J'ai bien fait.
Hier soir, j'avais reçu un courrier m'informant, comme tous les enseignants de l'Institut, qu'en raison de l'affluence de réservations pour Rois et reine samedi (+ rencontre avec Desplechin), il y aurait une projection privée ce jeudi à 15 heures. Jouable... Je donne mon examen de 9h30 à 10h20, je plie bagages, déjeune rapidos, fonce au train... Bien éveillé, à plus de 300 à l'heure, ce ne sont pas deux MD que je convertis en mp3 mais cinq ! (dont trois excellents Du jour au lendemain de janvier 2001, l'un avec Hélène Cixous, un autre avec Jean Baudrillard, le dernier avec le regretté Pierre Sansot).
Pas beaucoup de monde à la séance, la plupart des personnes prévenues n'ayant sans doute pas pu se libérer. Et puis comme je l'ai déjà dit à propos des séances et conférences régulières, la quasi-unanimité des enseignants de l'Institut se désintéresse totalement et ostensiblement des activités culturelles de l'établissement dans lequel ils enseignent — alors qu'ils sont censés se cultiver un minimum pour représenter quelque chose de français, à défaut de le souhaiter intimement... Bref, je laisse les moulins tourner...

Des galaxies qui se heurtent — voilà ce que j'ai d'abord pensé du film, une gigantomachie directement tirée du quotidien et des malheurs d'une famille à peine plus compliquée que les autres. Mise en scène, cadrages et mouvements de caméra portée font un effet de loupe tour à tour sur chacun des personnages, renforcé par la compréhension que donnent les flash-back narratifs, montés comme des tirs chirurgicaux. L'articulation posée d'Emmanuelle Devos, diction théâtrale de l'épanouissement floral, contraste autant avec l'outrance comportementale d'Ismaël qui se la joue (Mathieu Amalric) qu'avec le détachement douloureux du père écrivain (Maurice Garrel), atteint d'un cancer au dernier stade. Quand le comique, à ce point et sans honte, le dispute au tragique, quand l'hybridité d'une écriture est si magistralement assumée, on ne peut être que devant un très grand film, meilleur que Comment je me suis disputé... En fait, c'est la profondeur trouble de certains films de Bergman (et je vois a posteriori que je ne suis pas le seul à y avoir pensé).
Évidemment, il y a des scènes anthologiques que les acteurs nous gravent dans le marbre de mémoire : Nora (Emmanuelle Devos) au téléphone avec sa sœur, Ismaël au musée avec l'enfant de Nora, Maurice Garrel d'outre-tombe disant sa lettre, Jean-Paul Roussillon agressé jovial en sa boutique...
« Le cycle des malheurs s'est arrêté », dit Nora à la fin, façon interview. Mort du père, problèmes familiaux, je ne peux m'empêcher de penser à T. et d'espérer que pour ici aussi Nora dit vrai.
Il m'est d'ailleurs difficile de parler normalement à Jephro ou à Cedric que je croise après le film. Mais je n'oublie pas de remercier Abi pour le message qui m'a permis de venir.
Je préviens mes lecteurs susceptibles de venir samedi que la séance de 15 heures sera comble mais qu'il y aura une séance supplémentaire à 19h30 (qui finira donc vers 22h10, faut y faire gaffe, pour certains).

Le canapé est arrivé hier et T. en est enchantée (photos demain, peut-être). Ce matin, un ami bricoleur est venu monter une étagère qu'il a fabriquée à notre demande, avec des planches de trois centimètres d'épaisseur, hauteur 90 et profondeur 50, c'est pour du rangement solide et servir de plan de travail à une personne qui ouvre simultanément sept ou huit gros livres et dictionnaires — on aura reconnu T. quand elle travaille. Elle m'y emmène après le film, car c'est notre film qui continue, et le même appartement l'an dernier arpenté par son père, hanté par les ancêtres, devient petit à petit un lumineux bureau de chercheuse et de traductrice.

« Sunsiaré de Larcône était venue [...] m'apporter le manuscrit de son roman, La Messagère, sur le conseil de Jean-Claude Brisville qui pensait que je pourrais y intéresser la maison Plon. Le roman m'avait agacé par son narcissisme naïf et son symbolisme bécassin, mais je retiendrais la romancière.
[...]
Si l'on pouvait parler de quête à propos de Sunsiaré, il s'agissait surtout pour notre Jasone de se trouver un Jason. J'avais cru bien faire en la présentant à Julien Gracq. Notre probe artisan des lettres s'était soumis à l'épreuve probatoire qui consistait en une équipée en forêt du Perche ; elle en était revenue bredouille et seule au volant, son compagnon ayant préféré revenir par le train. « Je vous ai compris », aurais-je pu dire à Gracq après la mort de Nimier. La dernière fois que j'étais monté aux côtés de Sunsiaré, dans sa décapotable, lui voyant quitter le volant des mains en griffant l'accélérateur de son joli pied nu et tourner son sourire de mon côté — le côté du « mort » —, je m'étais dit :
« Jamais plus.» Après l'accident, l'enquête diligentée par les compagnies d'assurances n'avait pu aboutir, les deux corps ayant été éjectés. Pour Antoine Blondin il ne fait pas de doute que Sunsiaré était au volant.» (Guy Dupré, Les Manœuvres d'automne, Éditions du Rocher, [1989] 1997, p. 11-12)