Encore une matinée courrier et lecture de pages.
Ça chauffe dans
le
Monolecte d'Agnès Maillard : deux nouvelles versions de
La
Cigale et la
Fourmi. Moi, j'ai fait mon choix...
Et si c'était vrai que la télé-réalité
est condamnée à terme par l'assimilation des contrats des candidats
à des contrats de travail... Ça pourrait nous faire des vacances
sur les écrans !
Extrait d'un
article d'Isabelle
Roberts dans
Libération d'hier. Elle interroge un avocat,
Jérémie Assous :
[...] Sur quoi vous basez-vous pour dire que bronzer
ou faire du jet-ski, c'est un travail ?
La doctrine et la jurisprudence définissent le contrat
de travail comme la convention par laquelle une personne s'engage à
mettre son activité à la disposition d'une autre sous la subordination
de laquelle elle se place moyennant une rémunération. D'abord,
les candidats ont touché 1 525 euros comme à-valoir sur des
contrats de merchandising qui n'ont abouti à rien. Ensuite, quand Glem
demande à mes clients de faire du jet-ski, ils en ont l'obligation
: c'est une prestation de travail. J'ai donc une prestation de travail, un
lien de subordination et un salaire : les trois critères qui définissent
un contrat de travail.
Que gagnent les candidats à voir leurs contrats
requalifiés ?
Des indemnités liées au contrat de travail
et à la rupture du contrat de travail, des fiches de paie, attestations
Assedic, congés payés, des dommages et intérêts
pour les frais de la procédure. Maintenant, nous allons demander le
paiement des heures supplémentaires devant la cour d'appel. Et à
l'avenir, si Glem ne fait pas de contrats de travail aux participants à
ses télé-réalités, il s'expose à être
lourdement condamné. D'abord à la requalification en contrat
de travail, puis au paiement des heures supplémentaires. Et surtout,
à être condamné pour travail dissimulé. C'est un
délit pénal.
TF1, qui a décidé de faire appel, dit que
ce jugement vaut pour l'Ile de la tentation, où il n'y a rien
à gagner, mais pas pour Star Academy, par exemple, où
il y a un gros lot à la clé...
La décision des prud'hommes parle d'«émissions
de télé-réalité». Le producteur vend
une émission de télé-réalité, le candidat
éliminé a participé à la fabrication de ce produit !
Tous les candidats à Qui veut gagner des millions
peuvent donc demander un contrat de travail ?
Non, car les candidats à des jeux ne sont pas à
l'entière disposition du producteur comme ceux de la télé-réalité.
Ils ne renoncent pas à un certain nombre de droits, notamment celui
d'aller et venir, à la liberté de communication. Tous les candidats
de télé-réalité ont interdiction de prendre contact
avec l'extérieur : ils sont dans la même position que des détenus
à l'isolement !
Donc les sociétés de production de télé-réalité
vont devoir faire des contrats de travail ?
Si les producteurs ne le font pas, ils s'exposent à
être sanctionnés puisqu'ils contournent la législation
sociale, et ça sera considéré comme du travail dissimulé.
Et là, les indemnités, c'est six mois de salaire minimum. Le
salaire, en ce qui concerne l'Ile de la tentation, c'est 1 525 euros
pour dix jours. Les salaires perçus pour Loft Story ou Star
Academy, ça peut être considérable : 10 000, 15 000
euros pour un candidat. Si vous multipliez par six, ça fait des sommes
importantes. D'autant que tous les candidats de télé-réalité
peuvent faire un procès puisque la prescription est de cinq ans et
que la première télé-réalité française
date de 2001. En fait, le concept même de télé-réalité
est inconciliable avec la législation sociale. Avec un contrat de travail,
les salariés ont droit au repos, aux 35 heures, ils ont le droit de
grève, de se syndiquer, comme tout employé. Dans l'Ile de
la tentation, ils ont été payés 1 525 euros sur la
base de 35 heures hebdomadaires. Or leur travail était d'être
à la disposition du producteur vingt-quatre heures sur vingt-quatre :
en une journée et demie, on avait épuisé les 35 heures !
Ce contrat de travail est-il légal ? Non. C'est pour ça qu'on
peut parler de la fin de la télé-réalité !
Pour changer du bureau devant lequel je risque tout de même fort de
me transformer en
ectoplasme,
me voilà parti au centre de sport, à Shibuya. Quelle aventure !
Je pourrais aller à celui d'Iidabashi, tout près de chez moi,
mais je ne me résouds pas à me passer des luxueux avantages
de celui de Shibuya (pour le même prix, 620 yens) : la qualité
et la diversité des machines de musculation, l'espace des bains et,
bien sûr, le
mist sauna... La séance de vélo est
en abyme puisque je relis (pour la combientième fois ?) des pages
de
Molloy dont le cours à l'Institut franco-japonais commence dans
deux semaines. Je n'ai pas encore arrêté la liste des passages
qui seront commentés. Il y en a tellement. Il y a tellement à
dire. C'est tellement difficile de délimiter. Même simplement
couper pour dire on lira d'ici jusque là, c'est un
crève-cœur.
Je cherche des unités naturelles dans ce que Beckett a voulu dense
et continu...
Je vais en revenir à l'esprit zen. Le couteau du boucher qui suit
la voie du Tao n'est pas couvert de sang.
« Et pendant l'hiver je m'enveloppais, sous mon manteau, de
bandelettes de papier journal, et je ne m'en dépouillais qu'au réveil
de la terre, le vrai, en avril. Le Supplément littéraire du
Times était excellent à cet effet, d'une solidité et
non-porosité à toute épreuve. Les pets ne le déchiraient
pas. Que voulez-vous, le gaz me sort du fondement à propos de tout
et de rien, je suis donc obligé d'y faire allusion de temps en temps,
malgré la répugnance que cela m'inspire. Un jour je les comptai.
Trois cent quinze pets en dix-neuf heures, soit une moyenne de plus de seize
pets l'heure. Après tout ce n'est pas énorme. Quatre pets tous
les quarts d'heure. Ce n'est rien. Pas même un pet toutes les quatre
minutes. Ce n'est pas croyable. Allons, allons, je ne suis qu'un tout petit
péteur, j'ai eu tort d'en parler.» (Samuel Beckett,
Molloy,
Éd. Minuit, coll. Double, p. 39)
Tiens, j'entends que ça bouge du côté du CPE. De Villepin
digère ou régurgite ?
Je me suis demandé tout à l'heure, dans le sauna, si l'on pouvait
être contre le CPE & contre les blocages des facs. Après
tout, pourquoi pas... Ce sont deux choses distinctes. On manifesterait dans
les rues. Et on irait en cours. N'y aurait qu'à aménager les
emplois du temps...
La question, c'est de savoir qu'est-ce qui fait levier. Qu'est-ce qui fait
qu'un gouvernement, qu'une population s'inquiète des conséquences
d'un mouvement ? Quelle force ou quelle menace peut en imposer au pouvoir
qui s'arroge les pleins pouvoirs ? En l'occurrence, sauf les débordements,
les casseurs, les risques de décès de manifestant, ce que personne
ne souhaite, sauf tout cela, donc, les manifestations, ça ne fait
pas vraiment levier. Ça fait folklo. Folklo à la française.
Du dérangement gazeux dans la digestion routière des villes.
Des fumées, des couleurs, des chants et des bons mots. N'y manquent
que les pétards (et quand ça pète, c'est trop tard).
Le folklore que voient les étrangers quand ils viennent en France,
quand ils voient les infos françaises depuis leur pays. Sacrés
Français !...
Mais les facs fermées, les semaines de cours annulées, les
journées entières à détourner l'institution de
sa fonction, la solidarité des enseignants qui, pour certains, ont
de l'expérience dans ce domaine, la représentativité
en haut lieu des présidents des universités, la dévalorisation
des diplômes français : il est bien là, le levier,
et pas ailleurs. Les manifestations servent à faire entendre que l'on
mène une action — et il faut bien qu'il y ait cette action, sinon
c'est défiler comme aller siffler sur la colline.
Alors tous ceux qui voudraient les manifs sans les blocages, ils se croient
dans un jeu vidéo, ils ne raisonnent pas, ils ne voient que l'invalidation
possible de leur année de cours, le bout de leur nez, ils voudraient
faire la grève pour du beurre et que le gouvernement ait peur pour
de vrai — ce sont encore des enfants qui croient au Père Noël,
que le CPE ne passera pas par eux.
Et je ne parle même pas des pro-CPE...
Je vais couper France Info dans quelques minutes, pour aller me coucher.
Au ton, il y a deux épopées en parallèle, comme tressées
par les heures, l'une en fanfare, la manifestation qui a commencé
à Paris, énorme, avec des étudiants venus de nombreuses
villes de province, bien organisée, dit-on, et ces groupes de casseurs
qui bourdonnent autour en attendant leur heure, l'autre en sourdine, la perplexité
de ceux qui ont reçu le pet, non... le pli du Premier Ministre qui
veut
devenir
Empereur,
un pli pas plus franc qu'un billet de jésuite, et qui se demandent
ce que ça veut dire, dans quel sens tourne le vent...