samedi 28 janvier 2006
C'est à l'accusé d'apporter la preuve de son innocence...
Par Berlol, samedi 28 janvier 2006 à 23:49 :: General
Entre les deux, sur sept pages, c'est-à-dire dans le temps que lui laisse le cocher, le narrateur nous ficelle les parcours du comte Ferraud, de la veuve Chabert et de leur avoué Delbecq, ce qui fait que notre temps de lecture est synchrone au transport de Derville. Les conclusions convergent sur le point faible de la comtesse : être née Rose Chapotel... L'entrevue avec elle confirme que Derville peut la faire payer.
Mais c'est sans compter avec deux petites erreurs qui montrent bien qu'elle et eux ne jouent pas dans la même cour. L'une de Derville qui répond positivement quand la veuve Chabert lui demande si son mari l'aime encore. L'autre, c'est Chabert qui s'emporte et entre trop tôt dans la pièce où se trouve sa femme, lui révélant des sentiments différents du « flegme militaire » (p. 95) qui aurait pu le faire gagner.
Plus largement, Balzac met parfaitement en scène l'opposition complexe entre d'un côté des personnages sur la défensive, ceux qui ont des positions nobles et des fonctions classiques, disons tout l'héritage social et littéraire de l'Ancien Régime (ici, Ferraud comme Chabert), et de l'autre côté des personnages actifs, ceux qui sont en train de créer ou qui savent utiliser les nouvelles règles du monde, avocats, avoués, dans cette nouvelle, ailleurs d'autres professions libérales ou de services auxquelles le roman jusqu'à Stendhal (inclus) réservait la figuration. Les héros gris du social et du légal prennent la place des héros lumineux des vertus et des dignités.
Déjeuner au Saint-Martin.
Puis ménage dans l'appartement de feu le père de T., qui commence à changer d'aspect. Nouveau canapé, nouvelle étagère, réorganisation. Les ancêtres et leurs stèles y ont leur coin, bien sûr.
Passage rapide à l'Institut pour voir la foule se presser à la conférence d'Arnaud Desplechin, entre les deux séances de Rois et reines, affichées complètes dès 10 heures du matin (en arrivant pour mon cours, vers 9h20, j'ai trouvé une queue de 150 personnes, avec quelques amis dedans).
Desplechin était au fond de la médiathèque. Je suis allé le saluer, lui donner ma carte, dire en quelques mots que j'appréciais beaucoup son travail et que j'en parlais ici même. Mais je ne suis pas resté pour écouter ce qui, de plus en plus, paraît nuisible à mon appréciation des films — je ne parle que pour moi.
Amical salut renouvelé, s'il passe par ici un jour.
Découverte du Tigre, à paraître, un journal avec un R de réel qui aurait mis du baume dans son capital.
Beau décryptage de Grégory Rzepski : comment une sociologue un peu magicienne, Monique Dagnaud, désembourbe Finkielkraut dans Le Monde grâce aux courriels reçus par France Culture. Il y a quelques temps, je disais que je ne signerais pas une pétition contre Finkielkraut. Maintenant, je me demande si je ne vais pas en écrire une !
Quoi qu'il en soit, pour devenir une vraie sociologue, il faudra que cette dame comprenne que la majorité (des auditeurs) qui ne s'est pas exprimée n'en a pas moins un avis, et qu'il est sans doute différent de ce que l'on fait dire à la minorité, qui s'exprime d'ailleurs sous le coup de l'émotion. Une telle sociologie de bazar nuit à cette discipline déjà un peu mazoutée par les cargos idéologiques échoués.
Pour finir en beauté, Florence Aubenas fait le point dans Libération d'hier, je le mets là parce que c'est précieux :
« Outreau, l'emballement des téléspectateurs
Personne n'aurait imaginé que c'est l'audimat qui ferait un jour flamber la renommée de la chaîne parlementaire (LCP) et c'était si peu prévisible qu'aucun instrument n'a été prévu pour mesurer l'audience quotidienne de ce canal dont l'aride spécialité consiste à retransmettre des débats à l'Assemblée et au Sénat. Depuis dix jours, sur LCP, les programmes volent en éclats, les émissions sont reportées et les téléspectateurs palpitent à l'heure des trois séances hebdomadaires de la commission sur l'affaire d'Outreau. Ce sont bien sûr les auditions des 13 acquittés qui ont lancé la machine la semaine dernière : leurs dix heures d'antenne, diffusées en direct, ont été retransmises une première fois dans la nuit, puis, face à la demande, à nouveau pendant le week-end. Cela n'a pas suffi à endiguer l'engouement. LCP est débordée d'appels. «Existe-t-il une cassette, un DVD ?» demandent des courriers. «Si oui, où les trouver ?» «Vite, c'est pour offrir», précise une femme au téléphone qui s'effondre en apprenant que les enregistrements ne sont pas (encore ?) disponibles.Cette semaine, 13 avocats étaient à leur tour entendus par la commission, programme qui pouvait sembler moins télégénique que le défilé des innocents, voire même répétitif puisque cinq défenseurs avaient déjà été auditionnés. L'audience ne faiblit pas.
Mercredi soir, maître Thierry Normand témoigne : «Au début, Outreau était pour moi un dossier triste, banal, local.» Au moment de l'instruction, c'est lui, le bâtonnier de Boulogne-sur-Mer, que le conseil général du Pas-de-Calais s'était choisi pour assister 10 des 17 enfants se disant victimes, voulant ce qu'il y avait de mieux pour la nouvelle «priorité gouvernementale» : la chasse au pédophile. Normand se voûte devant la commission. Avec lui, pour la première fois depuis les six acquittements à Paris, l'épopée judiciaire d'Outreau n'est plus racontée du côté des acquittés. On est passé sur l'autre versant du dossier, ceux qui soutenaient l'accusation. Normand dit qu'il conserve toute son estime à celui qu'il appelle toujours «Monsieur le magistrat» : Fabrice Burgaud.
Coulisses. Dans le couloir de l'Assemblée, deux responsables de LCP décident cette fois encore que le journal sera annulé pour continuer la diffusion en direct. Il est 20 heures. A la chaîne comme ailleurs, les messages de téléspectateurs continuent de tomber. «C'est bien, on se croirait dans les coulisses du tribunal.»
Dans la salle, l'audition de Normand se poursuit. En septembre 2001, l'instruction fait un nouveau pas à Boulogne-sur-Mer. «Des bruits se sont mis à circuler au palais de justice, et même en ville, que des adultes d'une certaine position sociale étaient en cause», se souvient Normand. Il file consulter le dossier dans le bureau de «Monsieur le magistrat». Quatre enfants accusent désormais ceux que la rumeur appelle déjà «les notables», un curé, un chauffeur de taxi ou un huissier. «Je n'avais jamais lu une chose aussi horrible. J'ai vu les enfants, ils étaient cassés. A cette époque, je n'avais aucun doute.» Normand dit qu'il n'est pas le seul. «Certains de mes collègues de la défense étaient aussi révulsés que moi. 95 % des magistrats y croyaient.» L'avocat lâche une de ses formules qui vont faire alors la une de la presse. «Nous avons atteint le degré zéro de l'humanité.» Aujourd'hui, il dit : «C'est très difficile à vivre. Des gens que j'ai considérés comme coupables étaient innocents.»
En janvier 2002, un nouvel événement achève d'«incendier totalement le dossier». Pour prendre ceux qui l'accusent à leur propre piège, Daniel Legrand, 20 ans, affirme avoir assisté au meurtre d'une petite fille à la Tour du Renard. Philippe Houillon (UMP, Val-d'Oise), rapporteur de la commission, est le seul des 30 députés à avoir eu le droit de lire l'intégralité du dossier pénal. Il rappelle que deux des enfants sont alors interrogés : l'un parle du meurtre d'une petite fille, l'autre d'un bébé. «Vous n'avez pas relevé cette contradiction ?» Normand soupire. «Les conversations de couloir faisaient penser que plusieurs enfants pouvaient être concernés. Il y avait le syndrome de l'affaire Dutroux, une émotion galopante, dangereuse. L'avocat est un extraverti, qui n'est pas insensible à la médiatisation d'une affaire. Je dois faire amende honorable pour un ou deux propos que j'ai tenus.»
Aucun cadavre. Devant la même commission, hier, William Julié, avocat de la défense cette fois, va lire la transcription de ces «un ou deux propos» de Normand : le récit détaillé du meurtre d'une enfant aux journaux télévisés. Aucun cadavre ne sera jamais trouvé. Au téléphone, certains téléspectateurs de LCP renâclent. «Pourquoi les avocats sont en costume et pas en tenue ? Cela ferait plus vrai.»
Maître Julié se souvient de Karine Duchochois, qui entre dans son bureau et se dit innocente. «Comme beaucoup de gens qui viennent me voir», assène Julié. «J'ouvre le dossier mais je ne me dis pas tout de suite que c'est vrai. Je ne connaissais que les images médiatiques dont j'avais été bombardé comme tout le monde. Karine Duchochois était accusée par trois personnes, c'est toujours délicat. Même si les textes disent le contraire, c'est à l'accusé d'apporter la preuve de son innocence quand il y a plusieurs paroles contre la sienne.» Devant la cour d'assises de Saint-Omer, Julié dit qu'il a eu de la chance. «Ma cliente a fait bonne impression. Je dois dire aussi que j'ai été étonné quand la presse s'est retournée à 180 degrés. Je pense qu'on a une réflexion à mener : 9 millions de téléspectateurs regardent la maison de l'huissier en janvier 2002 puis pleurent avec lui après son acquittement. Il y a quelque chose qui me dégoûte profondément.» Et, droit devant les caméras de LCP, il lâche tranquille : «A la fois, moi aussi, quand je sortais de la salle d'audience à Saint-Omer, je me disais : "Pourvu que je passe à la télé." Je suis un jeune avocat qui a besoin de se faire une situation.»
Depuis la retransmission de leurs auditions, certains des acquittés reçoivent des messages et des cadeaux de téléspectateurs, bien plus qu'après le verdict des assises. Comme si leur innocence s'était plus véritablement révélée à l'écran que devant la justice. Dans les entreprises, on enregistre déjà des demandes de congé pour suivre en direct l'audition du juge Burgaud, prévue le 8 février.»