Ce qui fait levier
Par Berlol, jeudi 23 mars 2006 à 23:59 :: General :: #212 :: rss
Ça chauffe dans le Monolecte d'Agnès Maillard : deux nouvelles versions de La Cigale et la Fourmi. Moi, j'ai fait mon choix...
Et si c'était vrai que la télé-réalité est condamnée à terme par l'assimilation des contrats des candidats à des contrats de travail... Ça pourrait nous faire des vacances sur les écrans !
Extrait d'un article d'Isabelle Roberts dans Libération d'hier. Elle interroge un avocat, Jérémie Assous :
Pour changer du bureau devant lequel je risque tout de même fort de me transformer en ectoplasme, me voilà parti au centre de sport, à Shibuya. Quelle aventure ! Je pourrais aller à celui d'Iidabashi, tout près de chez moi, mais je ne me résouds pas à me passer des luxueux avantages de celui de Shibuya (pour le même prix, 620 yens) : la qualité et la diversité des machines de musculation, l'espace des bains et, bien sûr, le mist sauna... La séance de vélo est en abyme puisque je relis (pour la combientième fois ?) des pages de Molloy dont le cours à l'Institut franco-japonais commence dans deux semaines. Je n'ai pas encore arrêté la liste des passages qui seront commentés. Il y en a tellement. Il y a tellement à dire. C'est tellement difficile de délimiter. Même simplement couper pour dire on lira d'ici jusque là, c'est un crève-cœur. Je cherche des unités naturelles dans ce que Beckett a voulu dense et continu...[...] Sur quoi vous basez-vous pour dire que bronzer ou faire du jet-ski, c'est un travail ?
La doctrine et la jurisprudence définissent le contrat de travail comme la convention par laquelle une personne s'engage à mettre son activité à la disposition d'une autre sous la subordination de laquelle elle se place moyennant une rémunération. D'abord, les candidats ont touché 1 525 euros comme à-valoir sur des contrats de merchandising qui n'ont abouti à rien. Ensuite, quand Glem demande à mes clients de faire du jet-ski, ils en ont l'obligation : c'est une prestation de travail. J'ai donc une prestation de travail, un lien de subordination et un salaire : les trois critères qui définissent un contrat de travail.
Que gagnent les candidats à voir leurs contrats requalifiés ?
Des indemnités liées au contrat de travail et à la rupture du contrat de travail, des fiches de paie, attestations Assedic, congés payés, des dommages et intérêts pour les frais de la procédure. Maintenant, nous allons demander le paiement des heures supplémentaires devant la cour d'appel. Et à l'avenir, si Glem ne fait pas de contrats de travail aux participants à ses télé-réalités, il s'expose à être lourdement condamné. D'abord à la requalification en contrat de travail, puis au paiement des heures supplémentaires. Et surtout, à être condamné pour travail dissimulé. C'est un délit pénal.
TF1, qui a décidé de faire appel, dit que ce jugement vaut pour l'Ile de la tentation, où il n'y a rien à gagner, mais pas pour Star Academy, par exemple, où il y a un gros lot à la clé...
La décision des prud'hommes parle d'«émissions de télé-réalité». Le producteur vend une émission de télé-réalité, le candidat éliminé a participé à la fabrication de ce produit !
Tous les candidats à Qui veut gagner des millions peuvent donc demander un contrat de travail ?
Non, car les candidats à des jeux ne sont pas à l'entière disposition du producteur comme ceux de la télé-réalité. Ils ne renoncent pas à un certain nombre de droits, notamment celui d'aller et venir, à la liberté de communication. Tous les candidats de télé-réalité ont interdiction de prendre contact avec l'extérieur : ils sont dans la même position que des détenus à l'isolement !
Donc les sociétés de production de télé-réalité vont devoir faire des contrats de travail ?
Si les producteurs ne le font pas, ils s'exposent à être sanctionnés puisqu'ils contournent la législation sociale, et ça sera considéré comme du travail dissimulé. Et là, les indemnités, c'est six mois de salaire minimum. Le salaire, en ce qui concerne l'Ile de la tentation, c'est 1 525 euros pour dix jours. Les salaires perçus pour Loft Story ou Star Academy, ça peut être considérable : 10 000, 15 000 euros pour un candidat. Si vous multipliez par six, ça fait des sommes importantes. D'autant que tous les candidats de télé-réalité peuvent faire un procès puisque la prescription est de cinq ans et que la première télé-réalité française date de 2001. En fait, le concept même de télé-réalité est inconciliable avec la législation sociale. Avec un contrat de travail, les salariés ont droit au repos, aux 35 heures, ils ont le droit de grève, de se syndiquer, comme tout employé. Dans l'Ile de la tentation, ils ont été payés 1 525 euros sur la base de 35 heures hebdomadaires. Or leur travail était d'être à la disposition du producteur vingt-quatre heures sur vingt-quatre : en une journée et demie, on avait épuisé les 35 heures ! Ce contrat de travail est-il légal ? Non. C'est pour ça qu'on peut parler de la fin de la télé-réalité !
Je vais en revenir à l'esprit zen. Le couteau du boucher qui suit la voie du Tao n'est pas couvert de sang.
« Et pendant l'hiver je m'enveloppais, sous mon manteau, de bandelettes de papier journal, et je ne m'en dépouillais qu'au réveil de la terre, le vrai, en avril. Le Supplément littéraire du Times était excellent à cet effet, d'une solidité et non-porosité à toute épreuve. Les pets ne le déchiraient pas. Que voulez-vous, le gaz me sort du fondement à propos de tout et de rien, je suis donc obligé d'y faire allusion de temps en temps, malgré la répugnance que cela m'inspire. Un jour je les comptai. Trois cent quinze pets en dix-neuf heures, soit une moyenne de plus de seize pets l'heure. Après tout ce n'est pas énorme. Quatre pets tous les quarts d'heure. Ce n'est rien. Pas même un pet toutes les quatre minutes. Ce n'est pas croyable. Allons, allons, je ne suis qu'un tout petit péteur, j'ai eu tort d'en parler.» (Samuel Beckett, Molloy, Éd. Minuit, coll. Double, p. 39)
Tiens, j'entends que ça bouge du côté du CPE. De Villepin digère ou régurgite ?
Je me suis demandé tout à l'heure, dans le sauna, si l'on pouvait être contre le CPE & contre les blocages des facs. Après tout, pourquoi pas... Ce sont deux choses distinctes. On manifesterait dans les rues. Et on irait en cours. N'y aurait qu'à aménager les emplois du temps...
La question, c'est de savoir qu'est-ce qui fait levier. Qu'est-ce qui fait qu'un gouvernement, qu'une population s'inquiète des conséquences d'un mouvement ? Quelle force ou quelle menace peut en imposer au pouvoir qui s'arroge les pleins pouvoirs ? En l'occurrence, sauf les débordements, les casseurs, les risques de décès de manifestant, ce que personne ne souhaite, sauf tout cela, donc, les manifestations, ça ne fait pas vraiment levier. Ça fait folklo. Folklo à la française. Du dérangement gazeux dans la digestion routière des villes. Des fumées, des couleurs, des chants et des bons mots. N'y manquent que les pétards (et quand ça pète, c'est trop tard). Le folklore que voient les étrangers quand ils viennent en France, quand ils voient les infos françaises depuis leur pays. Sacrés Français !...
Mais les facs fermées, les semaines de cours annulées, les journées entières à détourner l'institution de sa fonction, la solidarité des enseignants qui, pour certains, ont de l'expérience dans ce domaine, la représentativité en haut lieu des présidents des universités, la dévalorisation des diplômes français : il est bien là, le levier, et pas ailleurs. Les manifestations servent à faire entendre que l'on mène une action — et il faut bien qu'il y ait cette action, sinon c'est défiler comme aller siffler sur la colline.
Alors tous ceux qui voudraient les manifs sans les blocages, ils se croient dans un jeu vidéo, ils ne raisonnent pas, ils ne voient que l'invalidation possible de leur année de cours, le bout de leur nez, ils voudraient faire la grève pour du beurre et que le gouvernement ait peur pour de vrai — ce sont encore des enfants qui croient au Père Noël, que le CPE ne passera pas par eux.
Et je ne parle même pas des pro-CPE...
Je vais couper France Info dans quelques minutes, pour aller me coucher. Au ton, il y a deux épopées en parallèle, comme tressées par les heures, l'une en fanfare, la manifestation qui a commencé à Paris, énorme, avec des étudiants venus de nombreuses villes de province, bien organisée, dit-on, et ces groupes de casseurs qui bourdonnent autour en attendant leur heure, l'autre en sourdine, la perplexité de ceux qui ont reçu le pet, non... le pli du Premier Ministre qui veut devenir Empereur, un pli pas plus franc qu'un billet de jésuite, et qui se demandent ce que ça veut dire, dans quel sens tourne le vent...
Commentaires
1. Le jeudi 23 mars 2006 à 12:53, par arte :
deligne.over-blog.com/art...
2. Le jeudi 23 mars 2006 à 17:45, par Berlol :
Bonne adresse ! Merci.
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