mercredi 22 mars 2006
De la custode comme du guépin
Par Berlol, mercredi 22 mars 2006 à 23:58 :: General
Après la journée de l'eau
j'ai pris un bain plutôt qu'une douche
pour aller au supermarché
il fallait un parapluie ce soir
Kagurazaka scintillait
ailleurs je ne sais pas
Déjà 23 heures. J'ai l'impression que je viens de me lever, pourtant c'était à 7h30. Sans doute est-ce l'effet de la familiarité des lieux et des choses. Et du contraste avec avant. Pendant un mois hors de mes pénates (adoptives, forcément) à découvrir et réfléchir sans arrêt au sujet de tout, lieux, objets, personnes, tant la province française m'est inconnue, avec aussi des responsabilités, rien de tout cela ne m'étant familier, le temps paraissait long chaque jour. Et courtes les nuits. Même si dans mes dernières heures orléanaises j'avais déjà l'impression, par accumulation rétrospective, que tout cela s'était déroulé au pas de charge — alors que j'avais quand même passé trois jours malade comme un cochon (c'est malade, un cochon ? D'où ça vient, cette expression ?). Pourrait-on en déduire qu'un temps qui passe lentement dans un sens repasse beaucoup plus vite dans l'autre ?... Pour sûr, le vécu et sa mémoire ne sont pas de même essence. Et ce n'est pas tout de l'avoir lu chez Proust : tant qu'on ne l'a pas vécu, on n'en sait rien.
Bref, to make a long story short, comme on dit Outre-Manche (alors que bref est bien plus bref...), le temps, c'est n'importe quoi. Non content de n'être mathématiquement pas linéaire, ni circulaire comme sur ma montre, sa perception par les humains est une des choses les plus ahurissantes qui soient. Pire que l'espace, je crois.
Par exemple, cet après-midi, écoutant TéléramaRadio, je vérifiai avec T. la numérotation des notices de son très long catalogue de Mazarinades de la collection de l'université de Tokyo dont on venait d'achever sur deux imprimantes les tirages d'un millier de pages en cinq exemplaires pour pouvoir enfin en tasser les piles avant reliure. Éh bien, j'avais entre les mains des références dont on avait parlé ensemble il y a 8 ou 9 ans, puis plus jamais depuis, et je m'en souviens très bien — de la custode comme du guépin (tiens, j'ai oublié de demander ça, aux orléanais...). Alors que je serais tout à fait incapable de dire où nous parlions de cela, si nous étions à Tokyo ou à Paris, si c'était un jour d'hiver ou d'été...
« Par exemple, quand j'étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j'examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l'insouciance et l'opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l'appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s'engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 42-43)
j'ai pris un bain plutôt qu'une douche
pour aller au supermarché
il fallait un parapluie ce soir
Kagurazaka scintillait
ailleurs je ne sais pas
Déjà 23 heures. J'ai l'impression que je viens de me lever, pourtant c'était à 7h30. Sans doute est-ce l'effet de la familiarité des lieux et des choses. Et du contraste avec avant. Pendant un mois hors de mes pénates (adoptives, forcément) à découvrir et réfléchir sans arrêt au sujet de tout, lieux, objets, personnes, tant la province française m'est inconnue, avec aussi des responsabilités, rien de tout cela ne m'étant familier, le temps paraissait long chaque jour. Et courtes les nuits. Même si dans mes dernières heures orléanaises j'avais déjà l'impression, par accumulation rétrospective, que tout cela s'était déroulé au pas de charge — alors que j'avais quand même passé trois jours malade comme un cochon (c'est malade, un cochon ? D'où ça vient, cette expression ?). Pourrait-on en déduire qu'un temps qui passe lentement dans un sens repasse beaucoup plus vite dans l'autre ?... Pour sûr, le vécu et sa mémoire ne sont pas de même essence. Et ce n'est pas tout de l'avoir lu chez Proust : tant qu'on ne l'a pas vécu, on n'en sait rien.
Bref, to make a long story short, comme on dit Outre-Manche (alors que bref est bien plus bref...), le temps, c'est n'importe quoi. Non content de n'être mathématiquement pas linéaire, ni circulaire comme sur ma montre, sa perception par les humains est une des choses les plus ahurissantes qui soient. Pire que l'espace, je crois.
Par exemple, cet après-midi, écoutant TéléramaRadio, je vérifiai avec T. la numérotation des notices de son très long catalogue de Mazarinades de la collection de l'université de Tokyo dont on venait d'achever sur deux imprimantes les tirages d'un millier de pages en cinq exemplaires pour pouvoir enfin en tasser les piles avant reliure. Éh bien, j'avais entre les mains des références dont on avait parlé ensemble il y a 8 ou 9 ans, puis plus jamais depuis, et je m'en souviens très bien — de la custode comme du guépin (tiens, j'ai oublié de demander ça, aux orléanais...). Alors que je serais tout à fait incapable de dire où nous parlions de cela, si nous étions à Tokyo ou à Paris, si c'était un jour d'hiver ou d'été...
« Par exemple, quand j'étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j'examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l'insouciance et l'opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l'appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s'engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 42-43)