Journal LittéRéticulaire

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vendredi 31 mars 2006

Laisser des lignes où du gros peut mordre

frisson de l'iris
soleil blanchi au vent glacial
cerisiers toutes fleurs dehors
apogée suspendue     Ô temps...

Déjeuner avec Manu et balade à Akihabara pendant que T. va chez le coiffeur.

Manu est en forme. Il prend le poisson, moi le poulet. Le Champ de soleil est limite monotone mais correct. On fait un peu le bilan de ses récentes recherches d'emploi... Mais au-delà de la question professionnelle (le même type d'emploi pouvant se retrouver dans tel ou tel pays), il s'agit avant tout pour lui d'une interrogation existentielle. Pour un Français travaillant dans le privé au Japon depuis quelques années, avec épouse japonaise et deux enfants, pas facile de décider s'il vaut mieux rester au Japon, quitte à ne jamais avoir les emplois correspondants à ses capacités réelles (notamment à cause de la langue) mais en bénéficiant des salaires d'ici, ou s'il est préférable d'accepter n'importe quoi (forcément plus) mal payé en France pour pouvoir donner aux enfants une éducation à la fois décente et peu onéreuse (équation difficile au Japon où une année scolaire coûte vite son million de yens — environ 7000 €). Sans compter que dans l'un ou l'autre pays, il y a toujours un des deux époux qui n'est pas chez soi... Considération qui, selon les personnes, peut ou pas avoir de l'importance.
L'employeur n'allant plus par banc, il vaut mieux laisser des lignes où du gros peut mordre que de se prendre la tête sans fin sur les mouches à accrocher.
On parle aussi brièvement du JLR, du 11-Septembre, d'Orléans, de l'accumulation du courrier électronique... Et de l'arrivée de Bikun que nous retrouverons au ping-pong dimanche.

Dans la furie commerciale d'Akihabara, je repère un certain nombre de prix intéressants. Mais aucun signe de ralentissement ou de danger, comme si la loi qui entre en vigueur demain n'existait pas... Sauf peut-être qu'il y a beaucoup plus de duty free en rez-de-chaussée, voire sur la rue (auparavant, le rayon pour étrangers était plutôt au dernier étage et les marchands peu enclins à produire des notices en langues étrangères).
Mais rien ne m'avait préparé au choc architectural. Au dernier passage, j'ai dû voir des chantiers de quelques étages, mais rien d'impressionnant. Là, je découvre — la tête très en arrière — le complexe nommé Crossfield, juste devant la gare...
Visite rapide car tout n'est pas encore ouvert... et que les courants d'air y sont pénibles. Retour et photos, avec enfin une bonne lumière, d'un cerisier juste à côté de chez nous.

jeudi 30 mars 2006

Dénouer la situation

« Elle avait fait glisser le lance-roquettes le long de son bras, et elle s'activait à présent sur le tube, comme pour en rendre le mécanisme offensif. Sans être expert en lanceur sol-sol, Wong comprit que la petite femme cherchait à débloquer un cran de sécurité. Ses gestes manquaient de précision, elle donnait surtout l'impression de s'affoler au-dessus d'une arme dont elle ne savait pas se servir, mais Wong estima que, affolement ou pas, elle était sur le point de lui tirer dessus. Il s'ébranla pour contre-attaquer, parcourut vivement la dizaine de mètres qui les séparaient, et il la renversa d'une gifle terrible de la trompe. La petite femme vola dans les broussailles. Il ne mit même pas une seconde à la rejoindre. Il posa sa patte sur l'arme que maintenant elle avait ramassée contre sa poitrine, en travers, comme pour se protéger, mais qu'à tout instant elle pouvait décider de pointer sur lui une nouvelle fois. Il posa sa patte à la fois sur l'arme et sur sa cage thoracique.
Puis, comme il fallait bien dénouer la situation, il appuya de tout son poids.»
(Antoine Volodine, Nos Animaux préférés, Paris : Éditions du Seuil, 2006, p. 15)

J'adore !
Légèreté (du ton), efficacité (narrative), humour du post-exotisme. Je l'avais remisé (par devers moi) pour un jour où je n'aurais pas le temps... de faire ma journée, sinon télégraphiquement : déjeuner avec Manu annulé ; j'accompagne T. au cimetière, nettoyage de concession familiale, nouvelles stelles de bois (卒塔婆, そとうば, du sanscrit stūpa) ; promenade entre cerisiers, tombes et pique-niqueurs. Frileux soleil, quand même.

Pendant ce temps, nos ministres font du (mauvais) théâtre de boulevard. Piteuse engeance !

mercredi 29 mars 2006

Où froisser les emballages dérange

les cerisiers sont mûrs     je répète     les cerisiers sont mûrs
          à cœur joie
jour à marquer     graver     tatouer     teindre     ou quoi
d'une croix     d'une pierre
d'une fleur          tout ce qu'on voudra

Vers midi, T. et moi allons chercher les 5 exemplaires de sa thèse en 4 volumes à la boutique de photocopie-reliure, tout près de l'Université de Tokyo, campus de Komaba. Bien emballés par le patron, nous les empilons dans la grande valise, qui pèse ainsi 36 kilos (dont 6 de tare). Soit 6 kg la thèse.
Je suis là pour rouler la valise, alors je la roule, même dans les allées inégales du campus. D'abord jusqu'au restaurant Lever son verre où nous déjeunons honorablement (saluant HC, un ami philosophe à qui nous jugeons bon de préciser que nous ne revenons pas de voyage...). Puis apposition du sceau du directeur de thèse, qui a son bureau, comme les autres du département, tout en haut d'un grand bâtiment dernier cri qui n'était pas construit la dernière fois que je suis venu sur ce campus. Puis on redescend pour dépôt officiel à l'administration des études — lieu solennel où froisser les emballages dérange, mais on s'en donne à cœur joie, comme à se délivrer d'un nouveau-né resté dix ans à engraisser...
Légèreté ensuite. Mais ne pas en faire trop. On rentre à la maison.

Zen (inné) avec un peu de musique. Et lectures tous webazimuts, dont Philippe De Jonckheere au Salon du livre, le 22, enfin en ligne — qui est plutôt à écouter (quand ça marche, Ô surprise !).

Pour Cécile. Puisqu'il en a été question récemment entre nous et si elle ne l'a pas encore trouvé, ce très beau travail de Bartlebooth (que je salue au passage) sur Jean-Pierre Brisset.

Pour David. Ai retrouvé l'adresse du nouveau forum plurilingue de l'Union Européenne, consacré en principe à l'avenir. Ouvert depuis lundi.

Pour tous, à condition d'avoir du temps : les Archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales. Une caverne alibabesque d'où vous risquez de ne jamais ressortir (n'est-ce pas ce qu'il y a de mieux à (se) souhaiter, au fond ?).
Pendant qu'il est encore aux frais du contribuable, le forcené de Matignon pourrait s'y instruire de la protection sociale et [des] politiques de l'emploi, par exemple. Ou des contre-performances surprenantes du CPE. Comme quoi, tout cela n'a vraiment pas été préparé sérieusement.

Et Inner Bower, alors ? Depuis la victoire de Shizuka Arakawa en patinage artistique, le Japon bruisse de ces quelques sons on ne sait d'où sortis, répétés à l'envi par les commentateurs sportifs : イナバウアー. Même Hisae s'en amusait, dimanche. Et tout le monde de s'interroger sur sens et origine de cette expression.
Nous, ignares étrangers au Japon, en bons habitués des transcriptions de l'anglais, fonçons sur la version Inner Bower, un truc quelconque (bower) intérieur (inner)... Mais des Japonais aussi, qui cherchent logiquement ce que serait l'outer bower...
La solution est allemande puisqu'il s'agit du nom de la personne, Ina Bauer, qui a inventé cette figure, ou attitude en patins. La vérité, y'a qu'ça d'vrai !

mardi 28 mars 2006

De ces dédains catastrophiques

Grand ménage. Ça remplit d'un coup le réservoir de l'aspirateur !

On ne peut pas tout mentionner, soliloquait Molloy. Ou alors, attendre le moment propice...
Revenu d'Orléans, la semaine dernière, j'avais été sidéré d'apercevoir qu'à la place d'un infâme restaurant de graillon, en face de celui de fugu d'hier soir, venait de s'installer une teinturerie — précisément ce qui manquait dans ce quartier depuis que celle qui était cent mètres plus bas avait fermé l'an dernier, me laissant le choix entre aller à Yagoto en vélo, selon intempéries et temps à perdre, et... emporter mes chemises à Tokyo, ce qui était finalement le plus pratique.
Y suis donc allé ce matin, déposer cinq chemises. Première mise, juste pour voir. Mais nori nashi, parce que les teintureries ont tendance à y aller fort sur l'amidon...

Après le déjeuner au resto des profs avec David — qui s'est enfilé des gyozas surtout farcis à l'huile (je m'inquiète un peu pour lui ce soir) — j'ai repris le tri des courriels de février-mars (gestion toujours délicate puisque selon l'endroit où je me trouve, je reçois le courrier sur plusieurs ordinateurs, centralise le tout au bureau en gardant des copies ailleurs...). J'en ai classé la moitié en écoutant BFM (un ton qui craint, quand même) puis Europe 1 (pubeux et sirupeux), radios dont je suis allé chercher les pages puisque les radios nationales suivent le mouvement de grève.

En shinkansen, résonne profond, entre les sommes...
« Car en moi il y a toujours eu deux pitres, entre autres, celui qui ne demande qu'à rester là où il se trouve et celui qui s'imagine qu'il serait un peu moins mal plus loin. De sorte que j'étais toujours servi, en quelque sorte, quoi que je fisse, dans ce domaine. Et je leur cédais à tour de rôle, à ces tristes compères, pour leur permettre de comprendre leur erreur.
[...] Je réfléchissais presque sans arrêt, je n'osais pas m'arrêter. C'est peut-être à cela que je devais mon innocence. Elle était un peu défraîchie et comme mangée aux bords, mais j'étais content de l'avoir, oui, assez content.»
(Samuel Beckett, Molloy, p. 64-65)

En ce jour anniversaire de la proclamation de la Commune de Paris (1871), je pense très fort à tous les manifestants qui, par centaines de milliers, vont encore une fois essayer de faire ployer et céder le forcené de Matignon. Je pense au temps perdu pour tous dans le seul but d'en faire reculer un seul. Je pense à ces têtes qui, faute d'avoir été coupées en leur temps, ont continué à produire de ces dédains catastrophiques.

lundi 27 mars 2006

Une autre planète (surtout si on n'y était pas)

Allez, au charbon ! Je viens de passer deux heures délicieuses à lire... Je dirai quoi. Du coup, je suis en retard et je mords sur ma nuit.

Ce matin, dans le shinkansen, quelques pages de Molloy annotées. Ça avance, les notes. Encore une fois, je suis saisi par l'extraordinaire modernité du ton, des enchaînements. Un texte écrit à la fin des années 40, on a du mal à y croire, alors que se publiaient des romans conventionnels et surannés comme ceux d'Hervé Bazin (Vipère au poing date de 1948), Jacques Laurent (Caroline chérie démarre en 1947), Montherlant, Guy des Cars... Notons cependant que Beckett n'est pas seul sur de nouveaux chemins : Blanchot publie L'Arrêt de mort, Leiris commence La Règle du jeu (1948), Duras prépare un Barrage contre le Pacifique (1950)... Et puis entre les deux tendances, beaucoup d'auteurs tout à fait lisibles même si relativement classiques (Giono, Gracq, Mandiargues, Cendrars...), pour ne parler que de romans.
En fait, je crois qu'il en va de même aujourd'hui où des inconnus inventent ce qui fera demain l'identité littéraire d'aujourd'hui alors que des Ruffin ou Delerm ne meurent pas de honte à publier leurs caduqueries.

Puis déjeuner au Downey avec David, retrouvailles pour évoquer nos expériences de stage à Orléans, un an après l'autre, et ce qui s'était passé ici pendant que j'étais là-bas (presque rien), devant un hambourgeois au moins aussi frais et bon que celui d'hier. Puis dans son bureau pour parler un peu de TICE en FLE, de ce que nous pourrions faire ici, en dégustant la nouvelle Häagen Dazs à la myrtille.
Après, classement de courrier papier et électronique jusqu'à l'heure de la petite cérémonie qui m'a fait quitter T. ce matin, le dîner en l'honneur d'un de nos collègues qui va partir à la retraite, dans un restaurant de fugu, juste en bas de chez moi (pratique pour rentrer). Là aussi, ambiance bon enfant largement alimentée d'anecdotes orléanaises.

C'est en rentrant que je trouverai des messages à modérer pour Litor, dont un du Centre Flaubert de l'Université de Rouen qui m'occupera passionnément deux heures de suite — et où je replongerai demain : la réception contemporaine de L'Éducation sentimentale, soit vingt-deux articles de 1869-1870 qui radiographient comment on lisait le nouveau livre de Flaubert.
On y apprend d'autres choses aussi, par exemple ce sentiment je crois répandu alors que vingt ans avant paraissait déjà être du passé lointain. Nos radio, cinéma et télévision, ainsi que l'espérance de vie, ont radicalement modifié cette perception. Nous n'avons pas, je crois, le sentiment que 1986 soit très loin de nous. Pour 1946, là, c'est vrai : 60 ans en arrière, c'est très loin, une autre planète (surtout si on n'y était pas). Pourtant, nous avons toutes ces images sur la Seconde Guerre mondiale et après, fixes et animées, et tous les films, feuilletons, archives radio, etc.
Pour les Japonais, c'est même l'ère d'Edo qui est devenue artificiellement familière grâce à la vulgarisation télévisuelle (feuilletons quasi journaliers depuis au moins 30 ans), au risque de renforcer artificiellement le nationalisme...
Car il n'est pas sûr que tout cela nous rende tous meilleurs, plus cultivés, plus intelligents et à même de profiter des erreurs du passé. Agités (projetés) en permanence devant des esprits mal préparés, ces enregistrements et ces reconstitutions (justes ou faux, c'est un autre problème) pourraient aussi être causes d'anomalies identitaires — flottement, doute, multiplication, effets d'écho ou de contraste — et à grande échelle responsables d'un malaise de civilisation encore peu aperçu.
Oups. Je me suis éloigné de Flaubert. Mais on en dit toujours trop ou trop peu.

« Car tout se tient, par l'opération du saint-esprit, comme on dit. Et si je n'ai pas mentionné cette circonstance à sa place, c'est qu'on ne peut pas tout mentionner à sa place, mais il faut choisir, entre les choses qui ne valent pas la peine d'être mentionnées et celles qui le valent encore moins. Car si l'on voulait tout mentionner, on n'en finirait jamais, et tout est là, finir, en finir. Oh je le sais, même en ne mentionnant que quelques-unes des circonstances en présence, on n'en finit pas davantage, je le sais, je le sais. Mais on change de merde. Et si toutes les merdes se ressemblent, ce qui n'est pas vrai, ça ne fait rien, ça fait du bien de changer de merde, d'aller dans une merde un peu plus loin, de temps en temps, de papillonner quoi, comme si l'on était éphémère.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 54)

dimanche 26 mars 2006

Filles crades et fades

Les amateurs de rythme s'en réjouiront, c'est le retour des séances dominicales de ping-pong. D'entrée de jeu, je mets la reine Hisae en danger et lui prends une manche 11-4. Par la suite, je perdrai tout mais elle assurera tout de même mieux contre Katsunori que contre moi, alors que Katsunori me battra à chaque fois à plate couture. C'est dû aux styles de jeu, qui défient la simple logique des chiffres.

Déjeunons au restaurant de hamburgers (frais) Kua Aina. Dans la mesure où l'avocat qui glisse entre la tomate et la viande nous en laisse le loisir, discussion sur Orléans — photos dans l'appareil à l'appui — puis sur la littérature japonaise... Ah oui, je sais pourquoi ! Une des étudiantes du stage d'Orléans ressemble (très vaguement) à T., ce qui m'avait fait penser à l'inquiétante étrangeté d'une similitude dans Chevaux échappés de Yukio Mishima : quand le héros principal, si je me souviens bien, rencontre un jeune homme qui ressemble à s'y méprendre à feu celui qu'il a connu vingt ans auparavant, jusqu'aux trois grains de beauté sous l'aisselle... Je parle aussi d'Abe Kobo, qu'Hisae ne connaît pas, mais Katsunori oui — il lui prêtera L'Homme-boîte, s'il n'oublie pas...

Je retrouve OAM, récent citoyen de Tsukuba après deux ans d'exil belge. Traversons le carrefour de Shibuya et apercevons un présentateur télé qui se dirige, avec cameraman et perchiste, vers un groupe de ganguros gloussantes et dansantes (bonjour la mise en scène !...).
Les badauds s'attroupent. J'en fais quelques photos à la va-vite, mais le sujet ne me passionne pas. Au fond, ces filles crades et fades qui font n'importe quoi pour des fringues et des sacs de grandes marques m'indiffèrent profondément, surtout après un mois de fréquentation quotidienne d'étudiantes studieuses. Le soir, T. me dira que ce présentateur d'émissions aussi tardives que salaces était autrefois metteur en scène de films pornos. Peut-être qu'un de ces soirs, au détour d'un zapping tardif, j'apercevrai ce dont retournait tout cela — et s'il les a emmenées à Dogenzaka...
Je prends un café pendant qu'OAM déjeunant me livre ses nouvelles convictions par rapport au 11 Septembre, qui aurait été entièrement orchestré par le clan Bush ou la CIA, ou le lobby du pétrole (que l'on soupçonne déjà d'être à l'origine de l'assassinat de JFK). Ça me rappelle Capricorn One...

Au Tower Records, achat de Monsieur Gainsbourg Revisited et du Monsters in Love de Dionysos. Histoire de me remettre un peu dans la pop...

samedi 25 mars 2006

L'EHESS aujourd'hui

Voilà ce qu'il en reste, de l'EHESS... Suis sans voix.
En même temps, on voit sur ces photos qu'il n'y a pas eu de volonté de saccage systématique car en plusieurs jours d'occupation il y aurait largement le temps de réduire en confettis et en gravats tous les contenus de tous les bureaux. Or il n'en est rien, on voit sur les étagères que la plupart des classeurs et des dossiers sont en place, les meubles ne sont pas démembrés, ni les vitres brisées... Alors, une occupation festive, je-m'en-foutiste, répréhensible, oui, bien évidemment, mais pas barbare.

Ça, c'était le matin. Par la suite, on peut lire ceci. Également à lire sur les violences, place des Invalides (et le kaléidoscope des commentaires). Pour le forcené de Matignon, j'ai consulté mon index et constaté qu'il ne m'a jamais illusionné. Un texte comme celui-ci, du 13 avril 2005, contient déjà toute la morgue et la raideur antidémocratique du type.
Si on prend un peu de recul sur tout ça, on se dit : c'est pas possible, on n'est pas en 2006 dans un pays civilisé ! Réveillez-moi...

Ici, c'est infiniment plus calme. Encore qu'il a fallu se bouger. Vers midi, T. et moi corrigions encore quelques ultimes coquilles d'une énième lecture de sa thèse, puis on a enfourné tout ça (thèse en japonais + catalogues raisonnés en mixte de français et japonais) dans une grande valise que j'ai pesée (30 kilos dont 6 de la valise elle-même). Un taxi nous a pris devant la maison à 13 heures et nous avons filé sur Komaba où il fallait déposer les volumes à la boutique de photocopies-reliures avant 14 heures. Mission accomplie.
La suite mercredi prochain, quand il faudra déposer le tout officiellement à l'université de Tokyo (j'y serai à titre de manutentionnaire).

Libérés, légers, marchant dans les rues vers Shibuya, nos yeux se sont enfin ouverts sur la nature environnante, bourgeonnante. Des effluves végétales nous parvenaient en même temps que nous constations, encore incrédules, la cause des sourires des passants : pruniers et cerisiers sont en fleur, les premiers plus avancés que les seconds.
Après un rapide déjeuner au vietnamien de Sept Anges (Seibu), nous avons marché vers Harajuku, horriblement peuplé — nous nous découvrions également samedi — puis plus tranquillement vers Shinjuku, le long du parc d'où sortaient des flots de drogués hanamiques, enfin dans la direction d'Ichigaya par Akebonobashi... Ce qui faisait déjà 7 ou 8 kilomètres — et près d'une heure et demie de marche et de grand air — quand j'ai proposé à T. qui fatiguait (et dont c'était la première balade depuis... près de deux mois) de finir les deux derniers kilomètres en taxi.

vendredi 24 mars 2006

Ficelage rapide

Pour tout savoir sur le Japon technologiquement coincé entre recyclage et sécurité.
Devant finir aujourd'hui de rattraper mon retard en actu française, je vais me remettre bientôt à l'actu japonaise... dans le temps que me laissent mes préparations de cours. Il ne fait pas spécialement beau ; ceci dit, T. et moi n'en avons cure, concentrés que nous sommes sur nos travaux et écrans.

Seillière est un boulet.
« BRUXELLES (AP) — "Je vais parler en anglais, la langue de l'entreprise", a déclaré le Français, invité à s'exprimer devant le conseil européen en tant que président de l'Union des industries de la communauté européenne (Unice). Ancien président du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), Ernest-Antoine Seillière dirige depuis l'an dernier le patronat européen.
A ces mots, le président français s'est levé et a quitté la salle en compagnie des ministres Thierry Breton (Economie) et Philippe Douste-Blazy (Affaires étrangères). AP »


« Le forcené de Matignon » : excellente une de Libération de mercredi ! Je me la répète plusieurs fois par jour, tellement elle est bonne. Désolé...
L'émission Mots croisés du 20 février, animée par Yves Calvi, m'a paru plus intéressante que l'édition d'À vous de juger du 16 mars. Cela tenait autant à la façon de construire le plateau qu'à la personnalité des invités. Les meilleurs moments furent les prises de parole de Maïté Lassalle (de 27:38 à 31:12) et de Louis Chauvel (de 47:28 à 54:38), surtout quand ce dernier donne des chiffres sur trente ou quarante ans en finissant par dire que « les jeunes sont jeunes de plus en plus vieux et qu'en même temps les vieux sont vieux de plus en plus jeunes » (vers 53:50). Superbe formule qui n'est pas une boutade, qui signifie que les jeunes sont précarisés jusqu'à un âge avancé et ne peuvent concrètement pas se construire une vie d'adulte (ou ce que cela veut dire pour une majorité de la population : maison, enfants, crédits) tandis que les seniors sont de plus en plus tôt remerciés pour leurs supposées moindres productivité et flexibilité, et surtout du fait de la cherté de leur ancienneté dans l'entreprise...
L
e même animateur, avec la même finesse (choix des interlocuteurs, menée du débat), reprenait le même sujet le 20 mars dans C dans l'air (France 5). Les interventions de Roland Cayrol y étaient spécialement décapantes.

Et puisqu'il est rare que je fasse un lien chez Assouline (qui est aussi, à sa façon, un boulet), autant que j'en fasse tout de suite un second. Dans les Salons littéraires sont dans l'internet (PUF, 2002 — le site des PUF est en rade, on dirait...), j'affirmai ma conviction que, linguistiquement parlant, la France devait faire partie de la Francophonie (ce qui n'est le cas que d'un strict point de vue institutionnel) et notamment que la littérature dite francophone devait inclure, contenir par principe la littérature dite française, dans un grand ensemble de littérature de langue française. C'est ce point de vue que défend Pierre Assouline, excédé de voir les ghettos éditoriaux et salonniers où l'on accote auteurs dits des Caraïbes, d'Afrique, voire du Québec, de Suisse ou de Belgique (etc.) sans que jamais ou presque des auteurs dits de France ne soient présents, ces derniers étant (restant) entre eux ailleurs. Bien sûr, il faut que les origines géographiques ou culturelles soient mises en valeur pour les auteurs qui le souhaitent, ou au cas par cas. Mais l'actuelle dichotomie entre Hexagone et Reste du monde francophone amalgamé sent très fort le résidu colonial, d'autant plus pernicieuse qu'elle est banalisée, voire montée en crème pour une discrimination positive assurément catastrophique.
C'est aussi parce qu'aucun artiste ou auteur français n'était jamais invité au même titre que les autres (d'Afrique, d'Amérique, etc.) que je me suis désolidarisé clairement et depuis longtemps des programmes dits de promotion de la Francophonie organisés au Japon. Voilà, c'est dit.

Étonnement. Je n'avais pas parlé de francophonie, comme ça, avec quelqu'un depuis des mois et, étant allé en fin d'après-midi à la médiathèque de l'Institut franco-japonais, où je lisais l'interview de Julia Kristeva dans Art Press (mmm...), je tombe sur Luis Solo Martinel qui entame avec moi une discussion sur... la francophonie. Et nous sommes du même avis. Puis autour d'un café, au rez-de-chaussée, nous nous apitoyons sur nos piètres progrès en japonais...

Encore une fois, ces propos quotidiens ne sont qu'un ficelage rapide de ce que je veux garder comme aide-mémoire des jours qui (me) passent, plus spécialement, mais pas exclusivement, dans mon rapport à la littérature, donné à lire dans un réticule de plus en plus monstrueux au sein duquel se trouvent assurément des oreilles et des yeux connivents, qu'ils soient ou ne soient pas d'accord avec tel ou tel point.
Ces cinq notions de ficelage, aide-mémoire, littérature, réticule et connivence définissent ensemble mon projet continu de JLR — qui ne prétend pas être une œuvre littéraire. Je le précise puisqu'il y a de temps en temps de nouveaux lecteurs qui (s)(m)(')interrogent (sur) mes motivations — certains assidus ayant sans doute compris cela depuis longtemps.

jeudi 23 mars 2006

Ce qui fait levier

Encore une matinée courrier et lecture de pages.
Ça chauffe dans le Monolecte d'Agnès Maillard : deux nouvelles versions de La Cigale et la Fourmi. Moi, j'ai fait mon choix...
Et si c'était vrai que la télé-réalité est condamnée à terme par l'assimilation des contrats des candidats à des contrats de travail... Ça pourrait nous faire des vacances sur les écrans !
Extrait d'un article d'Isabelle Roberts dans Libération d'hier. Elle interroge un avocat, Jérémie Assous :

[...] Sur quoi vous basez-vous pour dire que bronzer ou faire du jet-ski, c'est un travail ?

La doctrine et la jurisprudence définissent le contrat de travail comme la convention par laquelle une personne s'engage à mettre son activité à la disposition d'une autre sous la subordination de laquelle elle se place moyennant une rémunération. D'abord, les candidats ont touché 1 525 euros comme à-valoir sur des contrats de merchandising qui n'ont abouti à rien. Ensuite, quand Glem demande à mes clients de faire du jet-ski, ils en ont l'obligation : c'est une prestation de travail. J'ai donc une prestation de travail, un lien de subordination et un salaire : les trois critères qui définissent un contrat de travail.

Que gagnent les candidats à voir leurs contrats requalifiés ?

Des indemnités liées au contrat de travail et à la rupture du contrat de travail, des fiches de paie, attestations Assedic, congés payés, des dommages et intérêts pour les frais de la procédure. Maintenant, nous allons demander le paiement des heures supplémentaires devant la cour d'appel. Et à l'avenir, si Glem ne fait pas de contrats de travail aux participants à ses télé-réalités, il s'expose à être lourdement condamné. D'abord à la requalification en contrat de travail, puis au paiement des heures supplémentaires. Et surtout, à être condamné pour travail dissimulé. C'est un délit pénal.

TF1, qui a décidé de faire appel, dit que ce jugement vaut pour l'Ile de la tentation, où il n'y a rien à gagner, mais pas pour Star Academy, par exemple, où il y a un gros lot à la clé...

La décision des prud'hommes parle d'«émissions de télé-réalité». Le producteur vend une émission de télé-réalité, le candidat éliminé a participé à la fabrication de ce produit  !

Tous les candidats à Qui veut gagner des millions peuvent donc demander un contrat de travail ?

Non, car les candidats à des jeux ne sont pas à l'entière disposition du producteur comme ceux de la télé-réalité. Ils ne renoncent pas à un certain nombre de droits, notamment celui d'aller et venir, à la liberté de communication. Tous les candidats de télé-réalité ont interdiction de prendre contact avec l'extérieur : ils sont dans la même position que des détenus à l'isolement !

Donc les sociétés de production de télé-réalité vont devoir faire des contrats de travail ?

Si les producteurs ne le font pas, ils s'exposent à être sanctionnés puisqu'ils contournent la législation sociale, et ça sera considéré comme du travail dissimulé. Et là, les indemnités, c'est six mois de salaire minimum. Le salaire, en ce qui concerne l'Ile de la tentation, c'est 1 525 euros pour dix jours. Les salaires perçus pour Loft Story ou Star Academy, ça peut être considérable : 10 000, 15 000 euros pour un candidat. Si vous multipliez par six, ça fait des sommes importantes. D'autant que tous les candidats de télé-réalité peuvent faire un procès puisque la prescription est de cinq ans et que la première télé-réalité française date de 2001. En fait, le concept même de télé-réalité est inconciliable avec la législation sociale. Avec un contrat de travail, les salariés ont droit au repos, aux 35 heures, ils ont le droit de grève, de se syndiquer, comme tout employé. Dans l'Ile de la tentation, ils ont été payés 1 525 euros sur la base de 35 heures hebdomadaires. Or leur travail était d'être à la disposition du producteur vingt-quatre heures sur vingt-quatre : en une journée et demie, on avait épuisé les 35 heures  ! Ce contrat de travail est-il légal ? Non. C'est pour ça qu'on peut parler de la fin de la télé-réalité !

Pour changer du bureau devant lequel je risque tout de même fort de me transformer en ectoplasme, me voilà parti au centre de sport, à Shibuya. Quelle aventure ! Je pourrais aller à celui d'Iidabashi, tout près de chez moi, mais je ne me résouds pas à me passer des luxueux avantages de celui de Shibuya (pour le même prix, 620 yens) : la qualité et la diversité des machines de musculation, l'espace des bains et, bien sûr, le mist sauna... La séance de vélo est en abyme puisque je relis (pour la combientième fois ?) des pages de Molloy dont le cours à l'Institut franco-japonais commence dans deux semaines. Je n'ai pas encore arrêté la liste des passages qui seront commentés. Il y en a tellement. Il y a tellement à dire. C'est tellement difficile de délimiter. Même simplement couper pour dire on lira d'ici jusque là, c'est un crève-cœur. Je cherche des unités naturelles dans ce que Beckett a voulu dense et continu...
Je vais en revenir à l'esprit zen. Le couteau du boucher qui suit la voie du Tao n'est pas couvert de sang.

« Et pendant l'hiver je m'enveloppais, sous mon manteau, de bandelettes de papier journal, et je ne m'en dépouillais qu'au réveil de la terre, le vrai, en avril. Le Supplément littéraire du Times était excellent à cet effet, d'une solidité et non-porosité à toute épreuve. Les pets ne le déchiraient pas. Que voulez-vous, le gaz me sort du fondement à propos de tout et de rien, je suis donc obligé d'y faire allusion de temps en temps, malgré la répugnance que cela m'inspire. Un jour je les comptai. Trois cent quinze pets en dix-neuf heures, soit une moyenne de plus de seize pets l'heure. Après tout ce n'est pas énorme. Quatre pets tous les quarts d'heure. Ce n'est rien. Pas même un pet toutes les quatre minutes. Ce n'est pas croyable. Allons, allons, je ne suis qu'un tout petit péteur, j'ai eu tort d'en parler.» (Samuel Beckett, Molloy, Éd. Minuit, coll. Double, p. 39)

Tiens, j'entends que ça bouge du côté du CPE. De Villepin digère ou régurgite ?
Je me suis demandé tout à l'heure, dans le sauna, si l'on pouvait être contre le CPE & contre les blocages des facs. Après tout, pourquoi pas... Ce sont deux choses distinctes. On manifesterait dans les rues. Et on irait en cours. N'y aurait qu'à aménager les emplois du temps...
La question, c'est de savoir qu'est-ce qui fait levier. Qu'est-ce qui fait qu'un gouvernement, qu'une population s'inquiète des conséquences d'un mouvement ? Quelle force ou quelle menace peut en imposer au pouvoir qui s'arroge les pleins pouvoirs ? En l'occurrence, sauf les débordements, les casseurs, les risques de décès de manifestant, ce que personne ne souhaite, sauf tout cela, donc, les manifestations, ça ne fait pas vraiment levier. Ça fait folklo. Folklo à la française. Du dérangement gazeux dans la digestion routière des villes. Des fumées, des couleurs, des chants et des bons mots. N'y manquent que les pétards (et quand ça pète, c'est trop tard). Le folklore que voient les étrangers quand ils viennent en France, quand ils voient les infos françaises depuis leur pays. Sacrés Français !...
Mais les facs fermées, les semaines de cours annulées, les journées entières à détourner l'institution de sa fonction, la solidarité des enseignants qui, pour certains, ont de l'expérience dans ce domaine, la représentativité en haut lieu des présidents des universités, la dévalorisation des diplômes français : il est bien là, le levier, et pas ailleurs. Les manifestations servent à faire entendre que l'on mène une action — et il faut bien qu'il y ait cette action, sinon c'est défiler comme aller siffler sur la colline.
Alors tous ceux qui voudraient les manifs sans les blocages, ils se croient dans un jeu vidéo, ils ne raisonnent pas, ils ne voient que l'invalidation possible de leur année de cours, le bout de leur nez, ils voudraient faire la grève pour du beurre et que le gouvernement ait peur pour de vrai — ce sont encore des enfants qui croient au Père Noël, que le CPE ne passera pas par eux.
Et je ne parle même pas des pro-CPE...

Je vais couper France Info dans quelques minutes, pour aller me coucher. Au ton, il y a deux épopées en parallèle, comme tressées par les heures, l'une en fanfare, la manifestation qui a commencé à Paris, énorme, avec des étudiants venus de nombreuses villes de province, bien organisée, dit-on, et ces groupes de casseurs qui bourdonnent autour en attendant leur heure, l'autre en sourdine, la perplexité de ceux qui ont reçu le pet, non... le pli du Premier Ministre qui veut devenir Empereur, un pli pas plus franc qu'un billet de jésuite, et qui se demandent ce que ça veut dire, dans quel sens tourne le vent...

mercredi 22 mars 2006

De la custode comme du guépin

Après la journée de l'eau
j'ai pris un bain plutôt qu'une douche
pour aller au supermarché
il fallait un parapluie ce soir
Kagurazaka scintillait
ailleurs je ne sais pas

Déjà 23 heures. J'ai l'impression que je viens de me lever, pourtant c'était à 7h30. Sans doute est-ce l'effet de la familiarité des lieux et des choses. Et du contraste avec avant. Pendant un mois hors de mes pénates (adoptives, forcément) à découvrir et réfléchir sans arrêt au sujet de tout, lieux, objets, personnes, tant la province française m'est inconnue, avec aussi des responsabilités, rien de tout cela ne m'étant familier, le temps paraissait long chaque jour. Et courtes les nuits. Même si dans mes dernières heures orléanaises j'avais déjà l'impression, par accumulation rétrospective, que tout cela s'était déroulé au pas de charge — alors que j'avais quand même passé trois jours malade comme un cochon (c'est malade, un cochon ? D'où ça vient, cette expression ?). Pourrait-on en déduire qu'un temps qui passe lentement dans un sens repasse beaucoup plus vite dans l'autre ?... Pour sûr, le vécu et sa mémoire ne sont pas de même essence. Et ce n'est pas tout de l'avoir lu chez Proust : tant qu'on ne l'a pas vécu, on n'en sait rien.
Bref, to make a long story short, comme on dit Outre-Manche (alors que bref est bien plus bref...), le temps, c'est n'importe quoi. Non content de n'être mathématiquement pas linéaire, ni circulaire comme sur ma montre, sa perception par les humains est une des choses les plus ahurissantes qui soient. Pire que l'espace, je crois.
Par exemple, cet après-midi, écoutant TéléramaRadio, je vérifiai avec T. la numérotation des notices de son très long catalogue de Mazarinades de la collection de l'université de Tokyo dont on venait d'achever sur deux imprimantes les tirages d'un millier de pages en cinq exemplaires pour pouvoir enfin en tasser les piles avant reliure. Éh bien, j'avais entre les mains des références dont on avait parlé ensemble il y a 8 ou 9 ans, puis plus jamais depuis, et je m'en souviens très bien — de la custode comme du guépin (tiens, j'ai oublié de demander ça, aux orléanais...). Alors que je serais tout à fait incapable de dire où nous parlions de cela, si nous étions à Tokyo ou à Paris, si c'était un jour d'hiver ou d'été...

« Par exemple, quand j'étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j'examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l'insouciance et l'opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l'appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s'engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 42-43)

mardi 21 mars 2006

Pipole d'une nouvelle niche

Printemps (au) chaud... Grâce à JFM qui m'alerte par courriel (alors même que je venais de lire avec intérêt ses remarques truffaldo-godardiennes), je rejoins la (Radio) Suisse pour deux émissions consacrées à Claude Simon, l'une du 1er mars avec Alastair Duncan pour l'édition Pléiade, l'autre du 25 février faite d'une sélection d'entretiens. Dans cette même série, l'Horloge de sable, l'émission du 11 mars est consacrée à Michel Butor.

Côté web, puisque je reste à la maison (ne sors brièvement comme hier que pour quelques comestibles et le soir, sur le balcon, pour arroser les plantes), je reprends mes abonnements Bloglines, délaissés près d'un mois, puis me laisse glisser sur des chemins exploratoires. Ils me mènent notamment chez Plume salée qui blogue pour (chez ?) Arte (TV, cette fois).
Je découvre par la suite qu'en silence on commence à (essayer de) vendre des programmes télévisés par téléchargement. Sur France 2, France 3, Arte... Où encore ?
Resterait à essayer... À la fois pour voir fonctionner le système, tester la qualité du service et du produit livré, me demander comment je stockerais ce que j'achèterais (par exemple Atlantic City, film de Louis Malle, 1980, 104 min., 1,12 Go), si c'était possible. Pas sur Arte, en tout cas : l'accès n'est que pour 48 heures et rien ne permet le stockage. Et puis c'est tellement compliqué ! Ça sent fort l'usine à gaz...
Pas sur France 2 ou 3 non plus puisque — vous, je ne sais pas, si vous êtes en France, mais moi — quand je clique, je reçois une page qui me dit que : « En fonction des accords négociés avec nos partenaires, ce service est exclusivement ouvert aux résidents de la France Métropolitaine et des DOM TOM.»
Je sens que ça va être bien, l'avenir...

Une belle recension de graphismes japonais chez Étienne Mineur. Et pas que du contemporain...
En revanche (c'est moi qui fais un rapport design et actu entre les deux), j'ai bien épluché le Netizen de papier acheté en France, le numéro 1, et je ne pense vraiment pas nécessaire de m'y abonner. C'est de la presse pipole d'une nouvelle niche. À part peut-être pour des trucs techniques (que je pourrais sans doute trouver ailleurs), je ne pense pas en avoir besoin. De plus, dès le n°3, on annonce parler moins des blogs pour aller voir du côté... de la télé. Comme c'est original ! Allez savoir pourquoi... Et ce n'est pas la permanente et grise autopromo du blog de Netizen qui me fera changer d'avis. Ou : quand les blogs (soi-disant) pro contreproduisent...

Change de ton !
« Le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie n'avait pas tenu compte de l'émotivité de Slobodan Milosevic.» — Je me suis étranglé de rire, avec cette brève du numéro 1 du Tigre. Ah !, si quelqu'un pouvait me l'aller quérir, celui-là !... comme je lui en saurais gré !

lundi 20 mars 2006

Traquer les coquilles

Être enfin où je devais, où T. court contre la montre à traquer les coquilles, que ce soit pour faire tourner l'imprimante, mitonner une ratatouille ou faire la vaisselle... Je ne sors que pour acheter les légumes. Repos des voyages, aussi.
En même temps, rattrapage de programmes de France Culture : Mardis littéraires du 7 mars avec Pierre Bergounioux (pour Carnet de notes), puis Vive le père Jarry ! selon Patrick Besnier, Des mots et des mythes (Tire ta langue, respectivement des 16 février et 2 mars), le dernier Vendredi de la philosophie consacré aux Lettres persanes de Montesquieu. Un peu de France Info, ça oscille péniblement entre ultimatum et pourrissement... Laissons mijoter. Un peu de courrier, mais il y en a tellement à classer que je remets à demain. Et inclure janvier dans l'index des noms propres du JLR.

« Quel Paradis, interrogea Kotter.
Vous, dit Breughel. Ceux qui vous envoient.
Ah, dit Kotter. C'est comme ça que.
Oui, dit Breughel. L'appellation a été inventée par Machado. Nous ne parlions jamais ouvertement de vous, même à voix basse. Vous savez bien qu'il y a toujours une oreille non bienveillante qui traîne derrière les murs. Une intelligence hostile.
Exact, approuva Kotter. Il faut crypter.
Nous disions aussi le Parti, continua Breughel. Après tout, nous étions une espèce de cellule dissidente. Cela donnait une fausse dimension politique à notre histoire. Des harmoniques gauchistes vibraient autour de nous comme un halo.
Une cellule dissidente, des anges, maugréa Kotter.
Oh, des anges mineurs, dit Breughel. Qui redoutaient de se faire exécuter au rasoir ou au plomb avant d'avoir pu goûter à ce qui.»
(Antoine Volodine, Le Port intérieur, Paris : Éditions de Minuit, 1995, p. 11-12)

Ça commence très fort. Plutôt, ça commençait très fort... Dans la perspective de lire Bardo or not Bardo et Nos Animaux préférés, il vaut mieux articuler l'historicité d'une écriture, surtout quand l'auteur revendique cette historicité aux niveaux narratif (« anges mineurs » deviendra un de ses titres) et sous-jacent (récurrence d'auteurs fictifs).
Le ton, comme ça, tout de suite, on pense à Koltès et Échenoz. Non pour lui enlever son ton propre, son originalité, mais parce qu'un lecteur n'est jamais vierge de mémoire. Et qu'aucun auteur, fût-il génial et cela lui déplût-il, n'arrive littérairement de nulle part...
Vite, j'y retourne.

dimanche 19 mars 2006

Sa Pénélope tout de go

Car on ne retrouve pas sa Pénélope tout de go en descendant d'un avion. Il y a un apprêt de soi, corps et esprit, il y a une distance intérieure pour recoller à soi-même qui ne se gèrent pas dans l'arrivée directe, l'immédiateté d'un retour. Un lavage des pieds, la mémoire d'un chien, la mesure et l'élimination des adversaires : exemples paraboliques d'obstacles médiateurs entre soi et l'être aimé, c'est-à-dire ajustement entre deux estimes d'image, celle de soi laissée au départ et celle à se forger dans le retour pour que le passage de l'une à l'autre soit comme invisible — regarde, malgré le temps passé-perdu à ne pas être ensemble et la mémoire incommune des choses faites séparément, c'est bien le moi que tu connais qui reviens...
Le tri et le rangement des affaires du voyage, la bonne odeur d'une lessive qui sèche dans le vent, la première séance au centre de sport — seul lieu où achever décemment Ravel — m'occupent jusqu'à l'heure de prendre le train de Tokyo et retrouver T.

« Procédant à mains nues, on lui scie la boîte crânienne pour en isoler le volet frontal droit qu'on retire, puis on ouvre transversalement la dure-mère afin d'examiner comment ça se passe à l'intérieur. On tombe sur un cerveau légèrement affaissé à gauche mais plutôt normal, sans aspect de ramollissement particulier même si les circonvolutions, pas trop atrophiées non plus, sont séparées par de l'œdème. Ne découvrant aucune tumeur, on ponctionne la corne ventriculaire pour en faire sortir un peu de liquide, celui-ci n'apparaissant que si l'on presse la zone considérée. On y injecte un peu d'eau plusieurs fois dans l'espoir d'une dilatation : le cerveau se gonfle mais se dégonfle aussitôt, l'atrophie cérébrale paraît irréversible, bref on n'est pas très avancé.» (Jean Échenoz, Ravel, p. 122-123)

Tout le monde a lu ou entendu de ces journalistes altiers (tel Claude Imbert dans Le Point), munis d'une balance étalon qu'ils croient parfaite même par gros temps, qui fustigent et dénigrent le pouvoir de la rue — opposé à celui des urnes, censément plus démocratique. Ils reprochent aux manifestants d'être victimes d'instincts grégaires ou de pulsions festives ou destructices, toujours stupides, déballant à démontrer cela leur psychologie à trois francs.
Pour ma part, je crois que les populations qui s'activent actuellement contre une méthode de gouvernement à la hussarde (on connaît les propos écrits d'un de Villepin comparant la France à une fille à prendre par surprise et rapidement) sont intelligentes — et résignées à faire ce qu'elles font. Car il y a déjà eu deux élections et un référendum dont les résultats ont été anticonstitutionnellement zappés par ces gouvernants, fort peu démocrates pour donner des leçons...

Z'avez vu ? J'étais pas trop branché, depuis un mois... Et quand même, j'avais bon, pour le Prix du livre France Culture / Télérama. Bégaudeau a été un des seuls que j'ai commenté pendant tout ce temps ! Je viens d'enregistrer l'émission des Matins de FC du 16 avec lui.

Et déjà mes yeux se ferment (décalage horaire).
Alors, pour ne pas avoir un cerveau comme celui de Ravel qui dormait si peu et si mal...

samedi 18 mars 2006

Au regard des effusions orléanaises

Onze kilomètres au-dessus de la Sibérie, quand minuit français a passé, j'ai mis ma montre à huit heures du matin.
J'ai lu Libération du 17, ramassé en entrant dans l'avion. Article très instructif de François Wenz-Dumas (ci-dessous). Puis j'ai vu trois films sans grand intérêt (distrayant First Wives Club, 1996, avec Diane Keaton, Bette Midler et Goldie Hawn, émouvant Flashdance mais qui date tellement, nullissime Harry Potter et le gobelet de feu, franchement, ça fait pitié). Du coup, j'ai dormi !
Le CPE, pur produit de la technocratie.
« Comment est venue à Dominique de Villepin la lumineuse idée du CPE ? Comment un gouvernement a-t-il pu concevoir un objet juridique aussi mal ficelé, rejeté par une grande majorité des jeunes et la totalité des syndicats de salariés, puis le faire voter à la hussarde par une majorité tétanisée ? La réponse est à chercher dans les bureaux de Matignon, où le contrat première embauche a été directement concocté en petit comité par le staff du Premier ministre.
« Jeune rocardien ». Le père du CPE s'appelle Louis-Charles Viossat. Il est directeur adjoint du cabinet de Dominique de Villepin. Agé de 42 ans, ce membre de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) est sorti en 1992 de l'Ena, dans la même promotion que Valérie Pécresse, députée des Yvelines et porte-parole de l'UMP, et Gilles Grapinet, directeur de cabinet de Thierry Breton à Bercy. « C'est un excellent connaisseur des questions de Sécurité sociale. Et c'est surtout un pur techno », souligne un syndicaliste administrateur de l'Acoss (la banque de la Sécu).
Il a pourtant été tenté par la politique. « Etudiant, Viossat militait au Parti socialiste. Il était même un des animateurs des jeunes rocardiens », se souvient un de ses anciens condisciples, qui ne lui pardonne pas d'avoir « tourné casaque » en entrant en 1996 au cabinet du centriste Jacques Barrot, alors ministre du Travail.
Après la victoire de la gauche aux législatives de 1997, le futur père du CPE quitte la sphère politique. En 2000, il participe à la rédaction d'un rapport de l'Igas sur « les fonds d'aide aux jeunes » et leur utilisation dans les politiques d'insertion. Et en 2002, quand la droite revient aux affaires, le ministre de la Santé, Jean-François Mattei, en fait son directeur de cabinet. Lors de la canicule de l'été 2003, Viossat brille par son absence : il est en congé. C'est la directrice adjointe qui porte le chapeau des dysfonctionnements au ministère de la Santé pendant la crise. En avril 2004, après la déroute des régionales, Jean-François Mattei quitte le gouvernement. Son directeur de cabinet est reclassé comme directeur général de l'Acoss. Il peut à loisir y méditer sur l'impact des politiques d'emploi : la banque de la Sécu, qui centralise les déclarations Urssaf, est une des meilleures sources statistiques sur le marché du travail. C'est là qu'en juin 2005 Villepin vient le chercher pour lui confier à Matignon la lourde tâche de concocter un plan d'urgence pour l'emploi. Ce sera le contrat nouvelles embauches (CNE), instauré par ordonnance l'été dernier, et réservé aux entreprises de moins de 20 salariés. Fin octobre 2005, éclate la crise des banlieues. A Matignon, les conseillers sont priés de réfléchir à une réponse adaptée sur l'emploi des jeunes. Rue de Grenelle, on décline l'offre : Jean-Louis Borloo estime que les mesures de son plan de cohésion sociale sont suffisantes et le ministre de l'Emploi, Gérard Larcher, met en garde sur l'absence de négociations avec les syndicats.
Surprise. Villepin passe outre. Sans avoir consulté les partenaires sociaux, il annonce par surprise le 16 janvier la création d'un contrat réservé aux jeunes de moins de 26 ans. Un dispositif adapté selon lui à la situation spécifique des jeunes « laissé-pour-compte de notre société ». Pourtant, preuve que le gouvernement n'a pas vraiment la banlieue pour souci premier, les ministres, lors des débats au Parlement, se succèdent pour recourir à des exemples issus de leur propre famille. Tel Gilles de Robien (Education nationale), qui, comme beaucoup d'autres membres du gouvernement, explique que son « fils » avec un bac + 5 « est resté neuf mois sans travail [...] » : « Je suis certain qu'avec le CPE ce délai aurait été réduit.»
Dégainé tardivement. Au vu de l'hostilité à son dispositif qui croît dans l'opinion, l'argumentaire du Premier ministre évolue à partir de début mars. Et voilà que le CPE redevient une réponse aux émeutes urbaines de l'automne. Ainsi, dimanche, sur TF1, Villepin se souvient tout à coup que son contrat a été pensé en priorité pour satisfaire les jeunes des banlieues. « Cela s'adresse à ceux qui ont le plus de difficulté pour entrer sur le marché de l'emploi », souligne-t-il en affichant comme preuve de sa bonne foi le fait que cet amendement gouvernemental dégainé tardivement a été intégré dans le projet de loi sur l'égalité des chances de Borloo, lui-même élaboré après la crise des banlieues. Lycéens et étudiants ne l'ont pas entendu ainsi.
Arrivés à Nagoya la pluvieuse, dernière formation du groupe avec bagages pour passer plus facilement les contrôles (et ça marche...), puis (enfin) restitution informelle des étudiants à leur véritable famille. Retenue polie toute japonaise, entre eux comme avec nous, mais qui, au regard des effusions orléanaises, passerait facilement pour de la froideur... Ne pas s'y fier.
Retour en taxi avec mon collègue et notre chef, qui est venue nous accueillir. Repos et rangement. Jusque tard, à cause du décalage horaire. J'ai 24 heures pour me faire beau...

vendredi 17 mars 2006

Compacter dans moins d'un mètre-cube ce qui se trouve étalé sur 25 mètres-carrés

Arrêter la tache d'huile... disais-je. Il vaut peut-être mieux carrément changer la nappe, voire la table.
Je m'étais arrêté là-dessus pour aller à la soirée de fin de stage, à la Présidence de l'université. Saynètes et chansons, préparées pendant des semaines et offertes ce soir au parterre des familles d'accueil. Belle interprétation du Blues du dentiste (écrit par Henri Salvador). Tout une excitation, la joie de l'instant, bien sûr, mais déjà qui masque la tristesse et les pleurs de demain...
De retour au studio, il s'agit plus de vider le frigo que de dîner au sens propre. Soupe de poisson achetée à Saint-Malo. Un pot de foie gras du marché des bords de Loire, dur à finir seul. Des poivrons à l'huile des Halles Châtelet. Une salade de chou rouge. Du fromage de chèvre.
Une bonne partie de la nuit à compacter dans moins d'un mètre-cube ce qui se trouve étalé sur 25 mètres-carrés...

11h30. L'autocar nous attend, mon collègue et moi, à l'angle du Centre de conférences.
Midi et quart, devant la Présidence de l'université. Fin de l'embarquement des bagages, on dirait qu'il y en a trop... L'instant terrible du départ. La plupart des étudiantes pleurent, quelques membres des familles d'accueil aussi — moi, mon cœur est ailleurs, mais ça me fait quelque chose quand même... J'ai bien apprécié l'ensemble des personnes rencontrées, leur bonne volonté, leur implication. L'autocar démarre et ça mouche pendant un bon quart d'heure. Et puis ça sèche. Petit à petit la page Orléans se tourne.

À Roissy, épique enregistrement des bagages JAL & Air France. Les valises font plutôt 30 kilos que 20... On est en tort, c'est évident, on n'a pas assez prévenu les familles... Deux des cinq employés qui s'occupent de notre groupe veulent faire payer tout ça (avec un petit air de penser que Japonais = porte-monnaie). Individuellement, ça serait trop long... Alors on nous propose de passer toutes les valises, de faire un total des kilos en trop et de diviser... Pas cool pour qui a justement fait attention à ses 20 kilos. Ça ne tient pas trois minutes. Un des tapis d'enregistrement ne tourne plus, ça va encore ralentir. On demande à quelques étudiantes d'aller retirer cinq ou six kilos de leur valise pour les prendre en cabine.
Je proteste — de mauvaise foi — que tout cela vole de toute façon dans un même avion, puis de bonne foi comme quoi tout cela est très discrétionnaire (je reste près des guichets et je vois bien que des valises passent avec 26 ou 28 kilos dès que les deux emm...deurs ont le dos tourné), que la prochaine fois on prendra un vol ANA qui autorise jusqu'à 40 kilos (je ne sais pas si c'est vrai, mais ça en fait bien taire un !) et que... — surtout — le retard qu'on fait prendre (il y a un autre groupe derrière) se paiera beaucoup plus cher en parking de l'avion (ça aussi, ça fait mouche...).
Une douzaine d'étudiantes ont de la détaxe. Le guichet douanier est à au moins cent cinquante mètres du guichet d'enregistrement ! Ensuite, mettre un des duplicatas remis dans l'enveloppe fournie pour l'envoyer par la poste... dont la boîte est dans un autre coin du terminal. C'est comme un jeu ! Pour faire perdre du temps ! Mais qui a conçu ça ?
Puis c'est le contrôle des passeports et des bagages à main, où l'on fait maintenant enlever ceinture et chaussures, palper le corps entier, passer divers détecteurs... À quand la mise à poil systématique ?
Quand on arrive enfin à la porte indiquée sur nos cartes d'embarquement, on découvre qu'il y a eu une ERREUR d'impression (F49 pour F44), nous devons revenir en arrière de cinq portes, avec tout le groupe, et l'embarquement est déjà presque fini ! Pas le temps pour le shopping ! On nous fait prendre un couloir amovible qui ne mène pas à un avion mais à... un escalier, très pratique avec les bagages à main... pour descendre prendre un bus d'accès à l'avion, à trois kilomètres de là. Et un dernier escalier pour entrer dans l'avion, bien sûr. Finalement, je suis plutôt content de quitter cet aéroport high-tech à la mentalité de pays sous-développé.

(Liens et suite, demain.)

jeudi 16 mars 2006

Ce qui peut arrêter la tache

Dernière séance de travail à la bibli de l'U. d'O. Sans doute un grand nombre de cours annulés parce que presque personne au resto U. Doit y avoir une manif en ville, aussi. Distribution de petits papiers Stop aux blocages, avec appel à une AG demain... On y refuse toute couleur politique pour mieux s'y cacher et tuer le mouvement (que le temps passe et le CPE avec... toujours la démagogie du pragmatisme, cette fois c'est Nos diplômes d'abord, sauf que vos diplômes, pour ce qu'ils servent... Il n'est plus question de savoir comment un employeur peut faire confiance à un jeune diplômé mais bien de savoir comment un jeune diplôme pourrait faire confiance à un employeur !).
Pragmatisme, pragmatisme. J'espère que nos étudiantes ne vont pas se faire piéger par un éventuel arrêt du Tram. En effet, plusieurs d'entre elles sont parties faire des courses vers 11 heures, après un test final qui semble les avoir toutes épuisées. C'est qu'elles doivent revenir à l'université pour 16h15, heure des préparatifs de la soirée de remise des certificats de fin de stage... (Vais-je pour autant accepter le CPE ?...)

Il fait beau et froid. Il aura fait froid jusqu'au bout, durant ce mois. Cela m'a beaucoup déçu, surtout la seconde moitié. J'imaginais finir mes jours ici sur une douceur orléane, similaire à telle angevine. Mais bon...
En tout cas demain, départ : je reprends l'air marin. Aérien, même. Pas de connexion. Ni samedi, peut-être, si trop fatigué pour... On verra.
Et partir juste quand le Salon du livre va commencer, c'est pas dommage, ça... Allez, pour cette année, c'est plié. Faut s'y faire. D'ailleurs, l'indigence de son blog, hein ! C'est quelque chose : « Tant les journées que l'on vous promet sont prometteuses...» Mmouiii... Ça promet ! Moi, j'aurais bien voulu voir de la francophonie qui ne passe pas de travers, qui ne fasse pas combat communautaire, etc. Mais ce n'est pas facile...

« Une séance de signatures dans une librairie n'est pas toujours un moment intense. Pour créer une véritable animation, il faudrait un Balzac revenant dédicacer ses oeuvres complètes. Ce soir, l'affiche paraît plus modeste : dans une échoppe proche de la rue Mouffetard, face à une douzaine de curieux, Jean-Noël Schifano est venu présenter quelques auteurs de sa collection « Continents noirs ». Laquelle, chez Gallimard, se consacre aux « écritures africaines, principalement d'expression française », au total une quarantaine de titres parus depuis 2000 dont aucun n'a dépassé les 5 000 exemplaires. Schifano parle, traçant dans l'éther les contours d'un continent de légende. On se croirait au bord du fleuve Niger un jour de crue. Jusqu'à ce qu'un impoli l'interpelle : dites donc, votre collection pour écrivains d'Afrique noire, ça ne tomberait pas un peu dans le travers du communautarisme ? Et la typo des bouquins, pourquoi est-elle si moche (du Futura Book, un caractère bâton effectivement pas terrible) ? Suit un bref silence. Puis le flot Schifano repart, plus vif : mais non vous n'y êtes pas du tout, regardez, « Continents noirs » c'est au pluriel, la preuve que nous ne sommes pas dans la géographie mais dans l'écriture, dans quelque chose qu'on pourrait appeler le « baroque existentiel », de toute façon il y en a marre de ce procès permanent du ghetto. Fin de l'incident ? Non, début. Boniface Mongo-Mboussa, auteur de Désir d'Afrique, s'en prend à l'importun : votre inculture est sidérante car des collections africaines, il s'en est déjà créé plusieurs, voyez « Les Afriques » (Karthala), « Monde noir » (Hatier), alors pourquoi s'en prendre à celle-ci ? Parce que Schifano est un italianiste plus qu'un spécialiste de l'Afrique ? Un autre auteur de « Continents noirs » monte au front : ce débat, c'est une diversion permanente, lassante, ça empêche de parler du fond des bouquins. Et quand bien même la géographie s'en mêlerait, lance un troisième, il y a des précédents très honorables : la collection « Croix du Sud » de Roger Caillois, chez Gallimard aussi, fer de lance des littératures sud-américaines, n'a-t-elle pas révélé Borgès ? Le ton monte, Boniface Mongo-Mboussa part en claquant la porte. Dans un coin, Antoine Gallimard écoute sans mot dire. Schifano tente de calmer le jeu : chez Gallimard il n'y a pas de frontières, plaide-t-il, « vous pouvez très bien être dans "Continents noirs" et puis rentrer dans la "Blanche" ». Là, quelques gloussements nerveux au fond de la salle. Est-ce au rayon Freud qu'il faut chercher les raisons de ce psychodrame ? La maison d'édition qui a pour figure de proue la collection « Blanche » de la NRF pouvait-elle délimiter en son sein un « espace noir » sans ouvrir la boîte à lapsus ?
Là-dessus, on se mit à parler bouquins et ce fut nettement moins drôle.»
(Édouard Launet dans Libération du jour)

Pendant ce temps, la bêtise gouvernementale s'élargit. Un peu à la façon de l'huile, on ne voit pas bien ce qui peut arrêter la tache...

mercredi 15 mars 2006

Pas aussi dandy que Ravel

Dès mon arrivée à la bibliothèque, j'engrange l'émission Du jour au lendemain avec Sereine Berlottier. Puis celle de la semaine dernière avec Échenoz. Au moins, j'aurai quelque chose à écouter dans l'avion, après-demain...
De retour au Japon, il va falloir que je repasse un mois de France Culture au peigne fin, je crains d'avoir raté pas mal de choses... C'est paradoxal (et cela rejoint une des remarques de François Bon, hier) : il n'y a que loin d'ici que je réussis à être à jour, c'est-à-dire parcourir l'ensemble des programmes pour y piocher ce que je veux...

Mes dernières petites courses en ville. Librairie Privat, place de la République, pour un Atlas de la France (pour T.) et un autre de l'Union Européenne, pour moi, pour les cours à venir. Il fallait aussi que ces livres soient compacts et pas lourds, mission accomplie. Ensuite, aux Galeries Lafayette, pour deux autres chemises en promotion... pas chères, pratiques à porter et d'un genre qu'on ne trouve pas facilement au Japon. Je ne suis pas aussi dandy que Ravel...

Dîner dans une des familles d'accueil, le dernier. C'est d'abord l'incompressible suite de questions convenues sur tel choix de vivre au Japon, telle situation professionnelle, etc. Ce qui est tout à fait normal, au demeurant, surtout pour qui n'a jamais lu le JLR... En attente toujours de l'enfin originale conversation, je ne suis pas déçu, ce soir. Que l'origine hispanique de mon nom soit devinée, c'est déjà bon signe. Or, c'est parce que l'hôtesse est elle-même Argentine et qu'un jour, toute jeunette, se promenant avec une copine sur un quai de Buenos Aires, elle souhaita visiter la Jeanne-d'Arc, bateau qui croisait par là, s'adressant à un jeune marin... qui, de fil en aiguille, si je puis dire, voulut l'épouser.
La cuisine est à l'avenant, peu bourgeoise et bien relevée. Pas de quoi s'ennuyer, donc. Pour finir, mes macarons d'hier font merveille.
Allez, je vais commencer ma valise...

mardi 14 mars 2006

On dit que le pouvoir a ce pouvoir...

Dernière virée parisienne. Beau fixe. Vêtements chauds, quand même. Mis en forme, encore, par Ravel dans le train, la mécanique vide du Boléro...
En chemin vers la librairie Compagnie, rue des Écoles, je repère que la rue Louis-le-Grand est fermée tout le long de la Sorbonne par des cars de CRS et de nombreuses barrières. Pour les livres, il faut faire un choix entre ceux dont j'ai l'impression d'avoir besoin, au point de les porter dans mes bagages, vendredi, et ceux qui peuvent attendre une commande qui arrivera directement au bureau, le mois prochain, comme la Pléiade de Claude Simon ou le dernier Bégaudeau.
Finalement, je prends un Laferrière, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), Antoine Volodine, Le Port intérieur (1995), pour compléter la préparation du GRAAL, et un François Bon que je n'avais pas encore : Calvaire des chiens (1990).
Puis je vais déjeuner avec lui chez Ernest, rue de Seine. Poulet au curry (je m'attendais à mieux, comme goût). Dédicace de son livre. Conversation sur le tumulte des vies et des écritures. Quelqu'un vient lui livrer un crâne, accessoire de futures performances.
Après, c'est comme un reportage, je l'accompagne aux Beaux-Arts pour assister au début de son cours sur Kafka, y fais des photos, un petit film, même, et l'enregistreur mp3 posé sur le bureau... Je ne sais pas s'il l'a vu.
Ce qu'il livre à (ce dont il se délivre avec) deux dizaines d'étudiants attentifs, c'est sa façon personnelle et corporelle d'appréhender la littérature. Tendu et plissant les yeux pour bien choisir ses mots, sans notes et attrapant les livres comme des preuves vivantes de ce qu'il avance, François Bon propose un enveloppement historico-culturel de l'auteur et de certains de ses textes, une projection quasi holographique de Kafka vivant et écrivant. Au point que j'ai l'impression de déranger, avec mon appareil-photo et mes trucs électroniques... Je m'éclipse discrètement (alors que c'est la pleine lune, non ?).

Rendez-vous à Saint-Germain-des-Prés avec Cécile, devant l'église, qui est à l'heure d'été.
Je passe prendre des macarons chez Gérard Mulot, puis on va se faire bronzer une petite heure au Luxembourg, sur un banc (pas un fauteuil de libre !). Au fond, au loin, rue Auguste Comte, derrière les grilles, on voit apparaître les manifestants, les banderoles. Puis ils disparaissent de là, reprennent sans doute le boulevard Saint-Michel (en provenance de la place d'Italie, où j'avais entendu à la radio qu'ils devaient assembler le cortège). Lorsque nous sortons, place Edmond Rostand, le défilé s'écoule tranquillement, festivement, les CRS à bonne distance, rue de Médicis, laissant le service d'ordre étudiant officier (rien à voir avec les images que l'on verra le soir, images nocturnes, d'ailleurs, d'affrontements avec des provocateurs... ni avec ce que Cécile m'écrira avoir vu après que nous nous serons quittés, vers 17h30).
Cécile et moi les regardons passer quelques instants puis allons prendre un thé pour continuer à parler d'Alain et d'Arte, de Duras et d'Angot. Nous sommes contre le CPE, évidemment, parce qu'il banalise la précarité en faisant croire à un bon petit arrangement avec le monde d'aujourd'hui, toujours cette démagogie du pragmatisme — il n'est même pas compréhensible qu'un type intelligent et cultivé comme de Villepin puisse croire à son truc, il doit être drogué ou quelque chose comme ça, on dit que le pouvoir a ce pouvoir...

À Censier, pour une raison que je ne m'explique pas, le seul cours qui soit autorisé par le piquet de grève à l'entrée du bâtiment, c'est le séminaire d'Hubert, le seul pour lequel on laisse entrer les phalésiens qui ont le mot de passe.
Aujourd'hui, l'invité est le fondateur du site d'édition ou de mise en ligne de textes In Libro Veritas. Ne sortant pas du sérail de l'édition, ni même du monde de l'université ou de la recherche, c'est avec la parole et l'esprit dégagés que Mathieu Pasquini présente l'esprit démocratique de son site. Coups de balai et de pied dans les pratiques éditoriales qui pourraient bien être la meilleure nouvelle de l'année dans ce domaine. Mise en ligne gratuite de textes nouveaux ou du domaine public, impression à l'unité ou en nombre, prix au détail et sans forfait, composition libre des contenus à imprimer à partir du catalogue, disponibilité des licences les plus novatrices, possibilité de gratuité ou non des pdf, verrouillés ou non, forum de commentaires, suggestion de corrections des fautes (ça me rappelle la fin de mon intervention de Cerisy...), etc., allez-y voir vous-même...
Amusante répétition historique : la liberté qu'offre Mathieu Pasquini et ses collaborateurs ressemble à s'y méprendre à celle qu'offrait à Rome autrefois la statue de Pasquin, qui donne son nom au pasquin, pamphlet satirique, ainsi qu'à la pasquinade, ancêtre de la mazarinade. Tout se tient. CQFD. Merci à lui et bon vent littéréticulaire au site, que nous allons suivre de près ! (là, tout de suite, faut que je file sur Orléans...)

lundi 13 mars 2006

L'incrémentation spiralée de l'itérable, sa fatalité

Ce matin, je me disais que c'était bien d'avoir devant soi une journée simple, banale, de n'avoir qu'à reproduire des gestes connus, sans m'en écarter. Aller à la bibliothèque des sciences de la fac d'Orléans avec mon collègue, m'occuper du courrier et des pages du JLR en retard, aller déjeuner au resto U avec une partie de nos étudiants, refaire un tour de bibliothèque jusqu'à trois heures pour ensuite revenir au studio.
La seule petite note de fantaisie serait d'aller ensuite au centre commercial de la gare d'Orléans faire quelques courses, en l'occurence des produits pharmaceutiques pour un ami au Japon, une crème de Clarins et du Synthol pour T., une réserve d'Habit Rouge pour moi.
Enfin, prévu de longue date, un dîner dans une des familles d'accueil de nos étudiants, dans une très belle maison de Saint-Jean-Le-Blanc. Et tout s'est passé comme prévu, jusqu'au coup de téléphone tokyoïte qui m'apporte d'excellentes nouvelles de la Fronde.

La prévision, la répétition, la prévision de la répétition, la conscience de la prévisibilité du répétitif... Et quelques autres étages de réflexivité, comme l'incrémentation spiralée de l'itérable, sa fatalité. C'est ce qui donne l'assise d'une vie. Voire de l'art, son rythme. Parfois trop, parfois pas assez. Beaucoup de vies ratées dans une mauvaise gestion de ce qui recommence et de ce qui varie dans chaque recommencement. C'est plus profond que la famille, le travail ou l'argent. C'est dans des engrenages d'ADN, des plis d'enfance, des hérissements fondateurs et irréversibles.
Pour le reste, je ne sais plus... Il y a tellement de choses que je n'ai pas le temps de faire...

« Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève du travail à la chaîne.
[...]
Après qu'il a fini, un jour qu'il passe avec son frère près de la fabrique du Vésinet : Tu vois, lui dit Ravel, c'est là, l'usine du
Boléro (Jean Échenoz, Ravel, p. 78 & 79)

dimanche 12 mars 2006

Tous les noms des marbres

Fwahhh ! Quelle journée ! Pas à refaire de longtemps ! Neuf longues heures de transports et d'attentes pour trois heures de visite ! Et tout ça, le jour le plus froid depuis trois semaines !
Mais, prévue de longue date, cette sortie à Versailles avec trois étudiantes, on ne pouvait pas la remettre. Et puis nous allons repartir au Japon vendredi. Donc, pas d'autre occasion.

Il faisait zéro degré, à 8 heures, devant la gare d'Orléans...
Près de la gare de Versailles Rive gauche, les flaques d'eau étaient encore gelées vers 11 heures.
Devant l'entrée A du château, nous avons fait la queue plus d'une demi-heure dans l'ombre et le courant d'air glacial... parce qu'il faut passer un par un au détecteur de je-ne-sais-quoi pour refaire la queue dans le hall et acheter ses billets. Merci pour la considération des visiteurs — des manants, devrais-je dire. Ce que confirme l'état des toilettes, malgré les cinquante centimes qu'il faut y laisser. On se demande si l'odeur est d'époque.

C'est fou comme le monde entier se presse pour admirer ces vestiges de nantis et de despotes ! — mais plus personne ne connaît tous les noms des