Ne pas faire de carrière du tout !
Par Berlol, dimanche 22 janvier 2006 à 15:57 :: General :: #151 :: rss
Lancez Google, ça rebondit.
« Le magazine Livres Hebdo a publié aujourd’hui que Google aurait numérisé des centaines d’ouvrages français, sans aucune autorisation des maisons d’éditions. [...] Les œuvres "pillées" appartiendraient aux éditeurs Gallimard, Grasset, Hachette ou Fayard, et antérieures à 1970, les auteurs étant Albert Camus, Paul Valéry, André Malraux, André Gide ou André Breton.» (chez OpenFiles.com)
On peut aussi ne pas faire de carrière du tout !
C'est la réflexion que je me suis faite après être sorti du Petit Lieutenant (2005), film de Xavier Beauvois (il faut l'avoir vu pour comprendre). Ce film est une pure merveille (il y a des avis différents), une étude de moeurs qui est une fiction sans effet de fiction, ni musique d'accompagnement, ni jeu d'acteur qui montrerait qu'on joue (Beauvois s'est donné un rôle d'extrême-droite...). Au début, d'ailleurs, voyant Jalil Lespert, je me croyais dans Ressources humaines... La même caméra qui observe le monde autour de lui, comme si ce n'était pas pour faire un film, découvrant en même temps que lui son nouvel univers de travail, la police judiciaire de Paris. Et il ne se passe pas grand chose. De fil en aiguille, même quand il y a un cadavre, on ne se croit pas dans un film policier. Nathalie Baye et Jacques Perrin sont excellents dans leur retenue, les quelques mots qui disent tout le passé, la rémanence du passé dans le présent qui donne du poids aux personnages. Et quand elle tire, en légitime défense, ça dure trois secondes et le type est mort. Et puis tout est fini, elle marche sur la plage, on la suit en travelling en gros-plan, pendant deux bonnes minutes, et tous les sentiments qu'on peut prêter à son visage sont justes.
Je suis à l'Institut franco-japonais. Il y a du soleil. Je prends un café. Le réseau sans fil fonctionne bien. Je poste maintenant et je complèterai plus tard.
Intermède entre deux films. Déposer mon portable à la maison, aller chercher du pain et du fromage à Miyura-ya, revenir manger un morceau de gâteau offert à T. par une relation de famille venue chercher les cannes à pêche de son père...
Le deuxième film que je vois, je me demande même si l'on peut dire que c'est un film. Je veux dire que je m'interroge (positivement) sur le statut de ce cinéma. Ça innove dans le genre aujourd'hui comme Jean Rouch pouvait innover dans les années 50-60. Pendant 2h40, on suit ce qui se passe pour un groupe de Noirs arrivés du Congo, comment ils sont isolés dans l'aéroport, confinés dans une cellule, car il n'y a pas d'autre nom pour ce lieu, comment ils sont rapidement traités comme des animaux, insultés, empêchés de toilettes ou de boire par des policiers filmés en gros plan pour que l'on voie bien qu'ils sont apparemment comme tout le monde — mais qu'ils ont dû être spécialement triés ou formatés pour travailler là car ceux qui ne seraient pas racistes à la base ne pourraient pas rester dans ce métier. Ensuite on essaie de nuit de les remettre dans un avion, ils s'accrochent, crient, se laissent traîner, l'une est blessée par la porte d'un bus qu'on ne veut pas rouvrir, ça prend du temps, les passager réguliers vont arriver, mieux vaut cacher ces mauvais traitements — qui, tant qu'ils ne sont pas constatés, n'existent pas. C'est un peu Guantanamo, à Roissy. Justement, un agent du MAE (pour une fois, bénir ce ministère), passe « incidemment » dans ce couloir retranché de l'aéroport (c'est le mot qu'emploiera son supérieur), constate la présence de ces gens, leur air hagard, l'évidence des mauvais traitements, faxe des noms au ministère car les demandes d'asile ne peuvent pas être refusées — si elles sont reçues (en traitant ces êtres humains comme des animaux, les policiers peuvent ne pas entendre les demandes d'asile politique...).
Après, c'est le squat, l'interdiction de travailler contradictoire avec la nécessité de survivre en attendant que les autorités statuent sur la demande d'asile — statuer qui veut parfois dire attendre deux ou trois ans que ces gens meurent, s'entretuent ou soient pris à travailler, trafiquer ou je ne sais quoi d'interdit.
Blandine, que l'on suit depuis le début, 2h10 avant de la voir sourire !... La dignité, c'est quand même un peu comme le foie : dans de bonnes conditions, ça se reconstitue.
Pas de musique d'accompagnement du confort du spectateur, de longs plans fixes pour bien voir la déréliction et l'ignoble, des bouches qui s'ouvrent après beaucoup d'hésitation pour raconter chacune son drame personnel, les raisons de l'exil, de la transplantation de leur vie dans un autre continent, de la croyance en une hospitalité qui n'est pas au rendez-vous.
Car La Blessure (2004) de Nicolas Klotz est un film librement inspiré de L'intrus de Jean-Luc Nancy.
En tout cas, je ne verrais plus Roissy du même œil. Et les gens en uniforme, dans l'aéroport... Leur mutique service cache-t-il ce que je crains de maintenant savoir ?
Je franchis de nuit des continents et deux rues où la neige reste étonnamment blanche — ça gèle — pour rentrer dîner et voir à la télé une émission où l'on explique scientifiquement pourquoi les nabés aident à soigner le rhume — voilà pourquoi le mien a si vite passé !
« Le magazine Livres Hebdo a publié aujourd’hui que Google aurait numérisé des centaines d’ouvrages français, sans aucune autorisation des maisons d’éditions. [...] Les œuvres "pillées" appartiendraient aux éditeurs Gallimard, Grasset, Hachette ou Fayard, et antérieures à 1970, les auteurs étant Albert Camus, Paul Valéry, André Malraux, André Gide ou André Breton.» (chez OpenFiles.com)
On peut aussi ne pas faire de carrière du tout !
C'est la réflexion que je me suis faite après être sorti du Petit Lieutenant (2005), film de Xavier Beauvois (il faut l'avoir vu pour comprendre). Ce film est une pure merveille (il y a des avis différents), une étude de moeurs qui est une fiction sans effet de fiction, ni musique d'accompagnement, ni jeu d'acteur qui montrerait qu'on joue (Beauvois s'est donné un rôle d'extrême-droite...). Au début, d'ailleurs, voyant Jalil Lespert, je me croyais dans Ressources humaines... La même caméra qui observe le monde autour de lui, comme si ce n'était pas pour faire un film, découvrant en même temps que lui son nouvel univers de travail, la police judiciaire de Paris. Et il ne se passe pas grand chose. De fil en aiguille, même quand il y a un cadavre, on ne se croit pas dans un film policier. Nathalie Baye et Jacques Perrin sont excellents dans leur retenue, les quelques mots qui disent tout le passé, la rémanence du passé dans le présent qui donne du poids aux personnages. Et quand elle tire, en légitime défense, ça dure trois secondes et le type est mort. Et puis tout est fini, elle marche sur la plage, on la suit en travelling en gros-plan, pendant deux bonnes minutes, et tous les sentiments qu'on peut prêter à son visage sont justes.
Je suis à l'Institut franco-japonais. Il y a du soleil. Je prends un café. Le réseau sans fil fonctionne bien. Je poste maintenant et je complèterai plus tard.
Intermède entre deux films. Déposer mon portable à la maison, aller chercher du pain et du fromage à Miyura-ya, revenir manger un morceau de gâteau offert à T. par une relation de famille venue chercher les cannes à pêche de son père...
Le deuxième film que je vois, je me demande même si l'on peut dire que c'est un film. Je veux dire que je m'interroge (positivement) sur le statut de ce cinéma. Ça innove dans le genre aujourd'hui comme Jean Rouch pouvait innover dans les années 50-60. Pendant 2h40, on suit ce qui se passe pour un groupe de Noirs arrivés du Congo, comment ils sont isolés dans l'aéroport, confinés dans une cellule, car il n'y a pas d'autre nom pour ce lieu, comment ils sont rapidement traités comme des animaux, insultés, empêchés de toilettes ou de boire par des policiers filmés en gros plan pour que l'on voie bien qu'ils sont apparemment comme tout le monde — mais qu'ils ont dû être spécialement triés ou formatés pour travailler là car ceux qui ne seraient pas racistes à la base ne pourraient pas rester dans ce métier. Ensuite on essaie de nuit de les remettre dans un avion, ils s'accrochent, crient, se laissent traîner, l'une est blessée par la porte d'un bus qu'on ne veut pas rouvrir, ça prend du temps, les passager réguliers vont arriver, mieux vaut cacher ces mauvais traitements — qui, tant qu'ils ne sont pas constatés, n'existent pas. C'est un peu Guantanamo, à Roissy. Justement, un agent du MAE (pour une fois, bénir ce ministère), passe « incidemment » dans ce couloir retranché de l'aéroport (c'est le mot qu'emploiera son supérieur), constate la présence de ces gens, leur air hagard, l'évidence des mauvais traitements, faxe des noms au ministère car les demandes d'asile ne peuvent pas être refusées — si elles sont reçues (en traitant ces êtres humains comme des animaux, les policiers peuvent ne pas entendre les demandes d'asile politique...).
Après, c'est le squat, l'interdiction de travailler contradictoire avec la nécessité de survivre en attendant que les autorités statuent sur la demande d'asile — statuer qui veut parfois dire attendre deux ou trois ans que ces gens meurent, s'entretuent ou soient pris à travailler, trafiquer ou je ne sais quoi d'interdit.
Blandine, que l'on suit depuis le début, 2h10 avant de la voir sourire !... La dignité, c'est quand même un peu comme le foie : dans de bonnes conditions, ça se reconstitue.
Pas de musique d'accompagnement du confort du spectateur, de longs plans fixes pour bien voir la déréliction et l'ignoble, des bouches qui s'ouvrent après beaucoup d'hésitation pour raconter chacune son drame personnel, les raisons de l'exil, de la transplantation de leur vie dans un autre continent, de la croyance en une hospitalité qui n'est pas au rendez-vous.
Car La Blessure (2004) de Nicolas Klotz est un film librement inspiré de L'intrus de Jean-Luc Nancy.
En tout cas, je ne verrais plus Roissy du même œil. Et les gens en uniforme, dans l'aéroport... Leur mutique service cache-t-il ce que je crains de maintenant savoir ?
Je franchis de nuit des continents et deux rues où la neige reste étonnamment blanche — ça gèle — pour rentrer dîner et voir à la télé une émission où l'on explique scientifiquement pourquoi les nabés aident à soigner le rhume — voilà pourquoi le mien a si vite passé !
Commentaires
1. Le dimanche 22 janvier 2006 à 00:27, par Manu :
"Je suis à l'Institut franco-japonais. Il y a du soleil. Je prends un café. Le réseau sans fil fonctionne bien. Je poste maintenant et je complèterai plus tard."
La vie est belle !
Donc il n'y avait pas de ping-pong ce matin ?
A part ça, tu veux déjeuner à Kanda demain ?
2. Le dimanche 22 janvier 2006 à 01:10, par Sz :
les balles de ping-pong fonctionnant désormais sans fil (ping-pong se dit jokari en japonais), il peut prendre son café en jouant
est-ce que la question des 70 ans de protection d'une oeuvre après le décès de son auteur pour la garder active dans le travail que nous tissons autour d'elle - et où nous avons besoin du numérique - reste pertinente ?
s'il est exact que cette numérisation s'est faite "sans aucune autorisation" (moi non plus je n'en demande pas, quand je scanne un texte contemporain qui m'importe), c'est l'utilisation qui supposera accord entre les parties concernées : les 2 maisons évoquées ci-dessus (groupe Gallimard, groupe Hachette) sont en rapport direct avec Google pour exploitation éventuelle, ce n'est pas [seulement ?] le méchant requin contre les gentils imprimeurs
3. Le dimanche 22 janvier 2006 à 03:19, par cécile :
Dans la programmation de ces Semaines des Cahiers, "Les yeux clairs" (resté ici en salle trop peu et trop peu longtemps). Tu iras ?
4. Le dimanche 22 janvier 2006 à 04:13, par Berlol :
Pour (a)voir "Les Yeux clairs", il me reste vendredi prochain... Si aucune tuile ne me tombe dessus, c'est possible. Pourquoi ? C'est bien ? Tu le recommandes ?
5. Le dimanche 22 janvier 2006 à 04:53, par cécile :
Oui !
(comme film qui mérite d'être vu, en espérant qu'en plus il te plaise - à moi il a plu).
6. Le dimanche 22 janvier 2006 à 05:01, par Berlol :
|°.°| Manu, oui, c'était la belle vie, j'étais content d'être sorti, et aussi d'être resté enfermé hier. Pour demain, hélas, pas de déjeuner à Kanda, j'assiste T. dans ses dernières semaines de recherche et je ne suis pas là si souvent...
(*=*) Pour Sz : je n'ai fait que copier, pour l'instant, mettre de côté, pour suivre l'info à l'avenir. On verra plus tard si le requin était si méchant ou s'il était déjà en cheville avec des crabes qui marchent e travers et jouent sur les deux tableaux...
(°_°) Merci, Cécile, je vais essayer de le voir.
7. Le dimanche 22 janvier 2006 à 05:46, par FB :
dialogue côté Sz : oui, il faut être extrêmement vigilant, même pas en tant que veille "citoyenne" mais parce que tout dans ce domaine peut décoller extrêmement vite, avec autant de positif que de négatif : un des éditeurs que tu cites a déjà négocié avec le service de livre à l'unité de la BNF pour exploitation de collections à très faible rotation mais fort intérêt patrimonial - la question pour l'instant c'est encore surtout à quoi sert, et comment on se sert de, l'oeuvre littéraire numérique, dans la mesure où le support reste essentiel : un livre c'est sensuel, un eBook non, et dans notre vie numérisée globalement y a qu'au lit qu'on n'emporte pas d'électronique, mais qu'arrive une sphère comme l'Aleph de Borges, avec dedans plein de livres à voir lire ? idem pourquoi pas pour notre quotidien contemporain : quand un bouquin se vend à 15 ou 160 exemplaires par an (mon essai sur Rabelais paru en 91 dans le 1er cas, mon premier bouquin paru en 82 dans le second), l'alternative au livre peut déjà être considérée comme viable : il s'agit d'une lecture recherche, d'une lecture travail, et non pas d'une lecture comme mes Pliéade Michaux, que je numérise pour mon usage perso mais n'utiliserait pas sur écran comme j'éteindrai la lampe sur le Pléiade - je n'ai pas d'obstacle de principe à une numérisation Google qui permette de reconnaître, dans la profusion Internet, où est le document qui me sera utile et que je serai prêt à payer pour chargement (toujours Michaux : quasiment aucun essai, hors Raymond Bellour et JP Martin, dans les librairies parisiennes, alors que B Noël, JM Maulpoix, G Bonnefoy accessibles sur commande seulement...) - reste qu'on est loin d'en être là et que la numérisation en s'attelant aux valeurs déjà dominantes va évidemment renforcer l'écart entre le déjà là, le là partout, et ce qu'on met évidemment au plus haut dans un livre, sa rareté même
8. Le dimanche 22 janvier 2006 à 06:49, par Berlol :
Ah ! j'ai oublié de le dire. Non, il n'y avait pas ping-pong, ce matin...
9. Le dimanche 22 janvier 2006 à 10:36, par alain :
aujourd'hui
pierre blanche, 7 heures
Lecture de Flaubert, et Ravel.
cette phrase au début.
Cette phrase, je n'en reviens toujours pas. Je la relis chaque fois que je prends le livre.
"Elle avait intérieurement des différences de niveau qui faisaient trébucher".
10. Le dimanche 22 janvier 2006 à 18:57, par Manu :
Je rejoins FB sur un des aspects de son commentaire. La même chose se passe du côté de la musique. J'espérais qu'il serait plus facile de trouver des oeuvres peu connues en ligne que dans un magasin, mais ce ne sont que les valeurs sûres (ie qui rapportent le plus d'argent) qui sont disponibles dans les offres payantes et c'est bien dommage... Il faut continuer à aller voir son disquaire et à passer des commandes... Pourtant le principal problème, l'espace physique de stockage pour des disques qui ne vont pas trouver rapidement preneurs est, il me semble, pratiquement résolu par le numérique : une seule copie de quelques Mb sur un serveur devrait suffire !
11. Le dimanche 22 janvier 2006 à 23:21, par Ta grande petite soeur :
Complètement d'accord avec tes commentaires sur le film "Petit lieutenant".
Bises
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