vendredi 3 mars 2006
Ne serait-ce que la liste des rois de France
Par Berlol, vendredi 3 mars 2006 à 23:41 :: General
9h00, temps pluvieux. En autocar, celui-là-même qui
nous a amenés de Roissy il y a 13 jours, avec tous nos étudiants
pour aller — Ô châteaux ! — visiter Chambord, déjeuner
à Cour-Cheverny
et visiter Cheverny.Il a plu pendant les déplacements et presque fait soleil quand nous étions en visite. Trente adolescents japonais lâchés dans l'immense château avec presque autant d'appareils-photo numériques, une forme de visite très ludique que je n'avais pas encore connue, moi qui suis passé au moins dix fois chez François 1er — la dernière, c'était avec T. il y a quatre ou cinq ans...
J'ai du mal à me figurer quel degré de réalité
historique ces lieux peuvent acquérir dans l'esprit de nos apprenants.
Ils sont attentifs, impressionnés, souvent curieux, même. Cependant,
leur connaissance de la culture française est tellement lacunaire
(pour ne pas dire inexistante) que je ne vois pas à quoi peuvent venir
s'accrocher toutes les informations qui leur tombent dessus en une seule
journée, fût-elle préparée spécialement
la veille en cours.Cours auquel j'aurais peut-être bien fait d'assister car, en y réfléchissant un peu, je suis bien incapable de réciter ne serait-ce que la liste des rois de France...
En attendant de faire un jour la visite avec audio-guide, je me suis offert un Petit guide Aedis Les Rois de France, dépliant 8 pages cartonné avec des médaillons dessinés où ne manque qu'un visage, celui de Jean 1er le Posthume, né pour cinq jours en 1316 et dont on écrit un peu partout sans réfléchir qu'il aurait régné...
Autres petits souvenirs destinés à nostre maisonnée
: une housse de coussin brodée à motif de coq (à Chambord)
et une grande cuillère en étain modèle Louis XIV (à
Cheverny). Quand on le dit comme ça, ça paraît cul-cul,
mais après quelques mois ou quelques années d'usage quotidien
d'un objet délicatement choisi, la remémoration de son origine
et de l'instant précis de son choix est un plaisir délicat.
J'attends d'ailleurs l'occasion de retourner à la Genevraye, cet atelier de
poterie du côté de Fontainebleau...
Pic d'émotion quand même atteint d'une façon
imprévue, lors d'une partie de la visite de Cheverny
que je ne connaissais pas : le repas des chiens. Un quart d'heure d'attente
dans l'odeur pas très agréable du chenil. Des carcasses de
poulets et un cocktail de croquettes étalés dans la cour grillée,
il y en a bien une trentaine de kilos (croquettes en majorité, contrairement
à ce qu'on voit sur la photo de Wikipédia). Et puis la grille
s'ouvre sur une ruée de 120 chiens de chasse... Les carcasses sont
sans doute là pour entretenir leur instinct carnassier — et ça
marche. Très impressionnant. Une de nos étudiantes en semble
quelque peu traumatisée.
Marier Brecht et Duras. Les Marchands de Joël Pommerat
(CDN d'Orléans).Ça commençait désagréablement. Des éblouissements, du béton, le dénuement de la scène, des acteurs sans parole. Et puis on avait à nous dire des choses pas plaisantes. Qu'une femme allait mal. Qu'une autre qui était son amie n'allait pas très bien non plus. L'une parce qu'elle avait un travail qui abîmait son corps. L'autre parce qu'elle n'avait pas de travail, ce qui dérangeait son corps et son esprit. C'était des tableaux qui se suivaient. Fondus au noir et éblouissements à des degrés variables. Le mur du fond pouvait être un mur de lumières très blessantes, on ne pouvait presque pas regarder, surtout au début des scènes (on pourrait envisager d'y retourner avec des lunettes de soleil). C'est-à-dire qu'il fallait que ce soit dur à regarder, je crois. Pour qu'on s'habitue à ce que regarder cela soit dur. Et ces femmes, et des hommes aussi, de leur entourage, ne parlaient pas directement. Ils mimaient mais sans jamais exagérer, exactement comme vous et moi, ou comme à la télé, parfois en ombres chinoises, parfois en ombres portées sur les murs latéraux, parfois avec des bribes de paroles. Ils mimaient des saynètes familiales, sociales ou de voisinage, qui étaient narrées, explicitées par une voix off, comme postérieure, mais proférées en fait par l'une des actrices alors sur la scène. Comme si elle revivait, témoignait d'une épopée sociale qu'elle avait vécue — et que sa parole ranimait, recréait. Une épopée qui avait été vécue par des personnes d'une grande banalité, des gens comme les autres, pas des héros. Comment ça se passait entre ceux qui avaient du travail, ceux qui n'en avaient pas, ceux qui avaient des dettes, ou des enfants, ou la télé, et ce qui s'était passé au moment d'un drame terrible qui affectait toute une région, tout un bassin d'emploi — on pense à AZF à Toulouse. Des clichés au sens propre, directement imprimés dans l'esprit des spectateurs par le mur de lumière variablement réglé. Le disparate d'éléments sociétaux et individuels se nouait autour et après la catastrophe, se mêlait à de l'irrationnel, du passionnel, qu'une mère veuille tuer son enfant, qu'un retournement médiatique puisse tenir à ça. Des désagréables impressions rétiniennes du début, qui m'étaient extérieures, à moi, un spectateur, j'avais basculé dans une profonde adhésion, une sensation d'évidences que les distanciations de la mise en scène privaient de leur cynique stéréotypie, malgré la justesse des paroles et des dialogues rapportés. Le drame humain et social m'était rendu dans son épique quotidienneté. Au temps de la mondialisation du chômage, Pommerat mariait Brecht et Duras. A la fin, on était dépité, on avait du mal à applaudir, à revenir dans la lumière normale de la salle. On n'arrivait plus à croire que ça avait seulement été un spectacle, qu'il fallait applaudir au moins parce que c'était fini — parce qu'on savait bien que ce n'était pas fini, justement, que c'était comme ça, dehors. Et cependant, bien sûr, il fallait applaudir parce que ça avait été formidablement joué, joué au point d'en être étymologiquement formidable. D'une vérité qui fait peur.