Lever à 5 heures pour un départ vers 5h30. L'autocar Crosnier passe nous prendre avant d'aller au point de rendez-vous où les familles amènent les étudiants. En route pour la Merveille ! On compte sur l'éclaircie annoncée dans le poste, en scrutant des nuages qui ne semblent pas tous d'accord. Une fois l'autoroute atteinte, après deux bonnes heures de nationales et départementales encamionnées, la pause technique de 30 minutes nous permet de nous restaurer en découvrant l'espace Carrefour — et que ça existait sur les autoroutes, d'ailleurs plutôt mieux fait que les boutiques traditionnelles.

Arrivée dans la grisaille, quelques gouttes de pluie, à peine cinq cars sur le parking. Autant dire que le Mont-Saint-Michel est à nous ! On a distribué des plans et des hokarons à celles et ceux qui n'en avaient pas, donné les consignes pour la période libre, promenade, déjeuner et shopping, avant le rendez-vous de 14h30 pour la visite de l'abbaye.
Il y avait eu le premier saisissement des étudiants, très audible, à la vue encore lointaine de ce qui commençait à paraître bien plus énorme que sur les photographies toujours déjà vues. Comme un choc, un coup reçu, qui fait presque reculer. Il y a ensuite, passée la porte étroite, l'excitation de parcourir en tous sens venelles, chemins de ronde et boutiques, de se photographier partout en petits groupes, les doigts toujours en V — chaque Japonais(e) griffant son propre visage d'une coche de dérision, comme une façon de s'excuser phatiquement d'un exhibitionnisme que l'on se dépêche de rendre réciproque.

Mais ni la candeur de nos étudiants ni la beauté du site ne m'ôtent cette amère enclume de tristesse et d'angoisse pour T. que je ne peux assister, là-bas, où le soleil se couche déjà, prise maintenant dans le tourbillon de ses imprimantes. Elle en a fait venir une autre, m'a-t-elle dit, branchée sur un autre ordinateur, pour tirer et contrôler plus de mille pages — mais que mange-t-elle et quand dort-elle ? J'en perds aussi l'appétit et le sommeil... Avec, au fond, qui tourne et ravage, la boule de rage de ne pas être où il faut.

Déjeuner moyen aux Terrasses de la Mère Poulard (la soupe de poisson est bonne mais le gigot d'agneau n'a pas de goût !). On regarde au loin sur les grèves entre les laisses aléatoires la trajectoire pédestre de notre chauffeur de car.
Visite de l'Abbaye, sans commentaire (mon admiration pour le travail humain ne fait pas taire mon anticléricalisme — seul le souvenir d'un des textes d'Abbés de Pierre Michon imprègne le lieu d'autres forces...). Fort vent sur la terrasse, je m'y reprends à plusieurs fois pour faire ces photos, ce qui contraste avec le calme précisément monastique du cloître aux fines colonnades, prouesse architecturale plantée d'herbes aromatiques...

Notre caravansérail prend ses quartiers à l'Hôtel Vert dont l'installation et le service sont irréprochables. Dîner de fête, propos de table, soirée télé et Ravel. Dans les couloirs, ambiance colonie de vacances, ça circule et ça papote jusqu'à pas d'heure — laisser faire, c'est leur seule nuit de ce type...
D'une brochure sur Avranches, j'apprends qu'il faudra bientôt aller visiter (ouverture en juin) le Scriptorial d'Avranches, nouveau musée des manuscrits du Mont-Saint-Michel...

« À Los Angeles il donne un concert dans la salle de bal du Biltmore Hotel d'où il envoie à son frère Édouard une carte postale représentant ce gratte-ciel et percée d'une épingle : si le recto montre l'hôtel, Ravel précise au verso que le trou indique sa chambre. C'est beaucoup mieux que Chicago, Los Angeles, l'été y règne en plein hiver, c'est une grande ville inondée de fleurs qui chez nous poussent en serre mais qui bordent ici les avenues sous une centaine de degrés Fahrenheit, les grands palmiers y sont chez eux. Et tant qu'on y est, ce n'est qu'à moins d'une heure de route en Stutz Bearcat non moins décapotable, mais cette fois carrossée grenat-lavande avec pneus à flancs blancs, Ravel va faire un tour à Hollywood où il rencontre quelques stars, Douglas Fairbanks qui parle français mais Charlie Chaplin pas. Tout cela le divertit bien qui ne se départ jamais d'une bonne humeur étonnamment constante, quoique le triomphe fatigue et qu'on mange toujours aussi mal.
C'est à bord d'un train de la Southern Pacific que, venant de Perth, il se dirige vers Seattle en passant par Portland et Vancouver, puis dans un convoi du Union Pacific System qu'il quitte Denver — mines d'or et d'argent, soleil, air pur, altitude — pour Minneapolis via Kansas City. Mais comme on dirait que ça se couvre, il craint de retrouver la semaine prochaine l'air glacé de New York.»
(Jean Échenoz, Ravel, p. 56-57)

Je me demande bien comment on peut venir de ce Perth-là !... Ou alors lequel ? J'ai comme l'impression qu'on nous enroule dans un parcours dingue. Littérairement, ça jubile. Faudrait reprendre tout cela à tête reposée sur une carte. Sans parler de certaines tournures... admirables.