De la custode comme du guépin
Par Berlol, mercredi 22 mars 2006 à 23:58 :: General :: #211 :: rss
Après la journée de l'eau
j'ai pris un bain plutôt qu'une douche
pour aller au supermarché
il fallait un parapluie ce soir
Kagurazaka scintillait
ailleurs je ne sais pas
Déjà 23 heures. J'ai l'impression que je viens de me lever, pourtant c'était à 7h30. Sans doute est-ce l'effet de la familiarité des lieux et des choses. Et du contraste avec avant. Pendant un mois hors de mes pénates (adoptives, forcément) à découvrir et réfléchir sans arrêt au sujet de tout, lieux, objets, personnes, tant la province française m'est inconnue, avec aussi des responsabilités, rien de tout cela ne m'étant familier, le temps paraissait long chaque jour. Et courtes les nuits. Même si dans mes dernières heures orléanaises j'avais déjà l'impression, par accumulation rétrospective, que tout cela s'était déroulé au pas de charge — alors que j'avais quand même passé trois jours malade comme un cochon (c'est malade, un cochon ? D'où ça vient, cette expression ?). Pourrait-on en déduire qu'un temps qui passe lentement dans un sens repasse beaucoup plus vite dans l'autre ?... Pour sûr, le vécu et sa mémoire ne sont pas de même essence. Et ce n'est pas tout de l'avoir lu chez Proust : tant qu'on ne l'a pas vécu, on n'en sait rien.
Bref, to make a long story short, comme on dit Outre-Manche (alors que bref est bien plus bref...), le temps, c'est n'importe quoi. Non content de n'être mathématiquement pas linéaire, ni circulaire comme sur ma montre, sa perception par les humains est une des choses les plus ahurissantes qui soient. Pire que l'espace, je crois.
Par exemple, cet après-midi, écoutant TéléramaRadio, je vérifiai avec T. la numérotation des notices de son très long catalogue de Mazarinades de la collection de l'université de Tokyo dont on venait d'achever sur deux imprimantes les tirages d'un millier de pages en cinq exemplaires pour pouvoir enfin en tasser les piles avant reliure. Éh bien, j'avais entre les mains des références dont on avait parlé ensemble il y a 8 ou 9 ans, puis plus jamais depuis, et je m'en souviens très bien — de la custode comme du guépin (tiens, j'ai oublié de demander ça, aux orléanais...). Alors que je serais tout à fait incapable de dire où nous parlions de cela, si nous étions à Tokyo ou à Paris, si c'était un jour d'hiver ou d'été...
« Par exemple, quand j'étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j'examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l'insouciance et l'opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l'appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s'engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 42-43)
j'ai pris un bain plutôt qu'une douche
pour aller au supermarché
il fallait un parapluie ce soir
Kagurazaka scintillait
ailleurs je ne sais pas
Déjà 23 heures. J'ai l'impression que je viens de me lever, pourtant c'était à 7h30. Sans doute est-ce l'effet de la familiarité des lieux et des choses. Et du contraste avec avant. Pendant un mois hors de mes pénates (adoptives, forcément) à découvrir et réfléchir sans arrêt au sujet de tout, lieux, objets, personnes, tant la province française m'est inconnue, avec aussi des responsabilités, rien de tout cela ne m'étant familier, le temps paraissait long chaque jour. Et courtes les nuits. Même si dans mes dernières heures orléanaises j'avais déjà l'impression, par accumulation rétrospective, que tout cela s'était déroulé au pas de charge — alors que j'avais quand même passé trois jours malade comme un cochon (c'est malade, un cochon ? D'où ça vient, cette expression ?). Pourrait-on en déduire qu'un temps qui passe lentement dans un sens repasse beaucoup plus vite dans l'autre ?... Pour sûr, le vécu et sa mémoire ne sont pas de même essence. Et ce n'est pas tout de l'avoir lu chez Proust : tant qu'on ne l'a pas vécu, on n'en sait rien.
Bref, to make a long story short, comme on dit Outre-Manche (alors que bref est bien plus bref...), le temps, c'est n'importe quoi. Non content de n'être mathématiquement pas linéaire, ni circulaire comme sur ma montre, sa perception par les humains est une des choses les plus ahurissantes qui soient. Pire que l'espace, je crois.
Par exemple, cet après-midi, écoutant TéléramaRadio, je vérifiai avec T. la numérotation des notices de son très long catalogue de Mazarinades de la collection de l'université de Tokyo dont on venait d'achever sur deux imprimantes les tirages d'un millier de pages en cinq exemplaires pour pouvoir enfin en tasser les piles avant reliure. Éh bien, j'avais entre les mains des références dont on avait parlé ensemble il y a 8 ou 9 ans, puis plus jamais depuis, et je m'en souviens très bien — de la custode comme du guépin (tiens, j'ai oublié de demander ça, aux orléanais...). Alors que je serais tout à fait incapable de dire où nous parlions de cela, si nous étions à Tokyo ou à Paris, si c'était un jour d'hiver ou d'été...
« Par exemple, quand j'étais étendu près des bouteilles de gaz, dévoré de piqûres, et que j'examinais les blattes gigantesques qui trottinaient en direction du restaurant, enviant l'insouciance et l'opacité intellectuelle des blattes, une femme du bidonville approchait, qui possédait une physionomie hâlée de déesse, splendidement ovale et lisse, éclairée par des yeux très noirs, des yeux au dessin mongol, à peine relevés vers les tempes. Elle longeait l'appentis, elle foulait les herbes qui délimitaient mon périmètre vital, puis elle s'engageait sur la planche qui conduisait à la maison voisine et, sans se soucier de moi, face aux ténèbres, elle rotait.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 42-43)
Commentaires
1. Le jeudi 23 mars 2006 à 00:54, par Manu :
C'est bizarre que tu aies trouvé le temps long alors que tu étais occupé ! Pour moi, c'est généralement le contraire. C'est peut-être surtout parce que tu avais hâte de retrouver T. et le Japon, non ? (comme tes commentateurs d'ailleurs, qui ont quasiment déserté le JLR durant ton séjour en France...)
2. Le jeudi 23 mars 2006 à 01:37, par Berlol :
Oui, ça peut paraître bizarre mais quand on fait des choses inhabituelles dans des lieux nouveaux, cela donne énormément de relief au temps. C'est mon impression. On ne le voit pas passer (donc, ce n'est pas comme "trouver le temps long") mais il paraît plus volumineux ("long") au su de tout ce qu'on y a mis dedans... Tu vois ce que je veux dire ?
Pour les commentateurs, je ne sais pas quoi en penser. Soit c'est rapport à moi et à ce que j'écris : ils sont blasés, ils connaissent tout mes tours d'écriture, etc. — ou alors ils craignaient que j'essaie de leur fixer rendez-vous... Soit c'est l'évolution du truc blog en général qui fait qu'on se lasse de commenter parce que finalement ça ne change pas la vie (il y a aussi pas mal de gens qui ferment leur blog, en ce moment, avec des bilans, des je-retourne-au-vrai-monde ou des je-ne-suis-pas-devenu-différent, tout ça très pathétique...)
Ou alors c'est cyclique, saisonnier, ou alors on attend quelqu'un qui veut en découdre, ou alors ce que j'écris est tellement admirable...
Merci, en tout cas, Manu, d'assurer le service. Au fait, on déjeune quand ensemble à Kanda ?
3. Le jeudi 23 mars 2006 à 08:43, par grapheus tis :
Berlol
Je reprends "chez vous" ce que je viens d'écrire à propos du commentaire de C.C. et du vôtre.
"Il est - presque - certain que et C.C. et Berlol, vous avez toute raison. Il y a la connivence qui s'amplifie.
Je pense que l'interrogation que Berlol se posait un dimanche d'août 2004 peut sembler désuète, quoique... Je sais qu'à l'époque - est-ce si loin ? ça m'a ébranlé dans le projet d'écrire mon blogue.
J'en rappelle le commencement :
« Blog de Berlol
Dimanche 22 août 2004
En réticulogie de la blogosphère, constat d'asymétrie inertielle. Je me demande sérieusement si ces pages de journal sont ou pas des coups d'épée dans l'eau, disparaissant au fond de l'eau après avoir été tirés...
Que je proteste contre le gouvernement japonais ou contre tel plumitif médiatique hexagonal, que je m'interroge sur les coups de canon de Perry ou sur le découvreur de l'Australie, je ne récolte tout au plus qu'un commentaire perso d'un ami (que je remercie) ou d'un abruti qui ne comprend même pas ce que j'écris (je ne le remercie pas). Où sont les gens capables de répondre, au sens plein, avec de vrais arguments, profitant des possibilités du média en ayant aboli l'asymétrie scripteur-lecteur que des siècles de pratique livresque leur avaient léguée ? .........................»
Quelques lignes plus haut, je pensais.
Ici, j'espère : que parfois il est bon de "se faire signe".
Et puis votre hypothèse des "salons littéraires sur l'internet" est quand même un beau pavé dans la mare de la critique.
Reste que...peut-être les blogues ne sont point (leur linéarité ?) le support technologique le mieux adapté.
4. Le jeudi 23 mars 2006 à 09:27, par Maxime :
quelle drôle d'idée ce principe de symétrie : et si on se répondait de blog à blog, et que ce qui était aboli c'était la hiérarchie, nouveauté de pouvoir venir se lire au jour le jour, choisir dans le bloglines les blogs en harmonie, être à l'écoute, pas forcément laisser trace systématiquement de son passage - donc faisons-nous signe de temps en temps, mais la singularité du blogueur "général" (ainsi qu'il s'affiche en haut de mon bloglines) c'est cela qu'on reçoit, à quoi on s'ouvre - je trouve que l'exil fait partie de la tonalité de voix de berlol, ce "parler à distance" et que l'expérience d'orléans était curieuse en cela
qui parmi vous blogueur souhaiterait qu'on se fonde tous dans un wiki universel ?
honneur aux diversités, aux singularités, et vive l'outil qui nous permet de les élire telles
5. Le jeudi 23 mars 2006 à 17:11, par Berlol :
Merci, cher grapheus Tis, de nous rappeler ces vigoureuses paroles... Je savais qu'elles vous avaient marqué en leur temps. La réponse de blog à blog, cher Maxime (mais je ne vois pas l'adresse du vôtre...), est en effet une des réponses postérieure à cette interrogation de 2004, et je la trouve très bien, dans la mesure où on insère les liens physiques permettant aux lecteurs de passage, c'est le cas de le dire, de suivre les propos d'un blog à l'autre. Attention toutefois : l'idée de symétrie n'était pas pour une réponse automatique ou une équivalence volumétrique, c'était avant tout l'investissement intellectuel que l'on aurait voulu congru. En effet, comme pas mal d'autres blogueurs, j'estime investir le fruit de quelques neurones dans mes propos et j'aimerais trouver du répondant au même niveau de qualité (au moins), ce qui n'est pas toujours le cas... Depuis 2004, j'ai appris à faire confiance au silence, qu'il y a en effet un parler à distance, et je ne me formalise plus trop du peu de commentaires. Sauf certains jours, quand j'ai besoin de réconfort et que je n'ose pas le dire...
6. Le vendredi 24 mars 2006 à 00:19, par grapheus tis :
Belle et sereine, la confiance au silence.
Juste et émouvant, le balbutié du réconfort.
7. Le vendredi 24 mars 2006 à 02:19, par le pseudo est obligé ? :
Cela pose question sur l'usage de ces pseudos qui autorisent à beaucoup de dérives: qui fait un blog vient à visage découvert, les commentateurs s'en prennent aux commentateurs sans rien dévoiler de leur visage. On dirait, après chaque blog, comme une mince cohorte qui a ses habitudes : un peu, vous savez, le "Cabinet des Antiques", alors oui, on lit, on apprécie la prise de risque, on parcourt plusieurs blogs où visiblement circule de l'échange (il n'y a qu'à regarder ce que chacun répertorie de liens) mais on ne laisse pas sa trace . A quand un trombinoscope?
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