Je m'ai à l'œil
Par Berlol, lundi 12 décembre 2005 à 23:36 :: General :: #99 :: rss
Avant ce journal et d'avoir des lecteurs, je n'envisageais les fuseaux horaires
que de façon ludique (se lève ici, se couche là, amusant,
l'idée) ou de façon pratique (téléphoner à
quelqu'un sans le réveiller, compter les heures de vol).
Maintenant, il s'agit d'une présence ordinaire. Comme on sait son nom, où sont ses clefs, qui l'on aime, je sais l'heure qu'il est ici et là. Premièrement.
Ce que j'écris ici depuis deux ans n'est pas d'un genre. De plusieurs peut-être. C'est ouvert. On m'attend au tournant. J'y suis, je n'y suis pas. Chaque jour, je m'attends au tournant, moi aussi. Je m'ai à l'œil. Ce n'est pas une quête d'amour. Ce n'est pas la composition d'une œuvre selon un plan. C'est une expérience littéraire et réticulaire. Il y en a qui suivent, il y en a qui décrochent. Il y en a qui se méprennent, il y en a qui déraillent. Et puis moi-même j'en suis d'autres. On est embarqué. Deuxièmement.
C'est une mutuelle considération d'exister. Elle me donne une satisfaction, celle d'utiliser efficacement l'inutilité de ma vie (au regard de l'univers), en occupant simultanément un grand nombre de lieux, en étant considéré comme interlocuteur par une inimaginable diversité d'êtres humains — presque tous francophones. Je dors, on me lit ici (dans un certain contexte : on a fait du café, c'est le matin). Je prends un train, on me lit là (dans un autre contexte : googlage de boulot, tiens, c'est quoi Berlol ?). Je lis untel, untel me lit, en même temps parfois. L'efficace d'une existence par sa démultiplication pourrait ne pas être nouvelle mais elle l'est. Elle l'est, cette efficace-ci, parce qu'elle se passe des pertes de temps (et) de la condescendance. La condescendance des éditeurs, la condescendance des critiques, la condescendance des circuits commerciaux. Je suis mon juge littéraire, mes lecteurs aussi ; entre eux et moi, personne. Personne pour venir mettre sa stratégie — une stratégie qui se réfère plus au groupe social où grenouille le fameux personne qu'à ma valeur (mesurable avec quel instrument, d'ailleurs ?). Troisièmement.
Je ne dis pas que je n'aime pas le livre. Je l'admire et le vénère. J'en tripote et j'en dorlote tous les jours. J'en compulse et j'en expulse comme je respire. J'en compote et j'en tripulse, même. Mais j'essaie autre chose. On veut bien ? Je peux essayer ? Je ne tords pas les forêts ni ne fais de tort aux libraires. Quoique... Sans soumettre, sans les fourches caudines, sans les chiffres de vente ni les chèques à la clé. Étant en mille lieux du réticule, en milieu réticulaire, je suis à mille lieues de ceux qui font et profitent du milieu littéraire. Pourtant je (et d'autres) deviens ce milieu, en mille lieux. Quatrièmement.
Alors, mon efficace ? Comprise ?
Non, ne sortez pas les étiquettes mégalo ou schizo !
Reprenez la lecture, ce n'est pas long. Je vis ma vie, je n'en ai qu'une. Et en même temps, j'en projette des poussières partout dans le réseau. Des poussières spéciales, travaillées, biseautées, poncées, gavées d'électronique, qui gonflent, qui émettent un truc de ma composition, un mélange qui me vaut, qui me représente, chaque jour.
Encore une fois, je ne suis pas seul. Pas le seul. Pas plus pas moins que d'autres, avec chacun son type de biseautage, sa ponceuse, son mélange. Nous sommes libres. Nous emmerdons la maréchaussée du livre.
J'avais cette efficace qui me trottait dans l'esprit depuis un moment. Peut-être même d'avant. J'ai dû en parler déjà. Mais pas de cette façon concentrée, avec cette conscience claire et les fuseaux horaires dans ma main. Vendredi, dans le train, alors que je me figurais les Mercédès de Zwiertchlewski, dans L'Affectation d'Alain Sevestre (p. 110-113), les possibles permutations progressives des trois voitures jusqu'à Samarkand, c'est entré en résonance avec les pierres dans les poches de Molloy, le faire à défaire du Bartlebooth de Perec, et avec le défilement sauvage des paysages par les fenêtres, et les fonctions de géoposition des téléphones et des logiciels, etc., etc. Une résonance littéraire des êtres et des territoires qui fait que je ne suis pas condamné à ne vivre qu'avec les gens qui m'entourent localement et professionnellement, que je peux vivre littérairement avec des gens d'ailleurs, introuvables sans cette littéréticularité, qui m'apprécient et que j'apprécie, sans que je sois une charge pour eux, sans qu'ils en soient une pour moi.
Car personne ne m'a empêché d'aller déjeuner au Saint-Martin avec T., ni d'écouter Étienne Balibar et Daniel Bensaïd dans les Vendredis de la philosophie. Ni de relire deux chapitres de l'Histoire de l'œil de Bataille, l'odeur de Marcelle (en l'absence d'icelle) et une tache de soleil (qui se passe sous la lune) pour en discuter au GRAAL. Ni d'abandonner mes amis sans dîner avec eux pour vite retrouver T., une salade de tomates, un poisson, et regarder avec elle la fin de Femme fatale et Mad Max, enregistrés respectivement la veille et l'après-midi même.
Questions aux batailliens du réticule : le texte de la Pléiade, deux lignes avant le chapitre Une tache de soleil (p. 15) contient un verbe au futur : « Tu pourras lui fesser la figure [...] », alors que l'édition de la même version dans les œuvres complètes contient le verbe au conditionnel : « Tu pourrais lui fesser la figure [...] ». Ne serait-ce pas une co(q)uille de la Pléiade ? Ou ai-je eu la berlue ?
Maintenant, il s'agit d'une présence ordinaire. Comme on sait son nom, où sont ses clefs, qui l'on aime, je sais l'heure qu'il est ici et là. Premièrement.
Ce que j'écris ici depuis deux ans n'est pas d'un genre. De plusieurs peut-être. C'est ouvert. On m'attend au tournant. J'y suis, je n'y suis pas. Chaque jour, je m'attends au tournant, moi aussi. Je m'ai à l'œil. Ce n'est pas une quête d'amour. Ce n'est pas la composition d'une œuvre selon un plan. C'est une expérience littéraire et réticulaire. Il y en a qui suivent, il y en a qui décrochent. Il y en a qui se méprennent, il y en a qui déraillent. Et puis moi-même j'en suis d'autres. On est embarqué. Deuxièmement.
C'est une mutuelle considération d'exister. Elle me donne une satisfaction, celle d'utiliser efficacement l'inutilité de ma vie (au regard de l'univers), en occupant simultanément un grand nombre de lieux, en étant considéré comme interlocuteur par une inimaginable diversité d'êtres humains — presque tous francophones. Je dors, on me lit ici (dans un certain contexte : on a fait du café, c'est le matin). Je prends un train, on me lit là (dans un autre contexte : googlage de boulot, tiens, c'est quoi Berlol ?). Je lis untel, untel me lit, en même temps parfois. L'efficace d'une existence par sa démultiplication pourrait ne pas être nouvelle mais elle l'est. Elle l'est, cette efficace-ci, parce qu'elle se passe des pertes de temps (et) de la condescendance. La condescendance des éditeurs, la condescendance des critiques, la condescendance des circuits commerciaux. Je suis mon juge littéraire, mes lecteurs aussi ; entre eux et moi, personne. Personne pour venir mettre sa stratégie — une stratégie qui se réfère plus au groupe social où grenouille le fameux personne qu'à ma valeur (mesurable avec quel instrument, d'ailleurs ?). Troisièmement.
Je ne dis pas que je n'aime pas le livre. Je l'admire et le vénère. J'en tripote et j'en dorlote tous les jours. J'en compulse et j'en expulse comme je respire. J'en compote et j'en tripulse, même. Mais j'essaie autre chose. On veut bien ? Je peux essayer ? Je ne tords pas les forêts ni ne fais de tort aux libraires. Quoique... Sans soumettre, sans les fourches caudines, sans les chiffres de vente ni les chèques à la clé. Étant en mille lieux du réticule, en milieu réticulaire, je suis à mille lieues de ceux qui font et profitent du milieu littéraire. Pourtant je (et d'autres) deviens ce milieu, en mille lieux. Quatrièmement.
Alors, mon efficace ? Comprise ?
Non, ne sortez pas les étiquettes mégalo ou schizo !
Reprenez la lecture, ce n'est pas long. Je vis ma vie, je n'en ai qu'une. Et en même temps, j'en projette des poussières partout dans le réseau. Des poussières spéciales, travaillées, biseautées, poncées, gavées d'électronique, qui gonflent, qui émettent un truc de ma composition, un mélange qui me vaut, qui me représente, chaque jour.
Encore une fois, je ne suis pas seul. Pas le seul. Pas plus pas moins que d'autres, avec chacun son type de biseautage, sa ponceuse, son mélange. Nous sommes libres. Nous emmerdons la maréchaussée du livre.
J'avais cette efficace qui me trottait dans l'esprit depuis un moment. Peut-être même d'avant. J'ai dû en parler déjà. Mais pas de cette façon concentrée, avec cette conscience claire et les fuseaux horaires dans ma main. Vendredi, dans le train, alors que je me figurais les Mercédès de Zwiertchlewski, dans L'Affectation d'Alain Sevestre (p. 110-113), les possibles permutations progressives des trois voitures jusqu'à Samarkand, c'est entré en résonance avec les pierres dans les poches de Molloy, le faire à défaire du Bartlebooth de Perec, et avec le défilement sauvage des paysages par les fenêtres, et les fonctions de géoposition des téléphones et des logiciels, etc., etc. Une résonance littéraire des êtres et des territoires qui fait que je ne suis pas condamné à ne vivre qu'avec les gens qui m'entourent localement et professionnellement, que je peux vivre littérairement avec des gens d'ailleurs, introuvables sans cette littéréticularité, qui m'apprécient et que j'apprécie, sans que je sois une charge pour eux, sans qu'ils en soient une pour moi.
Car personne ne m'a empêché d'aller déjeuner au Saint-Martin avec T., ni d'écouter Étienne Balibar et Daniel Bensaïd dans les Vendredis de la philosophie. Ni de relire deux chapitres de l'Histoire de l'œil de Bataille, l'odeur de Marcelle (en l'absence d'icelle) et une tache de soleil (qui se passe sous la lune) pour en discuter au GRAAL. Ni d'abandonner mes amis sans dîner avec eux pour vite retrouver T., une salade de tomates, un poisson, et regarder avec elle la fin de Femme fatale et Mad Max, enregistrés respectivement la veille et l'après-midi même.
Questions aux batailliens du réticule : le texte de la Pléiade, deux lignes avant le chapitre Une tache de soleil (p. 15) contient un verbe au futur : « Tu pourras lui fesser la figure [...] », alors que l'édition de la même version dans les œuvres complètes contient le verbe au conditionnel : « Tu pourrais lui fesser la figure [...] ». Ne serait-ce pas une co(q)uille de la Pléiade ? Ou ai-je eu la berlue ?
Commentaires
1. Le lundi 12 décembre 2005 à 10:51, par vinteix :
En effet, c'est troublant... futur ou conditionnel ? Dans les deux versions du texte, la Pleiade donne le futur... Dans les "Oeuvres completes", le conditionnel est dans la 1ere version seulement (1928), pas dans la seconde ; mais dans l'edition de Pauvert (2001), fac-simile des 2 versions, on a le futur dans les 2 textes. Dans l'edition de poche 10/18 (2eme version), on a le conditionnel...
Ceci dit, dans cette Pleaide, il y a pas mal de coquilles, a commencer par la bibliographie, pleine d'erreurs.
Au-dela de ce detail, personnellement, je vois peu de litterature dans les blogs... des pensees, des idees, quelques "fusees" qui sont comme des bribes de litterature, mais le plus souvent des commentaires, a la maniere d'un journal ou d'un carnet de voyage... ce qui n'est pas sans interet... Mais c'est plus de l'ordre de l'esquisse ou du brouillon...
2. Le lundi 12 décembre 2005 à 11:09, par vinteix :
... ou alors, bien souvent, aussi, des defoulements nerveux, des epanchements proches parfois de la crise d'adolescence, quand on voit l'opiniatrete avec laquelle les commentaires fusent, auxquels j'ai eu le tort, moi aussi, de me laisser prendre une ou deux fois...
3. Le lundi 12 décembre 2005 à 11:47, par vinteix :
Dans le deuxieme message, je parlais bien evidemment des commentaires.
4. Le lundi 12 décembre 2005 à 12:18, par jorgensen :
oui d'accord
urgent de mettre à l'épreuve l'outil blog sur du long terme en restant exigeant
j'avais décroché mais promis de revenir
c'est fait depuis hier
drogue dure
5. Le lundi 12 décembre 2005 à 14:01, par FB :
les questions ici évoquées sont toutes nôtres, même à fuseau horaire zéro _ l'espace commentaire, puisqu'ici on nous accueille, se devrait d'en être la mise en travail _ bon, à part "on me lilas" (en plein hiver) _ par exemple bizarre l'assimilation livre/chèque etc _ le dialogue entamé avec le Lichen, lichen d'Emaz ou cette lecture d'Alain Sevestre que je ne connaissais pas du tout, c'est à la fois dialogue avec le livre, et la preuve que le travail qu'on ébauche sur Internet dispose de sa propre autonomie, y compris dans les longueurs diffusables, et la description même du réel : comme si la description du réel était pour chaque époque et chaque technique un prolongement de la forme matérielle de la langue en partage - allez, j'arrête ou repars monologuer chez moi, JP Goux est venu dîner ce soir avec une bouteille de Morgon...
6. Le lundi 12 décembre 2005 à 14:07, par FB :
ceci est un message privé (désolé Berlol) :
"jorgensen" puisque tu signes ainsi, content de te voir de retour dans le jardin virtuel ! je remets lien sur mes pages
il n'y aurait pas besoin de créer un compte "blogger" pour mettre un commentaire chez toi, je te l'aurais dit sur place ! (et un autre titre que "l'émoi des mots" ? - "fuseau horaire Rezé" tiens par exemple...
7. Le mardi 13 décembre 2005 à 01:52, par Berlol :
Merci, Vinteix, d'avoir vérifié. Comme quoi, il y a toujours à faire gaffe. Sus aux coquilles !
Tu dis que tu ne vois pas beaucoup de littérature dans les blogs, mais de toute façon on n'en voit pas beaucoup non plus dans les livres, proportionnellement...
Pas de mal, pour le message privé ! Bonjour à l'ami Jorgensen !
Oui, l'assimilation livre-chèque, on sait qu'elle est minoritaire, en nombre d'écrivains, puisque la plupart ne vivent pas de leurs droits d'auteurs. Mais les médias font mousser les titres qui rapportent, comme tu le sais, et parlent de ces chèques mirobolants, maintenant avec le même langage que pour des transferts de footballeurs ; ils arrivent à faire croire à une majorité de gens que c'est l'aboutissement de la carrière littéraire, le must en matière de publication. Moi, je n'en crois rien, mais je me place de ce point de vue doxique pour mieux souligner mon éthique.
Sauf que j'ai oublié de parler des blogs professionnels, ou rémunérés, qui commencent à exister. Un nouveau créneau pour se faire de la maille...
8. Le mardi 13 décembre 2005 à 02:07, par vinteix :
Pour ce qui est des livres, c'est vrai aussi, en effet, "proportionnellement".
9. Le mardi 13 décembre 2005 à 03:52, par cécile :
Berlol
C'est pas fait pour, tu ne cherches pas ça, mais là, moi, de mon côté, je veux te le dire : j'aime vraiment cette expérience que tu fais, et la façon claire, honnête, exigeante et si chaleureuse dont tu la mets en oeuvre, et dont, aujourd'hui précisément, tu l'exposes, bref, tout y est dans ce billet de ce qui me plait de ta démarche, et par là, par bribes, de ta personne; un écho à ma propre façon de penser et d'éprouver, même si, de mon côté je ne propose pas quelque chose en parallèle, simultanément, bizeautages et mélanges, ni même vraiment dans les commentaires; plus du côté de la réception (active), mais je "suis" (j'ai mis des guillements pour reprendre "suivre" mais "être" ça marche aussi) : je suis et je suis (toujours) là, donc !
10. Le mardi 13 décembre 2005 à 04:48, par Arte :
condescendance ? Ca se transmet ?
11. Le mardi 13 décembre 2005 à 05:15, par Berlol :
Hélas oui, Arte, c'est même une belle pendémie ! Fais gaffe à toi.
Merci, Cécile, ça me touche beaucoup, qu'il y ait de tels accords, presque musicaux (sortez les violons). Ça ne s'impose pas à tout le monde. Mais qu'il y en ait quelques-uns, quelques-unes, oui, c'est rassurant.
12. Le mardi 13 décembre 2005 à 10:24, par alain :
moi aussi, je suis.
avec plaisir.
13. Le mardi 13 décembre 2005 à 11:39, par k :
i tou
14. Le mardi 13 décembre 2005 à 11:53, par k :
je suis là. je ne suis jamais lon.
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