quand on a soi-même un site énorme (petite coucou à Anne) qui coûte bonbon en heures de travail et en bande passante. Au hasard, Arnaud Laporte, au lieu de nous mettre des rediffusions à tire-larigot dans son Culture Plus qui porte quand même un nom qui serait bien pour ce dont je parle, non ?
Et l'argument qu'on ne pourrait pas faire ça parce que ça doit être VU et consulté, et qu'à la radio ça ne serait pas intéressant. Là, je suis mort de rire. Le LIVRE, c'est bien fait pour être VU et pourtant on peut le lire avec sa voix, on peut en parler avec l'auteur, des critiques, des lecteurs, des libraires, etc. C'est bien ce que fait la radio, je crois. Alors, le site web, le blog, c'est pareil, exactement pareil !

Mais je vais vous dire, moi, ce qui gêne. Et que même si quelqu'un dans la maison ronde a déjà proposé ça, c'est pas passé au conseil de je ne sais quoi de décision : c'est que ça touche au modèle — salut et merci à Éric Sadin, il comprendra — sur lequel toute une économie culturelle repose, et se repose (trop, peut-être).
Qui n'est pas le modèle du LIVRE, non, ça serait trop simple. Mais le modèle géographique de la sacro-sainte centralité franco-parisienne. Comme je le développais déjà dans mon livre en 2002 (ton affecté, moue de dédain, vous me voyez, mais non, je ne suis pas comme ça... en fait, ça m'emmerde de devoir me répéter), la base de la question de la légitimité de la parole publique, c'est le désir, le fantasme de domination d'un territoire et accessoirement de ses habitants (parenthèse : le caractère chinois du pays était, avant une simplification stupide, un carré symbolisant un territoire, contenant une bouche et une lance, 國, car c'est par la parole et l'arme que le territoire se défend — la simplification les a remplacés par le caractère du prince, 国... mais T. me dit qu'avec la disponibilité informatique des caractères anciens, leur usage reprend, notamment dans des noms propres, espoir !). Pour développer un site internet de France Culture, il a fallu faire admettre ou concéder à des dirigeants qui ne visualisaient que les auditeurs FRANÇAIS qu'il existait potentiellement des dizaines de milliers de personnes hors de France, hexagone et possessions, et même hors de Francophonie, qui pourraient être des honorables auditeurs quand même. Alors que pour nous, hein, Arte, tu m'accorderas cette communauté littéréticulaire-là, pour nous c'était une évidence absolue ; on ne comprend même pas qu'il puisse y avoir réticence.
Pourtant, c'est dans cet effort à comprendre cette réticence de dirigeants tout de même très intelligents que l'on pourra envisager d'avancer sur cette question de la connerie d'une fiction d'un village planétaire, littéraire ou pas, bien pratique à mettre en décor de carton-pâte pour masquer, ne pas voir la réalité : le réseau, la déterritorialisation, c'est-à-dire la déterrioration du concept de territoire continu et figurable en deux dimensions sur un plan (la carte géographique est tout de même un modèle qui a quelques centaines d'années derrière lui), au profit (?) d'un concept de réseau à cinq dimensions (l'adresse web, la réticularité, le temps, et accessoirement les deux dimensions de la géoposition).

Alors une nouvelle émission (Jeux d'épreuves) qui serait faussement nouvelle, resucée du Panorama défunt et du Masque et la Plume débilitant, c'est dans son principe du pur recul, de la recherche de spectacle, le contraire de ce qu'il faut faire aujourd'hui — sauf pour perpétuer le modèle de la cour, plaire dans un pré carré où le prince a remplacé l'arme et la parole. L'autre côté, ça sera peut-être un peu par là, Netizen, mais ce n'est pas sûr du tout... On verra, on mettra à l'épreuve.

Ma journée, dans tout ça.
Bien motivé pour aller en découdre avec une planche caoutchoutée autour d'une table verte, j'ai traversé le froid sibérien jusqu'à Shibuya et ai attendu, attendu... mais personne n'est venu. Hisae avait renoncé hier, par courriel, alors que Katsunori avait confirmé. Vers 11h15, alors qu'assis sur un fauteuil de la réception pongistique je lisais Sevestre quand son personnage de L'Affectation s'installe enfin dans un appartement, il me téléphone (Katsunori, pas Sevestre) avec une voix de déterré. On apprendra après qu'il a fait la fête, n'a pas su comment il était rentré chez lui...
Je repartais quand Manu m'a appelé pour déjeuner, finalement. Rendez-vous à Hachiko Square. Je fais quelques courses. Katsunori me rappelle, il vient d'arriver à Shibuya. Rendez-vous à Hachiko Square. Déjeuner à trois au Tsubame Grill, parlant froid, ping-pong, blog, etc. Puis passage à Tokyu Plaza, immeuble de boutiques, pour café et gâteau. J'y acquiers aussi les dévédés japonais du Parfum d'Yvonne (film de Patrice Leconte, 1994, d'après Villa triste de Patrick Modiano) et de Va Savoir (de Jacques Rivette, 2001).

« Dans la chambre, il mangeait toute la place et je me pris à regretter sa présence, à regretter d'avoir cédé. Enfin j'en avais un. Il en fallait un.» (Alain Sevestre, L'Affectation, p. 205)
J'y vais.

samedi 17 décembre 2005

Plus au large et en terre neuve

Jour de train et jour de marche
— esprit en chemin


Tiré d'un travail en cours
dirais-je si j'étais artiste — ou le prétendais
mais même pas
juste tâtonner
être un peu satisfait

Par grand soleil et manteaux ouverts, longue promenade avec T. pour digérer le gigot d'agneau-frites du Saint-Martin. Jusqu'à Jimbocho puis Ochanomizu, quartiers des magasins de sport et des bouquinistes, voisinage qui nous convient. On regarde les vélos, pour T. Ce serait d'une grande nouveauté. Interdit par sa mère car trop dangereux et trop peuple, elle en a très peu fait, a toujours craint les chutes, en a envie maintenant. On n'a pas encore choisi le vélo qu'elle parle déjà du casque, de son design.
Avant l'acquisition, nous devons cependant attendre... la décision du syndic de notre immeuble ! L'espace étant limité, une autorisation de garer un vélo a été décrétée il y a deux ans, après que j'avais apporté celui que Bikun m'avait laissé, qui n'a jamais vraiment bien marché (roulé !), d'ailleurs, le vélo, et qui avait l'immense défaut, aux yeux des vieux péquenots qui font la loi dans cet immeuble, de ne pas avoir de système de soutien vertical — et la béquille que j'y avais greffée n'avait rien changé à l'ire péquenote puisque le vélo penchait et occupait selon eux la place de deux...
Au-dessus du magasin de jardinage où l'on a acheté le citronnier il y a deux ans : ICI Sports, beaucoup de vêtements, plutôt pro que mode. T. trouvera deux pantalons et moi un bonnet qui couvre vraiment les oreilles — il paraît que de grands froids approchent... En redescendant, on demande conseil pour notre arbre qui végète depuis le printemps (et qui n'a pas donné de fruits cette année) : il est fort possible, nous dit-on, que la terre soit devenue alcaline, attendre le printemps pour le rempoter plus au large et en terre neuve.
Juste à côté, en face de la librairie Tamura (vieil immeuble dont l'escalier penche à faire peur), Hakusuidou, chocolats, marrons glacés, magasin qui ne paie pas de mine de l'extérieur, en fait vieux style de fabricant de gâteaux à l'occidentale, marbre, espace vide, presque aseptisé, sans fioriture. On entre, T. connaît, et, comme les marrons entiers sont un peu chers, elle m'offre, sur ma recommandation, un sachet de brisures de marrons, presque entiers, en fait. J'y goûte dès la sortie et... ils sont excellents ! Un petit goût de rhum, pas trop sucrés, pas mous : c'est Noël !

J'ai repensé à ce que disait Éric Sadin hier. J'ai réécouté l'enregistrement pirate dont je l'ai informé après. Ça part dans tous les sens mais ça se tient, malgré le désagrément qu'il a dû ressentir à l'empêchement technique et le choix qu'il a fait de parler sans note. Allez, quand même un bonus collector de 7 minutes (il m'a autorisé), avec lecture d'un extrait de Tokyo, ce qu'il dit ne jamais faire...
Puisqu'il est question de penser et techniquer, j'en profite pour informer les tokyoïtes mobiles lundi qu'il y a une journée spéciale à la Maison franco-japonaise, avec un film, The Ister, que je ne sais pas si j'irai le voir parce qu'il est un peu longuet, et surtout un débat avec Bernard Stiegler et trois universitaires japonais, Osamu Nishitani, Watanabe Moriaki et Ishida Hidetaka.

vendredi 16 décembre 2005

Éric Sadin unplugged

Je m'efface humblement devant Pierre Nora (Le Monde du 13 décembre 2005) :

Avec cette commémoration, ou plutôt cette non-commémoration de la bataille d'Austerlitz, on touche le fond. Le fond de la honte et le fond du ridicule.
L'Europe entière s'y est mise. La Belgique a commémoré Waterloo par une reconstitution géante qui a trouvé son succès public. Les Anglais ont commémoré somptueusement la bataille de Trafalgar, et la France y a envoyé son plus beau navire, même si l'homme dont il porte le nom, Charles de Gaulle, n'eût peut-être pas apprécié que la France participât à la célébration de sa propre défaite — mais enfin, nous y étions.
Et voici que les Tchèques organisent avec éclat la bataille d'Austerlitz, la bataille des "trois empereurs". En attendant l'année prochaine, où les Allemands projettent ce qu'ils appellent eux-mêmes un
"grand rendez-vous avec Napoléon", à Iéna et à Auerstaedt (1806 : victoires napoléoniennes contre le royaume de Prusse).
Toutes ces manifestations sont le signe tangible que Napoléon n'appartient pas qu'à la France et qu'il est entré dans l'imaginaire et le patrimoine européens. Avec sa légende et sa contre-légende, avec sa situation ambiguë de porte-parole de la Révolution des droits de l'homme et d'unificateur d'une Europe à la française, par le fer et par le feu.
Et la France ? Elle se décommande, elle se fait toute petite, elle se fait excuser, elle se cache derrière son petit doigt. On aura beau dire que ce petit doigt était quand même son, ou sa ministre de la défense, c'est ainsi qu'on l'a compris et qu'on l'a voulu.
Et pourquoi ? Parce qu'un quidam a décidé, dans un pamphlet sans queue ni tête publié par les éditions Privé, que le Code noir préfigurait les lois de Nuremberg, et que Napoléon anticipait Hitler (
il s'agit de l'ouvrage de Claude Ribbe, Le Monde du 1er décembre). Toujours cette manie d'aujourd'hui de ne juger l'histoire qu'en termes moraux et de plaquer sur le passé des grilles d'interprétation qui ne sont valables que pour le présent. Et quidam sans autre autorité intellectuelle ou morale que celle qu'on vient de lui conférer par aberration en le nommant par décret au Journal officiel du 10 novembre à la Commission nationale consultative des droits de l'homme.
On croit rêver. Même ceux, dont je suis, qui ne sont pas des napoléoniens fervents se frottent les yeux et se sentent devenir à leur tour des "indigènes" de la Grande Armée. Les professeurs devront-ils cesser de dessiner au tableau noir Valmy, Austerlitz et Verdun ? Cesser d'apprendre à leurs élèves les vers de Victor Hugo qui plaisaient tant à Péguy :
"Je ne hais pas d'entendre au fond de ma pensée / Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz."
Ceux qui ont eu plaisir à lire les
Cent-Jours (éd. Perrin, 2001) d'un certain Dominique de Villepin plaignent l'auteur, qui a dû avaler son petit chapeau.
Et tous ceux qui, décorés de la Légion d'honneur, se souviennent qu'ils la doivent à Napoléon, qui en a créé l'ordre pour des raisons militaires, doivent-ils maintenant se demander si le rouge qu'ils portent à la boutonnière ne doit pas leur monter au front ?
C'est le moment de rappeler la remarque de l'historien Marc Bloch (1886-1944) :
"Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération." Il aurait pu ajouter : ceux qui ne sentent pas quelque chose se lever dans leur coeur avec le soleil d'Austerlitz.
Au point où en sont les choses, pourquoi ne pas aller jusqu'au bout ? Encore un effort citoyen ! Ou, plutôt, puisque la responsabilité de cette pantalonnade revient à la plus haute autorité de l'Etat, qu'elle me permette de lui faire respectueusement une modeste suggestion : Monsieur le Président, vous aimez faire plaisir à tout le monde, ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Pendant que vous y êtes, sortez donc Napoléon des Invalides pour le rendre aux Corses et mettez-y à la place la tombe de l'Esclave inconnu.
Pour m'être engagé à fond en faveur de l'indépendance de l'Algérie, je sais qu'il y a bien des mesures à prendre pour mettre la France à jour avec sa conscience coloniale, toujours trop bonne ou trop mauvaise. Mais celle-ci est à coup sûr la plus lamentable, et seulement propre à perdre sur tous les tableaux.

Pierre Nora, de l'Académie française, membre du Haut Comité des célébrations nationales.

Et forcément, puisqu'on en est là, je dois aussi m'effacer humblement devant la pétition Liberté pour l'histoire (parue dans Libération du 13 décembre) :

Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.
L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.
L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.
L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.
C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives ­ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ­ ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.

Signataires : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock

Je me tais dans le silence de mon feuillage matinal pour que vous écoutiez François Bon dans les Affinités électives d'hier, aussi rapport à l'histoire, par un autre biais. Puis, dans Du jour au lendemain, les propos profonds d'Alain Milon (le lien audio sur son nom est le bon, tandis qu'encore erroné sur le site) et de Christian Prigent.

Voilà, je reparais... pour dire d'abord que je cite ces textes parce que la politique commerciale des médias les rendra bientôt accessibles aux seuls abonnés. Or un citoyen n'est pas (qu')un abonné...
Ensuite pour ajouter que j'ai quand même préparé mes trois sujets d'examen, mosaïques de petits exercices évoquant diverses périodes du programme censément connu des étudiants (c'est précisément ce qu'il faut vérifier). Digresser que j'ai déjeuné avec David d'un hambourgeois à l'avocat chez Downey et que l'on a bien ri alors que ce n'est pas si drôle que ça : le projet de contractualisation à durée déterminée de tous les professeurs...

Informé depuis deux semaines, chanceusement disponible par vacance du cours du samedi matin, véhiculé jusqu'à l'Alliance française de Nagoya par un David que la performance intéresse aussi, me voilà enfin en présence d'Éric Sadin ! Il vient de publier Tokyo chez POL et la quatrième de couverture porte l'adresse du site qui s'articule avec le livre. Non pas qui le complèterait, ou dont il serait le complément. Non, il faut penser autrement, penser quelque chose d'articulé, de mutuellement dépendant et indépendant.
Sauf qu'il manque un bout de câble pour relier son ordinateur à un projecteur... Et que l'on ne verra donc rien du tout. Rien qu'un performeur unplugged qui va partir dans une superbe improvisation de plus d'une heure. Superbe et instructive improvisation issue — c'est la que ça sert — de ses années de pratique textuelle, d'informatique et d'enseignement.
Je ne me lance pas dans un résumé maintenant parce qu'il est tard, qu'on est allé au restaurant avec le directeur de l'Alliance et trois des étudiants d'Éric Sadin... Quelques photos, jusqu'à la sortie des stars, la dernière crevette abandonnée, et on verra demain. Je complèterai. Repassez !



jeudi 15 décembre 2005

Chocolat restera au singulier

Le chemin du désendettement... en 2007... Vous l'avez entendue, celle-la ? Villepin me fera mourir de rire, s'il continue comme ça. Pourquoi pas la sente du bout de la dette, pendant qu'il y est ! (Sous-entendu : quand il sera président...)

J'étais bien content de mes étudiants de première année, tout à l'heure. J'ai senti qu'ils avaient tous bien perçu la différence entre d'une part l'idée générique du pain quand je dis qu'il faut acheter du pain (on verra ce qu'il y a...) ou que je vais acheter le pain (je sais de quoi je parle !) et d'autre part les réalités du monde que je dois exprimer avec des spécificateurs et des quantificateurs : une baguette de pain, des tranches de pain... Idem pour le chocolat : on en a tous l'idée et le goût, mais selon les cas, je le trouverai en poudre, en tablette, en boîte ou au poids, voire en tube ou en pot ; et si c'est en tablette, tablette peut bien être au pluriel, pour les gourmands, mais chocolat restera au singulier, alors que si c'est en boîte, ça sera plutôt des chocolats au pluriel, comme ceux de chez Neuhaus dont on me disait à Bruxelles que ce sont les meilleurs...
Ça donne parfois des choses étranges, puisqu'on laisse les étudiants essayer diverses combinaisons, comme une bouteille de beurre — pourquoi pas — ou une livre de mouchoirs — en cas de gros rhume, alors.
Ah oui, à propos des mouchoirs. Le dictionnaire électronique donne comme traduction ハンカチ (hankachi, de l'anglais handkerchief), ce qui est un mouchoir en tissu, plus très courant en France. Les étudiants m'en mettent volontiers une douzaine, de préférence de bonne marque, achetés au grand magasin — oui, tout le monde en a au moins un dans son sac (dames) ou dans sa poche arrière (hommes) pour s'essuyer le front l'été ou les mains aux toilettes. Et quand je leur propose d'acheter une boîte de mouchoirs, ils me regardent avec des yeux étonnés, presque réprobateurs... Alors que c'est ce qu'ils font tous !, répartis-je. Oui, sauf que ces mouchoirs-là, en papier, jetables, ils les appellent ティッシュ (tisshu, de l'anglais tissue paper). Tollé de surprise mais tout s'explique. Mais bon sang, c'était bien sûr !
Voilà le genre de choses qui font mon contentement...

J'ai enfin retrouvé le chemin du centre de sport (sans attendre 2007). J'en ai profité pour allonger mon temps de pédalage et faire plus de kilomètres avec Alain Sevestre...

« J'atterris au gymnase, dépliai la table de ping-pong, m'assis sur un banc, attendis Méton qui ne vint pas, m'étendis sur un tapis de sol, yeux au plafond, pensées vers Lili. Tous mes efforts pour l'oublier s'étaient anéantis en l'apercevant à travers le carreau, comme si nous ne nous étions jamais quittés, comme si je n'étais jamais sorti de cette histoire. Je m'en voulais d'avoir oublié que j'avais quelqu'un dans ma vie. Je l'aimais.» (Alain Sevestre, L'Affectation, p. 128)

Le nez dans le guidon pendant des dizaines de pages, le personnage semble ne rien comprendre ni ne rien pouvoir décider. Puis, de temps en temps, le narrateur perce le futur, une partie du futur, en trois-quatre lignes, vers là où le personnage ne sait pas encore qu'il va. Loin de désamorcer l'intérêt du lecteur, cela ne fait que l'accroître en le forçant à échanger la question qu'est-ce qui va arriver ?, trop banale, pour un lourd de conséquences comment ?, c'est-à-dire comment ces choses-là pourront-elles advenir ?

« Mais aucun Superman-narrateur, version omniscient, ne perça l'azur de ses gros poings serrés pour prendre le relais.» (Ibid., p. 136.)

Heureusement que j'ai vu hier un très bon film : Secret défense (de Jacques Rivette, 1997, avec Sandrine Bonnaire et Jerzy Radziwilowicz). Ça tranchait d'autant plus sur ce que je trouvais terne chez Rohmer que les thèmes du secret d'État et de la trahison combinarde s'y retrouvaient.
En revanche, à la télé ce soir, Poison, un film avec Antonio Banderas (en fait Original Sin, 2001), un truc poussif que je regarde sans le son, en surveillant une mise à jour sur mon portable. Aucun besoin de connaître les détails de l'histoire, mimiques et décors suffisent pour redire une énième fois les aventures, les trahisons, les rebondissements d'un couple de joueurs d'argent aux cartes, ici avec possession, marquage au couteau et empoisonnement. La pruderie américaine précise que ce film « Contains explicit sex [...] », ce qui est tout à fait faux. Quand ils font l'amour, on voit un sein durant trois secondes avant qu'une main ne le recouvre gentiment, puis dix secondes le visage crispé de l'homme et ses doigts qu'il se mord (on imagine hors-champ une fellation mais elle pourrait tout aussi bien être partie faire du café...), puis les bustes superposés, lui au-dessus elle en-dessous, bougeant un peu une dizaine de secondes, mais rien d'effréné, enfin un plan fixe pris du plafond du couple endormi, d'où aucun sexe au repos n'est visible non plus. Voilà ce qu'ils appellent maintenant explicit sex... C'est presque aussi ridicule que du Villepin.

mercredi 14 décembre 2005

Nuit et saisissement

On peine, en fin de trimestre. Les bons rapports avec les étudiants n'y font rien. La perspective de réunions interminables pèse lourd, en revanche. Évasion par les oreilles, en début d'après-midi ; c'est une rediffusion d'entretiens avec Hervé Guibert dans À voix nue cette semaine, et une lecture en direct lundi soir dans Culture Plus.
Le grain de sa voix, son calme dans le pathos biographique.

Au sortir d'une réunion
nuit et saisissement du froid
gazes nuageuses qui coursent et fuient la lune

« Rouvrant un cahier d'août 1968 où j'avais jeté quelques notes sur les événements de mai que, les suivant de loin, et conformément à ma pente naturelle, j'avais tout de suite jugés avec réticence, je ne veux aujourd'hui en retenir que ma réaction à la lecture du sixième cahier de L'Éphémère paru cet été-là.
J'avais été frappé par le fait que trois écrivains de ma génération parmi ceux que j'admirais, et admire encore, le plus, dont deux étaient d'ailleurs rédacteurs de la revue (les deux autres, Bonnefoy et Picon, ayant gardé le silence), René-Louis Des Forêts, André Du Bouchet et Jacques Dupin, écrivains plutôt secrets et que je n'avais jamais vu s'engager dans un débat politique, saluent l'événement avec une égale ferveur — ferveur que probablement, même sur place, je n'aurais pas partagée : chacun d'eux, d'ailleurs, très significativement, ayant cru voir là réalisé, ne fût-ce que pour quelques jours, le rêve même qui aimantait son œuvre : Des Forêts, une
« parole bouleversante sortie comme la vérité de la bouche d'un enfant », Du Bouchet, une « vacance » nouvelle, Dupin un « soulèvement des signes »... Ces pages, sur le moment, m'ont ébranlé ; je devais être vaguement honteux de moi, qui n'aurais pas été porté par cette vague d'espoir fiévreux. Mais je me souviens que, poursuivant ma lecture de la revue, j'étais tombé sur le récit de voyage de Bashô traduit par René Sieffert : La sente étroite du bout du monde ; et que je m'étais dit aussitôt, sans plus réfléchir, que cette sente étroite était la seule que j'eusse envie de suivre sans me contraindre, la seule où je n'aurais pas bronché. Dès l'ouverture, dès le premier « coup d'archet » : « Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sans voyageurs. Celui qui sur une barque vogue sa vie entière, celui qui la main au mors d'un cheval s'en va au-devant de la vieillesse, jour après jour voyage, du voyage fait son gîte », j'étais entraîné, « lambeau de nuage cédant à l'invite du vent », prêt, dans cette acceptation, à toutes les haltes, à tous les passages, et même aux séparations (comme on est entraîné, si souvent, par ce voyageur d'une autre sorte, plus mélancolique, qu'est Schubert). Nulle révolte, ici, contre les pères ; mais la vénération de ce que le passé a eu de pur, comme telle stèle de mille ans qui, « dévoilant l'esprit des Anciens », tire des larmes au voyageur. Choses qui pourraient figurer à mes yeux les piquets d'une vaste tente, ou les points d'attache d'une toile d'araignée (c'est Joubert qui écrit que « le monde a été fait comme la toile d'araignée »). L'absolue merveille de cette prose, de cette poésie, est qu'elle ne cesse de tisser autour de nous des réseaux dont les liens, toujours légers, semblent nous offrir la seule liberté authentique.» (Philippe Jaccottet, La seconde Semaison, carnets 1980-1994, Gallimard, 1996, p. 135-137.)

On reliera si l'on veut avec avant-hier, mais ce n'est pas obligé...
Une note de bas de page de Jaccottet sur cette édition de Bashô précise que le texte a reparu « vingt ans plus tard à la Délirante, traduit cette fois par Jacques Bussy avec quelques autres pages sous le titre : L'Ermitage d'illusion [1988]

mardi 13 décembre 2005

Mal camouflées, même pas noircies

Le froid se décide. Ce matin et surtout ce soir, j'ai apprécié mon manteau à haut col qui est, dans mon imagination, ce qui se rapproche le plus du carrick du Colonel Chabert. Sauf qu'à y regarder de plus près, ce mot désignerait plutôt une redingote de cocher. Ça doit être le col, protecteur, associé au froid russe d'où Chabert est revenu... (C'est pour un cours en janvier-février, je me remets dans le bain.)

La langue va vite, elle vit, on la laisse vivre. Il m'arrive parfois de regretter certains glissements de sens. Cet après-midi, j'entends qu'à la suite d'un attentat, des gens s'enferment chez eux de peur d'éventuelles répliques. Moins d'une heure après, s'agissant d'un tremblement de terre, quelqu'un avait d'abord pensé que c'était une attaque terroriste. Ainsi le crime prémédité et la catastrophe naturelle échangent leur vocabulaire dans un chiasme que je trouve regrettable puisqu'il installe durablement dans les esprits l'idée que le terrorisme serait plutôt d'origine naturelle que d'origine (géo-)politique ou (mondialo-)sociale.
— Oui, mais c'est ce que des gens ont dit ! C'est la vérité !
— Ah bon, et pas d'autres gens qui disaient autre chose ?
— Ben si, mais c'est le journaliste qui choisit !...
— voilà, c'est là que je voulais en venir...

Autre regret — ça doit aller avec le froid... — : que le Magazine littéraire de décembre, reçu ce matin, titre sur la Bible. On en a déjà fait une tartine à la sortie de la fameuse (fumeuse ?) traduction dite des écrivains en 2001 — et c'est d'ailleurs l'occasion de la remettre en tête. Nul n'ignore que c'est un des fondements de notre civilisation, mais est-il nécessaire de le ressasser si souvent. Craindrait-on qu'en trop grand nombre (légion...) des gens soient en train de l'oublier ? N'y a-t-il pas une sorte de crispation chez certains, ou comme un sourd cri de ralliement, dans ces temps multi-ethniques et pluri-religieux ? Cela pourrait même être pris pour une provocation, si ce magazine était suffisamment lu. Ce dont je doute. En tout cas, j'y songeais depuis quelques mois, je ne renouvellerai pas mon abonnement.

Bon, c'est un jour comme ça : le film que je regarde ce soir, Triple Agent d'Éric Rohmer (2003), me déçoit... triplement. L'histoire est réduite au cadre conjugal, le jeu des acteurs me laisse indifférent et les rues filmées sont visiblement des rues d'aujourd'hui mal camouflées, même pas noircies. Par comparaison celles de Bordeaux dans Bon Voyage sont autrement restituées et vivantes ! Je sais que Rohmer joue toujours avec les conventions du cinéma... L'Anglaise et le duc m'avait d'ailleurs beaucoup plu... Et pas que celui-là. Mais là, non !

J'essaie tout de même de finir sur une note plus mélodieuse...

« laisser tant pis se rompre la langue mais je parle
langue en bouillie de pierres précieuses
au bourgeon dentaire pas de cellule haute
ni l'adamante mais l'adamite
cafouillage des gencives bourrées de silicone
et des gencives défoncées d'expériences
et des gencives édentées d'incisives
avec la molaire ruminante
alors tant pis le bézoard
ne fallait pas ingérer leurs morales »

(Caroline Sagot-Duvauroux, Vol-ce-l'est, p. 63)

lundi 12 décembre 2005

Je m'ai à l'œil

Avant ce journal et d'avoir des lecteurs, je n'envisageais les fuseaux horaires que de façon ludique (se lève ici, se couche là, amusant, l'idée) ou de façon pratique (téléphoner à quelqu'un sans le réveiller, compter les heures de vol).
Maintenant, il s'agit d'une présence ordinaire. Comme on sait son nom, où sont ses clefs, qui l'on aime, je sais l'heure qu'il est ici et là. Premièrement.
Ce que j'écris ici depuis deux ans n'est pas d'un genre. De plusieurs peut-être. C'est ouvert. On m'attend au tournant. J'y suis, je n'y suis pas. Chaque jour, je m'attends au tournant, moi aussi. Je m'ai à l'œil. Ce n'est pas une quête d'amour. Ce n'est pas la composition d'une œuvre selon un plan. C'est une expérience littéraire et réticulaire. Il y en a qui suivent, il y en a qui décrochent. Il y en a qui se méprennent, il y en a qui déraillent. Et puis moi-même j'en suis d'autres. On est embarqué. Deuxièmement.
C'est une mutuelle considération d'exister. Elle me donne une satisfaction, celle d'utiliser efficacement l'inutilité de ma vie (au regard de l'univers), en occupant simultanément un grand nombre de lieux, en étant considéré comme interlocuteur par une inimaginable diversité d'êtres humains — presque tous francophones. Je dors, on me lit ici (dans un certain contexte : on a fait du café, c'est le matin). Je prends un train, on me lit là (dans un autre contexte : googlage de boulot, tiens, c'est quoi Berlol ?). Je lis untel, untel me lit, en même temps parfois. L'efficace d'une existence par sa démultiplication pourrait ne pas être nouvelle mais elle l'est. Elle l'est, cette efficace-ci, parce qu'elle se passe des pertes de temps (et) de la condescendance. La condescendance des éditeurs, la condescendance des critiques, la condescendance des circuits commerciaux. Je suis mon juge littéraire, mes lecteurs aussi ; entre eux et moi, personne. Personne pour venir mettre sa stratégie — une stratégie qui se réfère plus au groupe social où grenouille le fameux personne qu'à ma valeur (mesurable avec quel instrument, d'ailleurs ?). Troisièmement.
Je ne dis pas que je n'aime pas le livre. Je l'admire et le vénère. J'en tripote et j'en dorlote tous les jours. J'en compulse et j'en expulse comme je respire. J'en compote et j'en tripulse, même. Mais j'essaie autre chose. On veut bien ? Je peux essayer ? Je ne tords pas les forêts ni ne fais de tort aux libraires. Quoique... Sans soumettre, sans les fourches caudines, sans les chiffres de vente ni les chèques à la clé. Étant en mille lieux du réticule, en milieu réticulaire, je suis à mille lieues de ceux qui font et profitent du milieu littéraire. Pourtant je (et d'autres) deviens ce milieu, en mille lieux. Quatrièmement.

Alors, mon efficace ? Comprise ?
Non, ne sortez pas les étiquettes mégalo ou schizo !
Reprenez la lecture, ce n'est pas long. Je vis ma vie, je n'en ai qu'une. Et en même temps, j'en projette des poussières partout dans le réseau. Des poussières spéciales, travaillées, biseautées, poncées, gavées d'électronique, qui gonflent, qui émettent un truc de ma composition, un mélange qui me vaut, qui me représente, chaque jour.
Encore une fois, je ne suis pas seul. Pas le seul. Pas plus pas moins que d'autres, avec chacun son type de biseautage, sa ponceuse, son mélange. Nous sommes libres. Nous emmerdons la maréchaussée du livre.

J'avais cette efficace qui me trottait dans l'esprit depuis un moment. Peut-être même d'avant. J'ai dû en parler déjà. Mais pas de cette façon concentrée, avec cette conscience claire et les fuseaux horaires dans ma main. Vendredi, dans le train, alors que je me figurais les Mercédès de Zwiertchlewski, dans L'Affectation d'Alain Sevestre (p. 110-113), les possibles permutations progressives des trois voitures jusqu'à Samarkand, c'est entré en résonance avec les pierres dans les poches de Molloy, le faire à défaire du Bartlebooth de Perec, et avec le défilement sauvage des paysages par les fenêtres, et les fonctions de géoposition des téléphones et des logiciels, etc., etc. Une résonance littéraire des êtres et des territoires qui fait que je ne suis pas condamné à ne vivre qu'avec les gens qui m'entourent localement et professionnellement, que je peux vivre littérairement avec des gens d'ailleurs, introuvables sans cette littéréticularité, qui m'apprécient et que j'apprécie, sans que je sois une charge pour eux, sans qu'ils en soient une pour moi.

Car personne ne m'a empêché d'aller déjeuner au Saint-Martin avec T., ni d'écouter Étienne Balibar et Daniel Bensaïd dans les Vendredis de la philosophie. Ni de relire deux chapitres de l'Histoire de l'œil de Bataille, l'odeur de Marcelle (en l'absence d'icelle) et une tache de soleil (qui se passe sous la lune) pour en discuter au GRAAL. Ni d'abandonner mes amis sans dîner avec eux pour vite retrouver T., une salade de tomates, un poisson, et regarder avec elle la fin de Femme fatale et Mad Max, enregistrés respectivement la veille et l'après-midi même.

Questions aux batailliens du réticule : le texte de la Pléiade, deux lignes avant le chapitre Une tache de soleil (p. 15) contient un verbe au futur : « Tu pourras lui fesser la figure [...] », alors que l'édition de la même version dans les œuvres complètes contient le verbe au conditionnel : « Tu pourrais lui fesser la figure [...] ». Ne serait-ce pas une co(q)uille de la Pléiade ? Ou ai-je eu la berlue ?

dimanche 11 décembre 2005

Dégagement soudain des horizontales

Ce matin, j'hésitais entre aller au ping-pong et rester avec T., pour faire des courses ou ce qu'elle voudrait. C'est finalement ça que j'ai choisi. Elle m'avait dit qu'aujourd'hui serait une sorte d'anniversaire, il valait mieux que je lui tienne compagnie, que j'accompagne sa tristesse. Il y a un an, en effet, nous accueillions son père dans un appartement préparé pour lui, il sortait de l'hôpital où il était censé être mort plusieurs fois depuis juilllet, il était en sursis, on ne savait pour combien de temps, deux semaines ou dix ans. Il a été sinon heureux du moins tranquille dans cet appartement — cinq mois durant, en fait. Je l'ai souvent vu sourire, souverainement calme. Il n'a plus vu l'univers hospitalier, ce milieu stérile et stressant, cette usine de déracinement pour les Japonais qui préfèrent mourir chez eux que survivre indignés de tubes vitaux. Et comme il avait perdu une partie de sa mémoire, il a rapidement pensé qu'il était ici chez lui.
T. se souvient plus profondément que moi.

Nous sortons vers 11h30 pour aller faire une course à Ginza. Coïncidence du calendrier, T. doit aller voir le prêtre qui s'est occupé des offices funéraires en mai dernier, pour régler le calendrier des cérémonies à la mémoire des morts et des ancêtres pour l'année à venir. Avant cela, nous déjeunons de sushis, excellents, au second sous-sol de Ginzacore, près du carrefour principal de Ginza. Nous déambulons une petite heure dans le quartier bien qu'il ne fasse pas très chaud. Prenons un café au Shiseido Parlour, un endroit chic mais non fumeur (nous préférerions le Paulista, mais trop de fumeurs aujourd'hui).

Quand T. part pour le temple, j'oblique vers Tsukiji et je branche l'i-river sur un entretien de Laurent Goumarre avec Christine Angot. Je marche plein Est le long de l'avenue, vers le port, pendant que Christine raconte l'accueil épouvantable des Désaxés, double le quartier des poissonniers, désert le dimanche, enjambe des ponts, la Sumida, dégagement soudain des horizontales, elle raconte l'ami cinéaste qui ne créait pas. Et je me retrouve au pied de nouvelles tours qui forment un complexe de bureaux, magasins, habitations, là où il n'y avait rien depuis des siècles, Triton Square, quartier d'Harumi, où Christine s'énerve contre l'impuissance des autres alors qu'elle, elle fait son livre avec presque rien. Je déambule dedans, c'est sans intérêt, cette galerie commerciale, ressors derrière, par de petites rues, renjambe des ponts, il fait assez froid, Christine parle maintenant de la difficulté à s'accepter en tant qu'écrivain et quand j'arrive à une grande avenue où je dois attendre le feu rouge, elle craque, elle pleure d'aimer follement la littérature, au-dessus de tout. C'est pour ça que je ne transcris pas, il faut l'écouter, l'entendre. Je traverse, elle renifle et se reprend. Alors que je comptais revenir sur Ginza tout droit, j'avise une rue commerçante à l'ancienne, sur ma droite, avec des trottoirs abrités et la circulation fermée des dimanches. Dans mes oreilles qu'elle protège un peu du froid, elle raconte son plaisir à lire en ce moment un livre d'entretiens de Gérard Depardieu qui lui aussi est un fétu de paille à qui il arrive de toucher le ciel, elle raconte ce très vieil épisode du jeune Depardieu à ses premiers cours de théâtre, qui ne savait ni parler ni sa scène, et qui avait réussi à déclencher un fou rire général, lui aussi avec rien. Au bout de cette étonnante rue du milieu du XXe siècle, c'est la station de Tsukishima, sur la ligne qui rentre directement chez moi.

Encore trop tard pour mettre au net mes notes sur l'efficace littéréticulaire. Si, si, vous verrez, c'est bien. Un jour prochain. En attendant, juste dire mon intime conviction qu'Angot est de la trempe des Duras, la seule à la rejoindre dans une certaine vibration de la corde vitale.

samedi 10 décembre 2005

Autre chose, et rarement

Lever tranquillement à 7 heures, comme jamais un samedi depuis le cours sur Duras — puisque c'est le dernier. Il restait assez peu de texte à voir. J'étais prêt hier soir.

[RLVS-13] « Harassé, au bout de toutes mes forces, je lui demande de m'aider :
Elle m'aide. Elle savait. Qui était-ce avant moi ? Je ne saurai jamais. Ça m'est égal.

Après, dans les cris, elle a insulté, elle a supplié, imploré qu'on la reprenne et qu'on la laisse à la fois, traquée, cherchant à fuir de la chambre, du lit, y revenant pour se faire capturer, savante, et il n'y a plus eu de différence entre elle et Tatiana Karl sauf dans ses yeux exempts de remords et dans la désignation qu'elle faisait d'elle-même — Tatiana ne se nomme pas, elle — et dans les deux noms qu'elle se donnait : Tatiana Karl et Lol V. Stein.»
(Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 188-189)

Pour le retour à T. Beach, lieu du traumatisme originel, tout est marqué en clair dans le texte : la mémoire qui revient (173-175) dans le train, dans les rues, au Casino, et les vertus positives de cette remémoration accompagnée. Qu'il fallait être accompagnée de Jacques Hold, sur qui elle compte (to hold) — et elle ne peut compter que sur lui, puisque son mari la prend pour une irresponsable et Tatiana pour une dingue (163).
Également écrit que ce mouvement de la mémoire n'est bon qu'en lui-même, au présent de sa psyché, que matériellement il n'apportera rien (qu'on ne revit ni ne répare le passé). Depuis Proust, on sait qu'on ne retrouve jamais le temps perdu. Au mieux on construit autre chose, et rarement.
Après ces lumières (joie et lumière sont valorisées, 165, 169, 176), la fatigue, la sieste sur la plage (183), le creux de mer basse avant de reprendre le collier des jours, la fin probable (184). Mais Jacques a ce geste mental de nier cette fin logique pour appeler l'inconnu, pour revendiquer pour Lol et pour lui le droit à la liberté de la fin non écrite, de « la fin sans fin » (184).
Et voilà justement qu'on invente qu'il faut passer la nuit ensemble, se déshabiller et entrer dans le même lit. Le choc est rude, pour Lol, de pouvoir aller au bout de ce que l'on veut quand tous vous en empêchaient depuis dix ans ! Alors, miracle littéraire, Jacques comme Duras, retirent les certitudes, comme la mer retire son eau, et laissent un texte ambigu, d'une beauté, d'une suggestivité que les lecteurs questionneront des siècles durant.
« Elle m'aide », écrit-il, mais à quoi faire ? « Elle savait », oui, mais quoi ? Est-on dans le registre mental de la gestion d'une crise de nerfs, de folie douce, ou dans un lit où l'amant découvre la science de son amante (savante) ? Être reprise ou laissée, fuir ou se faire capturer, sont-ils des verbes métaphoriques pour un esprit qui déraille, ou décrivent-ils très prosaïquement un certain goût pour les jeux érotiques — dans lesquels Jacques retrouverait à sa grande surprise une sorte de Tatiana, sans le remords qui accompagne cette dernière dans l'adultère ?... N'est-elle pas ravie, Lol, elle qui n'était jamais là, d'y être enfin doublement, là ? À la fois elle-même et sa rivale, fusion ou alternance des complémentaires à la mode extrême-orientale, qui dépasse l'antagonisme, ce concept bêtement occidental. [/RLVS-13]

En complément de programme, il nous reste juste assez de temps pour voir Nuit noire Calcutta, le court film de Marin Karmitz écrit par Duras alors qu'elle était en train de composer le Ravissement (1963-1964)... Et puis c'est l'heure du déjeuner à la Brasserie de l'Institut. Chacun(e) y va de sa thèse sur Lol : restera folle, sera guérie, restera folle, sera guérie. Chacun se fait sa conviction intime, ou l'a déjà depuis longtemps, mais tout le monde est d'accord pour dire que le texte est beau, émouvant, subtil, à jamais ouvert et accueillant. On ne s'est pas levé pour rien dix samedis de suite aux aurores...

Repos jusqu'au départ de T. pour une réunion de chercheurs, puis lecture de la presse littéraire, de mes blogs amis... Au moment de démarrer Composants de Thierry Beinstingel (Fayard, 2002), je vois que c'est l'heure d'aller faire des courses et, sortant, je tombe sur Laurent qui venait me saluer. Aller-retour ensemble pour du pain et des jus de fruits (carburants pour vitaminer demain) puis copie de quelque 200 récentes émissions de France Culture sur un dévédé réinscriptible qu'il a amené avec lui. Enfin dîner au Saint-Martin, renouer avec l'agneau et le bordeaux. Entre autres sujets, on parlera d'Alain Finkielkraut dont je lisais tout à l'heure qu'il a (sans doute été poussé à faire savoir qu'il avait) renoncé à se rendre à Lyon, aux rencontres de la Villa Gillet sur la laïcité la semaine prochaine (il y aurait une pétition qui circulerait contre lui, pour une suspension de l'émission Répliques — quels que soient mes désaccords avec ses idées, je ne signerai pas une telle pétition).

Ce jeune garçon de Dushanbe, qui semble si attentif, si soigneux, deviendra-t-il photographe à son tour ? Ou quel métier ? Il revient peut-être du lycée, il admire les photos de territoires vus du ciel. Il s'étonne sans doute des formes et des couleurs. Il acquiert une idée de la distance, de la distanciation, de la taille de la planète, de sa diversité géographique et aussi de l'unité que nous formons tous à sa surface.
D'une certaine façon, il nous rejoint dans une conscience globale qui est exigée de nous, qui nous rapproche tous et qui est aussi en train de nous rendre ronflants d'idéalisme planétaire et malheureux d'impuissance devant la dégradation, la pollution...
L'exposition des photos de Yann Arthus-Bertrand sur les grilles d'un parc tadjik reprend le principe d'exposition-promenade des grilles du Luxembourg. C'est peut-être la première fois dans ce pays. Merci à notre Bikun d'avoir capté cette expression qu'il n'expose pas dans son blog mais dans son site professionnel.

vendredi 9 décembre 2005

En train sur l'efficace

Pas de sport, ce matin. Il faut faire le ménage, la vaisselle, passer l'aspirateur, étendre le linge... en écoutant le programme de nuit de France Culture, au hasard, une émission sur le sonnet, avec des lectures d'inédits de Pasolini et de réédités de Boris Vian. Cela ne me touche guère.

Déjeuner chez Downey, juste avant la cohue, avec David et un autre collègue, appelons-le RM, on en aura besoin plus tard. Discutons du dernier casse-tête qui nous est soumis par le sort : que dès l'ouverture des réservations de vols pour la France, à trois mois d'un départ, il n'y ait déjà plus de places disponibles ! Une gabegie, quelque part. Qui se fout de nous ?...

L'Affectation, dans le shinkansen. C'est son deuxième aller-retour et j'en suis à la page 120. Deux mille kilomètres pour 120 pages, soit du 17 kilomètres la page, ou deux lignes au kilomètre. Enfin, avec moi, c'est un peu comme ça pour tous les livres...

« Je suis une structure accueillante, je suis une structure accueillante. J'essayais de m'en convaincre, de placer cette idée de moi ici, mais ce soir, comme les autres soirs, elle ne colla pas. Je ne tenais pas. J'attendais que vînt sur moi la contagion de la vie. Peut-être n'avais-je pas assez bu. Peut-être aussi n'était-ce pas mon projet. Oui, ce n'était pas mon projet.» (Alain Sevestre, L'Affectation, p. 113)

Je lève le nez. Quitte le livre, regarde vaguement le fond du wagon et me concentre sur la vision périphérique : apparaît le paysage lointain, fixe, et le défilement violent du proche paysage près des fenêtres, des deux côtés en même temps, bruyante sensation de vitesse, d'étroitesse du train, restitution de ce qu'est le percement sans fin de l'air, certitude que nos corps ne sont rien, n'ont aucune résistance dans cette vitesse des tôles...
Je me rends compte que mon paragraphe sur l'identité/l'individu de dimanche dernier précédait de peu le texte de Pierre Ouellet, qu'il y a une question connexe mais deux traitements différents. Qu'il n'y a d'ailleurs pas eu de commentaires.
J'ai quelque chose en train sur l'efficace, je ne dirai pas encore laquelle, mais pas le temps de finir ce soir. Demain, c'est la fin, la fin sans fin du Ravissement... Repassez !

jeudi 8 décembre 2005

Relevant de somnolences méritées

Un jeudi à trois cours, donc fatigant.
Sans parler des aléas des commentaires, dont je m'occupe trop.
Retour à l'aporie qui les concerne... L'époche de nos jours où je me dois rester.

Je rends le coffret de trois dévédés de Podium à David. Forcément, on reparle du film. Dans la version longue, qu'il n'a pas vue, il y a une scène que le réalisateur, Yann Moix, dans la version commentée, disait aimer beaucoup. Il s'agit d'une scène dans laquelle un groupe de sosies de Claude François, flanqués du sosie de Polnareff, font une descente dans une boîte d'aficionados de Sardou pour tout casser et enlever les trois leaders dans un entrepot désaffecté, les attacher chacun à une chaise, devant un haut-parleur de 100 Watts, d'où ils devront supporter dix heures durant l'écoute de Si j'avais un marteau... C'était marrant mais je trouve qu'il a bien fait de l'enlever de la version définitive : cette violence déplacée n'apportait rien au film et risquait fort de déplaire au vrai Sardou et à ses fans, ce qui n'aurait pas forcément été de tout repos.

« La musique était antillaise à présent et le factotum, par goût personnel, en augmentait le volume à chaque morceau si bien que, à la fin du disque compact, on ne s'entendait plus et comme tous étaient déjà éméchés, lorsque, dans une parfaite maîtrise du matériel, il shunta le zouk pour la danse des canards qui passait sur une seconde platine, irrésistiblement attirés par les trépidations connues et assez sommaires du nouveau rythme, ceux qui avaient hoché la tête et tapé du pied dans un rayon de vingt centimètres autour d'une place qu'ils avaient sentie leur à force d'atermoyer, déferlèrent sur la piste en se tenant ardemment par la main, tirèrent par un pan les irrésolus qui à leur tour en décoincèrent d'autres, firent la chenille et se donnèrent à fond, conservant toujours, dans le délire, une certaine lucidité, riaient trop fort, gesticulaient outrageusement, pour montrer à qui stationnait encore le long du buffet que, de la danse des canards, ils n'étaient pas dupes.» (Alain Sevestre, L'Affectation, p. 91-92).

Plus tard, via Litor, relevant de somnolences méritées, découvertes coup sur coup du réjouissant Sarko Skanking, montage audio issu du blog onsfoudkilao, puis un Chiraff millésimé de chez Frédéric Pierron, à déguster avant les roboratifs montages Dassault de l'antisocial belge...

Et relever le niveau pour finir, puisqu'on a parlé d'elle lundi et que j'avais précisément acheté ce livre en mars, en même temps que celui de Denis Grozdanovitch, je me souviens très bien qu'il pleuvait un peu, quand j'attendais Laurent... Voilà, huit mois après, je l'ouvre enfin...

« pour la lenteur composer le mot fin
les cassetins baillent aux corneilles
leur trop plein
plomb gobé par vitesse et la faim
des corneilles dessus les cassetins
le compost compose
littéralité cristallisée sur la pulpe du doigt
lettre extraite à longue pince
épiler les bruits des mots
ficher l'os au front de plomb
le reste à la casse »

(Caroline Sagot Duvauroux, Vol-ce-l'est, Paris : José Corti, 2004, p. 48)

mercredi 7 décembre 2005

La couleur des bords de Loire s'actualise

« Aucune situation sociale, même la plus dégradée, et même surtout celle-là, ne peut justifier d’un traitement de récurage. Face à une existence, même brouillée par le plus accablant des pedigrees judiciaires, il y a d’abord l’informulable d’une détresse : c’est toujours de l’humain qu’il s’agit, le plus souvent broyé par les logiques économiques.»
C'est beau, c'est vrai, c'est ce que je crois aussi.
Et tout le reste de la lettre ouverte est de cette trempe. C'est d'Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau et c'est chez nos amis de Remue.net, sous couvert de François Bon.
C'est beau, certes. Mais je ne suis pas sûr que le destinataire puisse concevoir tout cela ; je ne suis même pas sûr qu'il soit digne de recevoir cette lettre. Nous, oui, car elle est ouverte...

Temps beau, sec, bien frais. Les gants sont utiles. Deux cours qui passent comme une lettre à la poste.
Dans l'après-midi, je prépare des réservations d'hôtel à Orléans pour février ; jusqu'alors virtuelle, la couleur des bords de Loire s'actualise soudain. Ça me projette dans de l'avenir. Revenons sur terre. On n'est pas encore parti...

Une partie de l'après-midi à réécouter la conférence de lundi soir. Voilà où elle est, la transcription !
Bonjour à Pierre, quand il passera par ici, un jour ou l'autre. Et bien sûr, je répète que cette transcription partielle est diffusée dans l'attente d'un accord, sur le mode du qui ne dit mot consent.

« — Tu veux pas faire un ping-pong ?
Il jouait avec mon prédécesseur au gymnase, le midi, une ou deux fois par semaine. Il me laissa installer la table parce qu'il souffrait des lombaires, se mit en chaussettes et remporta deux parties en sets secs, m'offrit la belle qui fut plus serrée mais la gagna. Ça allait sonner. Réintégrant ses mocassins, il dit que je me débrouillais. Je loupais trop de smashes parce que j'attaquais mal la balle et j'attaquais mal la balle parce que je tenais mal ma raquette. Il, j'en faisais ce que je voulais, me donna quelques conseils et, dans le vide, plusieurs fois, balança de grands pains du revers.»
(Alain Sevestre, L'Affectation, Gallimard, p. 76 — on dirait moi !).

Au sport, pédalant, suite de L'Affectation, donc, d'Alain Sevestre. Difficile de citer, plus difficile que dans Les Tristes. Densité de la page, quelque chose qui rend le plus souvent l'extrait orphelin.
Revolver,  envoyé séparément des autres ouvrages de ma dernière commande parce qu'il n'était pas tout de suite disponible, est finalement arrivé hier, alors que le gros de la commande, non. Allez comprendre...
Oups !... Je viens de me rendre compte qu'il me reste une pile de copies à corriger ! Damned, I'm done...

mardi 6 décembre 2005

Aimez !

Aimé Césaire refuse de recevoir Nicolas Sarkozy.

lundi 5 décembre 2005

Yuzu, m'a-t-elle dit, espiègle

Il est juste minuit ; je ne vais donc pas me lancer dans le compte-rendu de la conférence de Pierre Ouellet à l'université Gakushuin, d'autant que je voudrais réécouter l'enregistrement pour en citer quelques passages fort intéressants.

C'était de cinq à six, au lieu du GRAAL. Alors que j'avais prévenu les membres du groupe par courriel dès mardi dernier, il y en a quand même eu trois qui sont allés à la MFJ, ce qui veut dire qu'au moins deux d'entre eux n'ont pas ouvert leur ordinateur depuis ce temps-là ! Bon bref, c'est leur problème...
Après la conférence, la discussion s'est engagée assez agréablement dans la salle des profs, avec force sushis, bières et vins rouges. Pierre Ouellet et Thierry Maré vidèrent leur différend sur Aristote, je crois bien. Je ne suis pas sûr ; j'entendais mal. Daniéla, François et moi commentions quelques auteurs du mur de pléiades. Il y en a de tous âges.
Une heure après, on est parti, douze ou quatorze, vers un petit restaurant de Mejiro dont je n'ai pas retenu le nom, d'ailleurs quelconque, culinairement parlant. J'ai pas mal discuté avec la compagne de Pierre Ouellet, Christine Palmiéri, d'arts plastiques, de création vidéo...
Et puis Satoko qui me dit qu'elle prépare une thèse sur Meschonnic ! Il faut que je lui copie des enregistements de conférences. Enfin Rieko, en doctorat sur Corneille, qui a été mon étudiante, en même temps que Satoko, d'ailleurs, il y a six ou sept ans, dans un cours de doctorat avec l'internet pour la recherche littéraire, avec une salle spéciale de la bibliothèque universitaire car rien n'était prévu dans la faculté pour ce genre de cours... ; la même Rieko qui donne maintenant à T., de temps en temps, un pot de confitures qu'elle fait elle-même, demain ça sera de la confiture de yuzu, m'a-t-elle dit, espiègle.
Comment pourrais-je jamais quitter ce pays ?

[Supplément du 7 : extraits de la conférence de Pierre Ouellet]
Le poème dans la cité


« [...] la figure du poète intellectuel, qui intervient publiquement dans les affaires de la cité, comme un Neruda, un Paz, un Pasolini ou un Brodsky, il y a quelques décennies, semble définitivement disparue. En tout cas en voie d'extinction. Sans doute parce que le poète n'a plus l'intelligence du monde. Il ne peut plus en tirer une idée générale, à partager avec l'ensemble de la société, qui pourrait dès lors lui conférer un statut d'intellectuel ou d'homme public. Le poète est devenu un homme privé. Privé de tout, dirais-je, sans jeu de mots. Privé de public ou de communauté. Privé de sens ou d'idées. Privé de monde et de réalité. En fait, le poète interroge désormais l'intelligibilité même du réel, condamné qu'il est à affronter l'insignifiance foncière des choses et à pousser jusqu'à l'insensé le sens qu'elles prennent dès lors qu'il les questionne. Vivant ainsi entre deux couches de non-sens, l'insignifiant et l'insensé, qui sont les limites inférieure et supérieure du pensable et du vivable. Les bornes de l'intelligible, qui font de l'intelligence elle-même une zone plus ou moins trouble ; en tout cas peu confortable. [...] »

« [...] Cette parole plurielle, non totalisable, qui devrait en fait faire fond au politique tel qu'on l'entendait autrefois, comme la coexistence du divers au sein de la polis, c'est-à-dire d'une cité organisée autour d'une place publique, non habitée, qu'on appelait l'agora, où circulaient et s'échangeaient librement toutes les paroles possibles, réside désormais dans le hors champ ou le contrechamp de la politeia, dans les marges et les zones d'exclusion de la gouvernance, dans les terrains vagues de la socialité post-politique que les Grecs désignent comme l'eschatia, comme dans le mot eschatologie, c'est-à-dire la limite extrême, les bords, les seuils, les espaces liminaux de la cité, où vivent les barbaroï, les barbares, les étrangers, ceux qui parlent différemment, qui baragouinent plus qu'ils ne parlementent au sens propre. La véritable agora des sociétés post-politiques n'est donc plus au cœur de la polis mais dans ses marges et ses limites, qui ne sont toutefois plus extérieures aux enceintes de l'espace public puisqu'il n'y a plus d'ailleurs, ni de lieux exotiques, au sens strict, l'étranger ayant investi chaque pli et repli de l'espace plus ou moins souterrain de la vie urbaine ou suburbaine. Ce sont les limites internes de la vie publique qui se mettent à parler, à porter la parole de l'innombrable et de l'indénombrable, du demos, conçu comme l'expression politique de la diversité et de la pluralité qui échappe radicalement à l'unité et à l'identité, à tout enfermement dans les enceintes de la nation ou de l'État, à toute appartenance à un ensemble qui homogénéise la multiplicité et l'extrême variété qu'il représente. [...] »

« [...] Tout contact social est d'abord vécu comme le rapport sensible avec une altérité, une ouverture, une béance sur l'autre au contact duquel on se sociabilise en sortant de soi, en échappant à son ego, pour faire communauté dans une altérité partagée, dans une rencontre avec ce qui nous est mutuellement étranger, à soi comme à l'autre, nouant ainsi le lien propre au socius dans un expérience de l'hétérogénéité du monde et des hommes qui ne coexistent que dans la pluralité et la diversité, dans la barbarie où la socialité primitive prend sa source, à la limite, dans les marges et sur les bords, dans l'expérience liminale de ce qui n'est pas soi, de ce qui n'est pas d'emblée identifiable ou reconnaissable, de ce qui est en retrait du sens mais rayonne jusqu'en son sein. C'est cette vie sensible primitive, exclue de la civilité, on pourrait dire même de la citoyenneté qui fait retour aujourd'hui dans la polis sous forme d'images et de paroles souvent considérées comme purs symptômes ou simples fantasmes, identifiées aux marges eschatologiques de la cité, des bruits de fond, sans signification, des parasites, comme on dit, qui phagocytent la communication rationnelle entre les gens, une barbarie d'images et de mots qu'on associe à un délire antisocial, apolitique, de pure fiction, de simple jeu, bref de l'art, de la poésie, de l'insignifiant, de l'insensé. Voilà ce à quoi nous devons toutefois tendre l'oreille, voilà ce sur quoi nous devons jeter un œil pour comprendre notre espace public partout ébranlé, la vie insensée que notre existence politique censure mais qui revient en un retour brusque du refoulé, dans la parole et les images que l'art et la littérature, la poésie en particulier, injectent ou infusent dans la cité pour que la vie, bien plus que les idées, puisse circuler dans le corps social et permettre au cœur de la polis de battre encore malgré l'apparente agonie où elle est entrée, ou l'indéniable atonie dont elle est atteinte depuis quelques décennies, où rien ne bouge qu'à coup d'attaques et de violences sans nom, terreurs occultes et guerres d'États plus ou moins larvées. [...] »

« [...] La violence sociale et la terreur politique sont des passages à l'acte qui répondent à la politique du silence, dont la marginalisation de la parole que nous connaissons de nos jours est l'une des conséquences les plus néfastes. Elle montre l'effritement du lien social minimal qui se noue dans la passion commune de l'altérité de l'étrangeté où chacun s'attache ou se rattache à l'innombrable ou à la pluralité, au demos proprement dit. Car le lien social se crée dans la compassion devant notre commune finitude et le sentiment partagé d'un dépassement de notre impuissance ou de notre condition d'être mortel, dans une parole qui transcende tout sens et toute idée, toute valeur et tout concept, toute loi et tout principe parce qu'elle est prise en charge de la vie elle-même dans sa diversité sensible irréductible, dont la force ou l'energeia assure la perpétuation du monde en sa métamorphose et ses transfigurations les plus profondes qu'on appelle l'Histoire, au sens fort. Non pas donc la succession chronologique des faits ou même des révolutions, mais la matrice infiniment fertile de l'apparaître imprévisible, de la venue ou de la survenue de ce qui arrive, non pas seulement au monde mais à chacun d'entre nous, puisque la parole qui porte cette sensibilité matricielle n'existe qu'au cœur du soi le plus intime, comme dans le réseau sanguin qui irrigue la société toute entière, où elle se diffuse à la vitesse de l'éclair en autant de chocs qui ébranlent l'édifice de la polis en lui rappelant à chaque instant le sous-sol fragile sur lequel il s'est érigé. C'est dans les déchirures du temps, les failles de l'histoire qu'arrive l'événement grâce auquel surgit ou resurgit notre socialité la plus élémentaire, dont les liens se défont à tous moments sous l'effet des traumas que l'existence collective fait subir aux singularités que nous sommes, qui s'expriment en symptômes, en syndromes, en signes de toutes sortes qui relèvent d'un pathos, d'un pâtir, d'une passion dont la poésie assure l'étrange partage où l'incommunicable et l'incommensurable sont paradoxalement mis en commun.
On sait que poïesis et pathos sont étroitement associés depuis la Poétique d'Aristote, où se trouve théorisé pour la première fois sans doute le lien serré entre créativité et négativité, entre l'excès d'être dont la parole est porteuse et le défaut que la passion introduit dans l'être, comme si les débordements de langage propres à la poésie pouvaient panser les plaies dont le pathétique troue le corps et l'âme de chacun. On pourrait généraliser cette proposition en affirmant que les pathologies sociales constituent en fait le moteur secret du vivre ensemble et que la pathologie langagière incarnée par la poésie est en conséquence le carburant discursif à quoi fonctionne un tel moteur. [...] »
(publication sous réserve d'accord de l'auteur)

dimanche 4 décembre 2005

Du gris mais on va le colorer

— Qu'est-ce que tu dis, Manche ?
— Je dis : cognez !

Je suis révolté. Je m'en veux. Ça ne tourne pas rond. Faut tout changer. Je le vois bien, quand je fais ce service profond et rapide et que Katsunori le renvoie sur moi, je suis à la même place, croyant que mon service serait gagnant, ce qui n'est pas le cas, et je ne suis pas prêt à retourner autrement que par cette sorte d'amortie débile qui lève la balle et la sort la plupart du temps. Et quand Hisae renvoie logiquement sur mon revers alors que je n'ai pas bougé du coin droit — je suis gaucher —, que je n'ai donc pas d'espace pour un mouvement de quelque envergure que ce soit, je remets en ventral inerte, qui ouvre la porte au smash hisaéen, royal.
Bref, je me suis fait étaler. Faut que je réforme mon positionnement, que je bouge plus tôt, que je sois sur toutes les balles, aucune gagnée d'avance.

L'individu oui l'identité non.
L'identité n'est pas une monade. C'est une mosaïque mouvante d'identitèmes.
Or l'identité monadique, ou plutôt la représentation de l'identité comme une monade fonde de longtemps le système social, qui a eu un besoin hystérique croissant de mettre une étiquette et une seule sur chaque individu. Cependant, la société contemporaine, fière de ses bases de données multi-critères, refonde la notion d'identité sur un modèle numérique, celui d'une liste de 0 et de 1 dans des colonnes nombreuses, après quoi, la dignité, rien à cirer, on pousse le bouton et vous êtes SDF, terroriste, mort, etc. C'est fatal, c'est personne, ça vient de la machine, personne n'est responsable.
L'identité est restée monadique (nom inscrit sur la carte du bipède que gèrent les services sociaux) mais l'individu est devenu dividu, 50, 80, 200 colonnes, dont certaines reliées à des enregistrements vidéo de tous les champs de surveillance que l'ectoplasme a traversés, et toute la biométrie à venir.
La vérité humaine, c'est le contraire. Je suis un individu, indivisible dans la dignité que les autres me doivent et qui n'existe que par le fait que les autres me l'accordent quand je leur donne la leur à tout instant depuis que je sais ce que c'est. Aussi, qu'un seul soit indigne, c'est tous qui morflent en moi dont moi. Donc la dignité humaine est une monade, ça oui. C'est LA monade qui fonde l'individu humain. On doit être loin de Kant et près de Spinoza ou de Montaigne, là, non ? J'ai bon ? Une dignité canine fondera éventuellement l'individu canin, que sais-je... Et de l'autre côté, l'identité, ce que je me sais être, ce qui dispose ma conscience à ne répondre qu'en interne chaque jour à ce nom et cette image dans le miroir même quand je ne m'y regarde pas (je m'y sais sans m'y mirer), où entrent chaque jour mes parents, mes amis, mes auteurs, mes films, mes balades, mes lieux, mes bouteilles de Guerlain et mes bols de Kyoto, mes regards sur T. et mes mots sur vous, mille instants de jouissance et de tristesse, les bords du Tarn et la chaleur de Palenque, à 150 à l'heure les mortels écarts de la moto quand les tendeurs de chaîne avaient plié, Salammbô en main dans le char d'assaut, ce bordel sur mon bureau et ma façon de passer l'aspirateur — chacune de ces choses étant inimitable, alors l'ensemble... Et pour chaque individu sa collection. Aucun mieux que les autres.

Tout ça, un battement de cils. Il pleut, on évolue dans du gris mais on va le colorer. On va à Shinjuku au restaurant de tonkatsu すずや (Suzuya), où Katsunori a emmené Hisae la semaine dernière. Juste à l'entrée de Kabukicho, un escalier pour accèder au premier à une salle vieillotte, années 60 ou 70 avec de vieilles pendules qui trottinent. C'est vite bondé. Excellent tonkatsu, recouvert de chou et de nori. Et puis à côté, dans des raviers carrés, des tsukemonos dont d'excellents umeboshis. J'en mangerai huit, quand la décence en accorde deux.
C'est l'occasion de parler d'Arale-chan et de Suppaman. Ça tombe bien, Hisae adore. Katsunori est sur le cul. Elle connaît tous les personnages. Sait pourquoi Suppaman est con. Connaît la chanson. On imagine de venir en costume. On a neuf ou dix ans d'âge (expéri)mental. Hisae, c'était mon étudiante, il y a huit ans, c'est le temps qu'il faut pour devenir amis, et me faire battre toutes les semaines au ping-pong, sans gêne.

Katsunori et moi allons à l'Institut pour voir les Fleurs de Shanghai, film de Hou Hsiao-Hsien (1998). J'y retrouve Clara et Franck, puis François. Nous avons tous la désagréable surprise d'apprendre que le film sera en chinois sous-titré japonais.
Je capte rien. Juste regarder les costumes somptueux, les gestes, les plats, les théières, les bols, les lampes à huile, ausi des horloges, des miroirs et un peu de mobilier occidentaux, au pif maison de prostitution, époque de décadence, beaucoup de pipes à opium, à un moment une date dans un bout de sous-titre, 1884, quelques fenêtres jamais approchées par la caméra, on alterne entre trois pièces avec papier peint au mur, ou deux, jamais le nez dehors, comme les filles et la domesticité, enfermées, prison physique et mentale. Quand je pourrais le revoir avec du texte audible ou lisible, je ne suis pas sûr que je le trouverai aussi intéressant qu'aujourd'hui.

samedi 3 décembre 2005

Oiseaux sauvages de la vie

[RLVS-12] « — Ton bonheur ? Et ce bonheur ? [...]
Tatiana et moi guettons la réponse de Lol. Le cœur me bat fort et je crains que Tatiana ne découvre, elle seule le peut, ce désordre dans le sang de son amant. Je la frôlais presque. Je recule d'un pas. Elle n'a rien découvert.
Lol va répondre. Je m'attends à tout. Qu'elle m'achève de la même manière qu'elle m'a découvert. Elle répond. Mon cœur s'endort.
— Mon bonheur est là.»
(Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 148).

Depuis que Lol lui a dit ça, l'autre jour, Tatiana veut savoir. Cette histoire de bonheur, si c'était possible, cela remettrait en cause les catégories établies, notamment celle où Lol a été placée, celle des fous, des assistés du cœur, des handicapés à vie de la vie. Les autres, comme Tatiana, sont seulement résignés — et névrosés, bien sûr — mais ils se tiennent à leur place et n'envisagent pas d'en partir : c'est une « impérieuse obligation première et dernière » (155). À l'opposé, il est probable qu'une partie de ce qui gêne les autres, chez Lol, qu'ils appellent ça folie ou maladie, c'est son imprévisibilité comportementale (« inquiétude passée et à venir, constante », 143, « je n'ai rien voulu », 150, « à quoi m'attendre », 152), la liberté de ton et d'action qu'ils lui prêtent (« des oiseaux sauvages de sa vie, qu'en savons-nous ? », 145), l'impossibilité de l'apprivoiser. Plus Tatiana paraît asservie, plus Lol paraît libre — mais on ne saura jamais si la bascule est réelle ou seulement dans la tête de Jacques.
Parce que le Jacques, il est sévèrement secoué !
Dès que Lol l'approche, il perd le souffle (144) ou nous fait une bouffée de chaleur (ci-dessus). Son cœur bat la chamade, comme on dit. Oui, mais ce qui intéresse Duras, c'est de faire coexister des choses que l'on dit (banalités) et des choses totalement inédites, sans doute pour nous montrer que l'être humain occupe tout ce panorama et gît dans l'amplitude. Alors, le cœur, ce siège des passions, cette métaphore éculée, comment le/la recharger ? D'abord par l'adjonction d'un complément indirect, juste un petit me, qui fait presque du verbe battre un verbe pronominal : « Le cœur me bat », avec le tremblé du sens, le verbe qui risque de sortir de son acception de battement interne, de pulsation, pour passer à celle des coups extérieurs, de la violence des coups portés — l'organe étant alors personnifié et la personne victimisée, victime de son cœur qui la bat, un comble. Ou une réalité. Ensuite, à la fin de la phrase, on passe du cœur (réel et métaphorique) au sang. Filage de la métaphore par la métonymie : le sang est bien ce que le cœur pompe. Mais en passant du cœur au sang, on passe d'un organe à peu près localisé, dans le corps comme dans la symbolique, à un fluide totalement envahissant et incontrôlable. S'il y a désordre du sang, il atteint nécessairement l'intégralité des parties du corps. C'est une hyperesthésie de l'émotion (le lat. motio signifie aussi le frisson de fièvre) dans l'attente d'une réponse à la question cruciale, la seule qui vaille.
Mais son sang n'est pas seul en circuit : plus tard, il « pompe le sang de Tatiana » qui en devient « exsangue » (167), virtuellement, bien sûr. La naissance de l'amour devient alors un acte vampirique, l'effusion une transfusion, et les deux femmes des vases communicants. [/RLVS-12]

Parfois, on passerait des heures sur un ou deux mots. Levé à 5h30, j'ai préparé des commentaires pour trois chapitres. En cours, on n'en a fait que la moitié, hélas... Et samedi prochain qui sera le dernier cours. Comment je vais faire ?

Après un déjeuner rapidement avalé à la maison, je file à la MFJ où il y a une journée d'études sur la notion de communauté, en littérature et en philosophie, avec notamment des exposés sur Genet et Duras. Je vais sans doute y retrouver Agnès, Clara, Franck, Michaël, Patrice, Olivier, François, d'autres peut-être.

[Trois jours plus tard...] François Bizet a été parfait sur le refus communautaire de Genet, Pierre Ouellet nous a révélé une discrète et presque impossible communauté poétique de telqueliens (Marcelin Pleynet et Denis Roche, notamment) entravés par leur chef. Ensuite j'avoue ne pas avoir été en mesure de comprendre les arabesques philosophiques de deux intervenants. Puis le retour sur terre, même en compagnie de Marguerite Duras (que je venais de quitter pimpante le matin), a été rude et je n'arrivais plus à suivre. Je me suis retiré, piteux, peu de temps après, laissant mes amis pour revenir me blottir dans les bras de T., ma communauté essentielle.
Heureusement, j'ai les enregistrements. Je viens de réécouter Osamu Hayashi s'interrogeant sur l'impossible communauté des amants, et c'est très intéressant, très convaincant, traversant intelligemment un grand nombre d'œuvres de Duras sans jamais quitter son sujet ni répéter Blanchot dont il est parti. [Fin de l'ajout.]

— Victoire d'Austerlitz !... On en parle ?
— Nan, laisse tomber, c'est tarte à la crème, ça traîne dans tous les médias...
— OK, alors je vais me coucher.
— C'est ça, capitalise pour le ping-pong !...

vendredi 2 décembre 2005

Avec un marteau, avec une hache ?

Pas arrivé depuis des mois : réussir à être au bureau à 8 heures un vendredi ! Garantie de deux heures de bon travail. Puis un peu de surf avant le sport. Lectures : sur les droits des créateurs de sites. Grâce à François, je retrouve le chemin de Beinstingel. Et puis pour voir les banlieues autrement qu'avec la dialectique cassandresque et fatiguée de Finkielkraut : ce Journal d'un avocat. Aussi, un anniversaire à fêter, celui de Poezibao ! Bonne continuation, Florence !
Autres sites à signaler. Souvenir de l'été à Cerisy sur le blog Nouvolivractu, merci à son auteur. Sur France Culture, toujours très fines Affinités électives, hier avec Didier Daeninckx, un parcours passionnant à écouter. Autre perle d'oreilles : Là-bas si j'y suis, archives non officielles...
Vinteix, tu connais ces gens charmants qui habitent par chez toi ? Et puis si quelqu'un passe par là, c'est ma passion secrète...

J'essaie une nouvelle machine à pédaler mais le parcours proposé m'accélère le cœur au-delà de 130, ou c'est la position de la selle qui bloque les abdominaux et coupe le souffle, ou le tableau de bord qui ne permet pas au livre d'Alain Sevestre de tenir sans être fermement tenu... Bref, quinze minutes et je suis cassé. Pas mieux à la course à pied. Je me rabats sur la fonte. Là, ça va à peu près, enfin comme d'habitude. Le bain et le sauna me remettent de bonne humeur mais il y faut un bon quart d'heure. Il y a comme ça de ces boyaux sombres et antédiluviens où l'on se trouve soudain à progresser péniblement et sans raison avant qu'un coude ne rouvre la perspective, sans que l'on sache quel infect complot vient d'être déjoué parmi nos cellules.
Derniers rayons de soleil. Déjeuner avec David au Downey, occasion de faire le point sur quelques cours à trois semaines des congés de fin d'année, sérieux et rigolade, comme le sucré salé des hambourgeois toujours excellents. Deux heures après, quand je quitte le bureau pour aller à la gare, il commence à pleuvoir un truc froid qui ne doit pas être de l'eau depuis longtemps...

Deux moments forts dans le Tout arrive du lundi 14 novembre 2005 (premier débat d'une semaine de 5 émissions sur la fracture coloniale en France) :
Pascal Blanchard (vers le milieu de l'émission) : « L'État, depuis 40 ans, est dans un silence et dans une manipulation de cette mémoire. [brouhaha...] Il faut être très clair. Il suffit de lire tout ce qui a conduit au projet de loi de l'année 2005. Quand on nous dit : « Ah, divine surprise... ou drame... grosse connerie... », soi-disant, le mot du président dessus... Ça fait deux ans et demi que le Parlement et le Sénat discutent de cette loi. Chaque citoyen français peut aller sur Internet ; tous les débats existent sur [le site de] l'Assemblée nationale. Il n'y a eu aucune surprise. Les parlementaires savent où on en est. Et de gauche comme de droite.
Et quand vous lisez les débats de nos élus de la République, depuis deux ans en commission, vous êtes, je vous assure, totalement abasourdi ! Vous vous demandez si ils vont dans la rue comme nous. Si ils par...
[interrompu] Non, non, attendez, c'est fondamental ! S'il y a une violence qui existe en face, c'est que cette violence, elle se dit : « Mais mince... Il y a une domination d'une mémoire, une seule vision historique qui nous construit des mémoriaux, des lieux, une histoire officielle, une difficulté d'aborder ces questions, des médias... » Je m'excuse de vous le dire, on ne voit quand même pas beaucoup de grands documentaires à 20h30 sur nos chaînes publique sur l'histoire de la colonisation, en dehors de la Guerre d'Algérie. Tout ça a fait, à un moment, bouillonnement et donne le sentiment, et je vous rejoins, que certains disent : « Éh ben, je vais crier très fort, pour que cette mémoire de l'état qui essaie de me digérer dans mon identité, dans l'histoire de ma famille et de l'histoire du destin de mes parents, de mes grands-parents, de mes arrières-grands-parents, ça soit aussi puissant que ce discours de l'État.»
Et je dirais qu'à ce niveau-là il faut que, oui, on dénonce ce qui peut devenir de la victimisation et de la repentance, et de l'autre côté qu'on dénonce aussi ce qui est de la manipulation de l'État qui manipule l'Histoire. Vous savez, quand un État en arrive à faire une loi pour édicter aux historiens leur métier, on sait tous que c'est un symptôme que ça ne va pas très bien.. 
[...] La loi qui est arrivée, de février 2005, heureusement que les historiens ont levé l'étendard dessus, conclusion on a un débat de fond aujourd'hui, c'est qu'on se rend bien compte que quand l'État fait monter ce genre de muraille législative, c'est qu'il se passe quelque chose dans le pays qui est relativement grave car ce type de loi depuis Vichy, on ne les avait pas vues. Je dis bien « pas vues », c'est grave : de nous demander à nous, historiens, de déjà avoir nos conclusions sur une positivité potentielle de la colonisation.
On est en 2005, on est le dernier pays au monde avec le Japon à avoir un problème sur sa mémoire coloniale.
[...] »

Quelques minutes plus tard :
Mimouna Hadjam : « [...] Je suis donc la responsable d'une association dans la Seine-Saint-Denis. En effet, je ne découvre rien du tout, je suis porteuse d'une mémoire. Je suis une enfant d'Algériens, une enfant issue d'une famille algérienne nationaliste qui ont combattu le colonialisme français et je dois dire que j'ai été au début, dans ma jeunesse, très fortement marquée par ces combats et j'ai porté cette mémoire de l'anti-colonialisme, ou en tout cas de notre point de vue algérien, je l'ai portée seule, vivant en France, et je me réjouis que vous n'êtes pas [sic] les premiers historiens, moi je n'étais pas au courant pour les travaux de 54 [allusion aux cours en Sorbonne que suivait Max Gallo], en tout cas j'ai écouté, j'ai suivi, j'ai lu les ouvrages de Benjamin Stora qui m'ont un peu réconciliée avec la France et un peu réconciliée avec ce que pouvait être l'Histoire de France. En effet aujourd'hui, la colonisation et l'histoire de la colonisation, elle est enseignée dans les livres d'école comme étant quelque chose de complètement périphérique à l'histoire de France. C'est pas du tout quelque chose qui fait partie de notre histoire, de l'Histoire de France. Il suffit de voir un peu les livres. Et moi, je remonte à même plus loin. Moi, j'ai le souvenir que quand j'étais petite, on m'a dit, dans l'Histoire de France, que Charles Martel avait écrasé les Arabes à Poitiers ! Et j'étais assise sur les bancs de l'école avec mon frère, et on se regardait et on s'est dit : « Mais il les a écrasés avec quoi ? Avec un marteau, avec une hache ? Et rien ! On savait absolument rien sur ces envahisseurs qui déjà en 732 venaient envahir la France. Donc je tiens à dire aussi que le retour de la mémoire est peut-être le fait, votre fait, messieurs les historiens, mais qu'il faut peut-être pas qu'on oublie les principaux acteurs de ce retour de la mémoire que sont les enfants de l'immigration, et particulièrement les enfants de l'immigration algérienne [...] Je ne me considère pas comme une indigène parce que je ne veux pas offenser mon père qui a été emprisonné dans les geôles du Colonialisme, je n'offense pas mon frère qui est mort assassiné et qui, lui, s'est battu pour me donner un pays et une nationalité, je n'offenserai pas mon oncle qui a été guillotiné pendant la guerre de libération algérienne, je n'offenserai pas les centaines de milliers d'Algériens qui ont été assassinés. Je ne suis pas une indigène. Je suis une citoyenne de cette république. Je me bats mais je suis discriminée, je suis consciente que je vis dans une souffrance, et dans la souffrance dans tous les sens du terme : sous-France. J'appartiens pas à la France. Mais moi je me revendique comme étant une citoyenne. Il y a 20 ans, j'ai marché pour l'égalité des droits, [Pourtant] je n'ai pas les mêmes droits que les autres. Mais je ne suis pas une indigène, je te le dis [pour Houria Bouteldja, qui revendique l'Appel des Indigènes de la République], je n'offenserai pas la mémoire de mes parents. Je suis porteuse de cette mémoire, qu'on le veuille ou non. Et j'aimerais qu'un jour cette mémoire ne soit pas seulement ma mémoire mais que je sois rejointe aussi par tous les groupes porteurs d'autres mémoires pour que ensemble, en effet... Seule, trop souvent seule avec mes amis, on s'est retrouvés, jusqu'à ce que Delanoë mette sa plaque, tout seuls sur le quai de Jemmapes à dire : « Papon, assassin de Juifs et d'Arabes ! » Nous, on veut qu'il soit jugé pour crime contre l'humanité, pour ce qu'il a fait ici, en plein cœur de Paris. On n'était pas beaucoup à le dire. Il a fallu que Delanoë mette sa plaque, il a fallu la médiatisation pour que aujourd'hui... Il y a quelques jours, le maire de La Courneuve inaugurait une rue du 17-Octobre-1961, et qu'est-ce que fait Sarkozy ?, après nous avoir insultés de racailles, de voyous, de vermines, il nous instaure le couvre-feu qui, pour moi, à mes yeux, n'est ni plus ni moins qu'une gestion coloniale. [...] »

jeudi 1 décembre 2005

Les habitudes de son train

Quelque désagréable que soit Alain Finkielkraut dans ses modes de discours (perception qui n'engage peut-être que moi), il convient cependant de l'écouter, de laisser sa pensée se développer, y compris lorsqu'elle recule pour prendre une question de plus loin, au risque de ne jamais y répondre, d'en attraper une autre au vol, d'être entravé par l'ire d'un impatient — et de bien réfléchir.
Dans les Matins de France Culture du 28 novembre, Sylvain Bourmeau n'est pas très performant. Il s'entend mieux à accuser qu'à débattre, et préfère le terrain, comme il dit, à la philosophie, ou la littérature — qu'il voit, lui, Bourmeau, surtout comme un divertissement, la littérature...
Il eût été mieux de trouver un adversaire à la hauteur. D'autant que les idées que Finkielkraut avance sont souvent séduisantes. Sa rhétorique les pare d'un vernis de vérité que l'enthousiasme de son élocution porte jusqu'en votre for intérieur où elles risquent de s'installer durablement si vous n'avez pas déjà soit un bon système de défense (de type idéologique, qui repousse sans réfléchir), soit un matériel d'analyse susceptible de mettre rapidement à l'épreuve ces chevaux de Troie mentaux pour montrer qu'ils sont eux-mêmes les produits d'une idéologie simplette et... réactionnaire. Oui, on y revient.
Car même une pensée articulée et englobante, virevoltante, pourrait-on dire, rapide à aligner des arguments, à enchaîner des causes et des conséquences, à nommer des références et des cautions, peut être en fait le produit d'une idéologie simplette. Parfois même sans que son locuteur ne puisse s'en rendre compte, tout emporté qu'il est par son tempérament et la lourdeur des habitudes de son train (formation intellectuelle, fréquentation d'élites flatteuses, sédimentation des certitudes historiques, etc.) — alors qu'il serait peut-être le premier à se condamner s'il était un autre...

Jacques Rancière, par exemple, aurait été un bon interlocuteur. À l'écouter le lendemain dans Tout arrive, j'avais même l'impression qu'il était en train de répondre aux Matins de la veille... alors même qu'il dialoguait avec Bruce Bégout et Jean-Philippe Domecq.

Au sujet du procès d'Outreau à Paris, je ne suis pas mécontent de ce que j'écrivais en mai 2004... Mais comment va-t-on rendre le temps perdu, la dignité bafouée, les situations professionnelles et affectives brisées ?

Aujourd'hui, c'est ZEP ou pas ZEP. Première fois, à ma connaissance, qu'un gouvernement devient un forum permanent d'oppositions diamétrales (en apparence), occultant tous les autres partis politiques. D'une escarmouche occasionnelle entre deux ministres, autrefois, on est passé ces dernières semaines à une occupation permanente de tous les médias par deux pantins qui soufflent le chaud et le froid, pour distraire un hexagone qui tourne hexaèdre. Et ça marche tellement bien, la narcose du PAF par l'info, que l'on s'apprête à lancer une chaîne internationale d'abrutissement ! (C'est TV5 qui va morfler !)

Aussi, après la fatigue de trois cours, ayant momentanément renoncé à toute lecture sérieuse, j'ai regardé L'aventure c'est l'aventure (Claude Lelouch, 1972). Une histoire assez peu intéressante, prétexte à numéros d'acteurs dans des jeux quelque peu figés (Lino Ventura, Aldo Maccione), sinon des têtes qu'il est plaisant de revoir (Charles Denner, Jacques Brel). Du coup, je vais m'arrêter là pour aller relever le niveau au lit, entamer le dernier Meschonnic, arrivé hier : Et il a appelé. Traduction du Lévitique (Desclée de Brouwer, 2005). Le pur et l'impur, toujours d'actualité, ça.