Il est juste minuit ; je ne vais donc pas me lancer dans le compte-rendu
de la conférence de Pierre Ouellet à l'université Gakushuin,
d'autant que je voudrais réécouter l'enregistrement pour en
citer quelques passages fort intéressants.
C'était de cinq à six, au lieu du GRAAL. Alors que j'avais
prévenu les membres du groupe par courriel dès mardi dernier,
il y en a quand même eu trois qui sont allés à la MFJ,
ce qui veut dire qu'au moins deux d'entre eux n'ont pas ouvert leur ordinateur
depuis ce temps-là ! Bon bref, c'est leur problème...
Après la conférence, la discussion s'est engagée assez
agréablement dans la salle des profs, avec force sushis, bières
et vins rouges.
Pierre
Ouellet
et Thierry Maré vidèrent leur différend sur Aristote,
je crois bien. Je ne suis pas sûr ; j'entendais mal. Daniéla,
François et moi commentions quelques auteurs du mur de pléiades.
Il y en a de tous âges.
Une heure après, on est parti, douze ou quatorze, vers un petit restaurant
de Mejiro dont je n'ai pas retenu le nom, d'ailleurs quelconque, culinairement
parlant. J'ai pas mal discuté avec la compagne de Pierre
Ouellet,
Christine
Palmiéri, d'
arts
plastiques, de création vidéo...
Et puis Satoko qui me dit qu'elle prépare une thèse sur Meschonnic
! Il faut que je lui copie des enregistements de conférences. Enfin
Rieko, en doctorat sur Corneille, qui a été mon étudiante,
en même temps que Satoko, d'ailleurs, il y a six ou sept ans, dans
un cours de doctorat avec l'internet pour la recherche littéraire,
avec une salle spéciale de la bibliothèque universitaire car
rien n'était prévu dans la faculté pour ce genre de
cours... ; la même Rieko qui donne maintenant à T., de temps
en temps, un pot de confitures qu'elle fait elle-même, demain ça
sera de la confiture de
yuzu,
m'a-t-elle dit, espiègle.
Comment pourrais-je jamais quitter ce pays ?
[Supplément du 7 : extraits de la conférence
de Pierre Ouellet]
Le poème dans la cité
« [...] la figure du poète intellectuel, qui intervient
publiquement dans les affaires de la cité, comme un Neruda, un Paz,
un Pasolini ou un Brodsky, il y a quelques décennies, semble
définitivement disparue. En tout cas en voie d'extinction. Sans doute
parce que le poète n'a plus l'intelligence du monde. Il ne peut plus
en tirer une idée générale, à partager avec l'ensemble
de la société, qui pourrait dès lors lui conférer
un statut d'intellectuel ou d'homme public. Le poète est devenu un
homme privé. Privé de tout, dirais-je, sans jeu de mots. Privé
de public ou de communauté. Privé de sens ou d'idées.
Privé de monde et de réalité. En fait, le poète
interroge désormais l'intelligibilité même du réel,
condamné qu'il est à affronter l'insignifiance foncière
des choses et à pousser jusqu'à l'insensé le sens qu'elles
prennent dès lors qu'il les questionne. Vivant ainsi entre deux couches
de non-sens, l'insignifiant et l'insensé, qui sont les limites inférieure
et supérieure du pensable et du vivable. Les bornes de l'intelligible,
qui font de l'intelligence elle-même une zone plus ou moins trouble ;
en tout cas peu confortable. [...] »
« [...] Cette parole plurielle, non totalisable, qui devrait en fait
faire fond au politique tel qu'on l'entendait autrefois, comme la coexistence
du divers au sein de la
polis, c'est-à-dire d'une cité
organisée autour d'une place publique, non habitée, qu'on appelait
l'agora, où circulaient et s'échangeaient librement toutes
les paroles possibles, réside désormais dans le hors champ
ou le contrechamp de la
politeia, dans les marges et les zones d'exclusion
de la gouvernance, dans les terrains vagues de la socialité post-politique
que les Grecs désignent comme l'
eschatia, comme dans le mot
eschatologie, c'est-à-dire la limite extrême,
les bords, les seuils, les espaces liminaux de la cité, où
vivent les
barbaroï, les barbares, les étrangers, ceux
qui parlent différemment, qui baragouinent plus qu'ils ne parlementent
au sens propre. La véritable agora des sociétés post-politiques
n'est donc plus au cœur de la
polis mais dans ses marges et ses
limites, qui ne sont toutefois plus extérieures aux enceintes de l'espace
public puisqu'il n'y a plus d'ailleurs, ni de lieux exotiques, au sens strict,
l'étranger ayant investi chaque pli et repli de l'espace plus ou moins
souterrain de la vie urbaine ou suburbaine. Ce sont les limites internes
de la vie publique qui se mettent à parler, à porter la parole
de l'innombrable et de l'indénombrable, du
demos, conçu
comme l'expression politique de la diversité et de la pluralité
qui échappe radicalement à l'unité et à l'identité,
à tout enfermement dans les enceintes de la nation ou de l'État,
à toute appartenance à un ensemble qui homogénéise
la multiplicité et l'extrême variété qu'il représente.
[...] »
« [...] Tout contact social est d'abord vécu comme le rapport
sensible avec une altérité, une ouverture, une béance
sur l'autre au contact duquel on se sociabilise en sortant de soi, en échappant
à son ego, pour faire communauté dans une altérité
partagée, dans une rencontre avec ce qui nous est mutuellement étranger,
à soi comme à l'autre, nouant ainsi le lien propre au
socius
dans un expérience de l'hétérogénéité
du monde et des hommes qui ne coexistent que dans la pluralité et
la diversité, dans la barbarie où la socialité primitive
prend sa source, à la limite, dans les marges et sur les bords, dans
l'expérience liminale de ce qui n'est pas soi, de ce qui n'est pas
d'emblée identifiable ou reconnaissable, de ce qui est en retrait
du sens mais rayonne jusqu'en son sein. C'est cette vie sensible primitive,
exclue de la civilité, on pourrait dire même de la citoyenneté
qui fait retour aujourd'hui dans la
polis sous forme d'images et
de paroles souvent considérées comme purs symptômes ou
simples fantasmes, identifiées aux marges eschatologiques de la cité,
des bruits de fond, sans signification, des parasites, comme on dit, qui
phagocytent la communication rationnelle entre les gens,
une barbarie d'images et de mots qu'on associe à un délire
antisocial, apolitique, de pure fiction, de simple jeu, bref de l'art, de
la poésie, de l'insignifiant, de l'insensé. Voilà ce
à quoi nous devons toutefois tendre l'oreille, voilà ce sur
quoi nous devons jeter un œil pour comprendre notre espace public partout
ébranlé, la vie insensée que notre existence politique
censure mais qui revient en un retour brusque du refoulé, dans la
parole et les images que l'art et la littérature, la poésie
en particulier, injectent ou infusent dans la cité pour que la vie,
bien plus que les idées, puisse circuler dans le corps social et permettre
au cœur de la
polis de battre encore malgré l'apparente agonie
où elle est entrée, ou l'indéniable atonie dont elle
est atteinte depuis quelques décennies, où rien ne bouge qu'à
coup d'attaques et de violences sans nom, terreurs occultes et guerres d'États
plus ou moins larvées. [...] »
« [...] La violence sociale et la terreur politique sont des passages
à l'acte qui répondent à la politique du silence, dont
la marginalisation de la parole que nous connaissons de nos jours est l'une
des conséquences les plus néfastes. Elle montre l'effritement
du lien social minimal qui se noue dans la passion commune de l'altérité
de l'étrangeté où chacun s'attache ou se rattache à
l'innombrable ou à la pluralité, au
demos proprement
dit. Car le lien social se crée dans la compassion devant notre commune
finitude et le sentiment partagé d'un dépassement de notre
impuissance ou de notre condition d'être mortel, dans une parole qui
transcende tout sens et toute idée, toute valeur et tout concept,
toute loi et tout principe parce qu'elle est prise en charge de la vie elle-même
dans sa diversité sensible irréductible, dont la force ou l'
energeia
assure la perpétuation du monde en sa métamorphose et ses transfigurations
les plus profondes qu'on appelle l'Histoire, au sens fort. Non pas donc la
succession chronologique des faits ou même des révolutions,
mais la matrice infiniment fertile de l'apparaître imprévisible,
de la venue ou de la survenue de ce qui arrive, non pas seulement au monde
mais à chacun d'entre nous, puisque la parole qui porte cette sensibilité
matricielle n'existe qu'au cœur du soi le plus intime, comme dans le réseau
sanguin qui irrigue la société toute entière, où
elle se diffuse à la vitesse de l'éclair en autant de chocs
qui ébranlent l'édifice de la
polis en lui rappelant
à chaque instant le sous-sol fragile sur lequel il s'est érigé.
C'est dans les déchirures du temps, les failles de l'histoire qu'arrive
l'événement grâce auquel surgit ou resurgit notre socialité
la plus élémentaire, dont les liens se défont à
tous moments sous l'effet des traumas que l'existence collective fait subir
aux singularités que nous sommes, qui s'expriment en symptômes,
en syndromes, en signes de toutes sortes qui relèvent d'un
pathos,
d'un pâtir, d'une passion dont la poésie assure l'étrange
partage où l'incommunicable et l'incommensurable sont paradoxalement
mis en commun.
On sait que
poïesis et
pathos sont étroitement
associés depuis la
Poétique d'Aristote, où
se trouve théorisé pour la première fois sans doute
le lien serré entre créativité et négativité,
entre l'excès d'être dont la parole est porteuse et le défaut
que la passion introduit dans l'être, comme si les débordements
de langage propres à la poésie pouvaient panser les plaies
dont le pathétique troue le corps et l'âme de chacun. On pourrait
généraliser cette proposition en affirmant que les pathologies
sociales constituent en fait le moteur secret du
vivre ensemble
et que la pathologie langagière incarnée par la poésie
est en conséquence le carburant discursif à quoi fonctionne
un tel moteur. [...] »
(publication sous réserve d'accord de l'auteur)