lundi 27 mars 2006
Une autre planète (surtout si on n'y était pas)
Par Berlol, lundi 27 mars 2006 à 23:59 :: General
Allez, au charbon ! Je viens de passer deux heures délicieuses
à lire... Je dirai quoi. Du coup, je suis en retard et je mords sur
ma nuit.
Ce matin, dans le shinkansen, quelques pages de Molloy annotées. Ça avance, les notes. Encore une fois, je suis saisi par l'extraordinaire modernité du ton, des enchaînements. Un texte écrit à la fin des années 40, on a du mal à y croire, alors que se publiaient des romans conventionnels et surannés comme ceux d'Hervé Bazin (Vipère au poing date de 1948), Jacques Laurent (Caroline chérie démarre en 1947), Montherlant, Guy des Cars... Notons cependant que Beckett n'est pas seul sur de nouveaux chemins : Blanchot publie L'Arrêt de mort, Leiris commence La Règle du jeu (1948), Duras prépare un Barrage contre le Pacifique (1950)... Et puis entre les deux tendances, beaucoup d'auteurs tout à fait lisibles même si relativement classiques (Giono, Gracq, Mandiargues, Cendrars...), pour ne parler que de romans.
En fait, je crois qu'il en va de même aujourd'hui où des inconnus inventent ce qui fera demain l'identité littéraire d'aujourd'hui alors que des Ruffin ou Delerm ne meurent pas de honte à publier leurs caduqueries.
Puis déjeuner au Downey avec David, retrouvailles pour évoquer nos expériences de stage à Orléans, un an après l'autre, et ce qui s'était passé ici pendant que j'étais là-bas (presque rien), devant un hambourgeois au moins aussi frais et bon que celui d'hier. Puis dans son bureau pour parler un peu de TICE en FLE, de ce que nous pourrions faire ici, en dégustant la nouvelle Häagen Dazs à la myrtille.
Après, classement de courrier papier et électronique jusqu'à l'heure de la petite cérémonie qui m'a fait quitter T. ce matin, le dîner en l'honneur d'un de nos collègues qui va partir à la retraite, dans un restaurant de fugu, juste en bas de chez moi (pratique pour rentrer). Là aussi, ambiance bon enfant largement alimentée d'anecdotes orléanaises.
C'est en rentrant que je trouverai des messages à modérer pour Litor, dont un du Centre Flaubert de l'Université de Rouen qui m'occupera passionnément deux heures de suite — et où je replongerai demain : la réception contemporaine de L'Éducation sentimentale, soit vingt-deux articles de 1869-1870 qui radiographient comment on lisait le nouveau livre de Flaubert.
On y apprend d'autres choses aussi, par exemple ce sentiment je crois répandu alors que vingt ans avant paraissait déjà être du passé lointain. Nos radio, cinéma et télévision, ainsi que l'espérance de vie, ont radicalement modifié cette perception. Nous n'avons pas, je crois, le sentiment que 1986 soit très loin de nous. Pour 1946, là, c'est vrai : 60 ans en arrière, c'est très loin, une autre planète (surtout si on n'y était pas). Pourtant, nous avons toutes ces images sur la Seconde Guerre mondiale et après, fixes et animées, et tous les films, feuilletons, archives radio, etc.
Pour les Japonais, c'est même l'ère d'Edo qui est devenue artificiellement familière grâce à la vulgarisation télévisuelle (feuilletons quasi journaliers depuis au moins 30 ans), au risque de renforcer artificiellement le nationalisme...
Car il n'est pas sûr que tout cela nous rende tous meilleurs, plus cultivés, plus intelligents et à même de profiter des erreurs du passé. Agités (projetés) en permanence devant des esprits mal préparés, ces enregistrements et ces reconstitutions (justes ou faux, c'est un autre problème) pourraient aussi être causes d'anomalies identitaires — flottement, doute, multiplication, effets d'écho ou de contraste — et à grande échelle responsables d'un malaise de civilisation encore peu aperçu.
Oups. Je me suis éloigné de Flaubert. Mais on en dit toujours trop ou trop peu.
« Car tout se tient, par l'opération du saint-esprit, comme on dit. Et si je n'ai pas mentionné cette circonstance à sa place, c'est qu'on ne peut pas tout mentionner à sa place, mais il faut choisir, entre les choses qui ne valent pas la peine d'être mentionnées et celles qui le valent encore moins. Car si l'on voulait tout mentionner, on n'en finirait jamais, et tout est là, finir, en finir. Oh je le sais, même en ne mentionnant que quelques-unes des circonstances en présence, on n'en finit pas davantage, je le sais, je le sais. Mais on change de merde. Et si toutes les merdes se ressemblent, ce qui n'est pas vrai, ça ne fait rien, ça fait du bien de changer de merde, d'aller dans une merde un peu plus loin, de temps en temps, de papillonner quoi, comme si l'on était éphémère.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 54)
Ce matin, dans le shinkansen, quelques pages de Molloy annotées. Ça avance, les notes. Encore une fois, je suis saisi par l'extraordinaire modernité du ton, des enchaînements. Un texte écrit à la fin des années 40, on a du mal à y croire, alors que se publiaient des romans conventionnels et surannés comme ceux d'Hervé Bazin (Vipère au poing date de 1948), Jacques Laurent (Caroline chérie démarre en 1947), Montherlant, Guy des Cars... Notons cependant que Beckett n'est pas seul sur de nouveaux chemins : Blanchot publie L'Arrêt de mort, Leiris commence La Règle du jeu (1948), Duras prépare un Barrage contre le Pacifique (1950)... Et puis entre les deux tendances, beaucoup d'auteurs tout à fait lisibles même si relativement classiques (Giono, Gracq, Mandiargues, Cendrars...), pour ne parler que de romans.
En fait, je crois qu'il en va de même aujourd'hui où des inconnus inventent ce qui fera demain l'identité littéraire d'aujourd'hui alors que des Ruffin ou Delerm ne meurent pas de honte à publier leurs caduqueries.
Puis déjeuner au Downey avec David, retrouvailles pour évoquer nos expériences de stage à Orléans, un an après l'autre, et ce qui s'était passé ici pendant que j'étais là-bas (presque rien), devant un hambourgeois au moins aussi frais et bon que celui d'hier. Puis dans son bureau pour parler un peu de TICE en FLE, de ce que nous pourrions faire ici, en dégustant la nouvelle Häagen Dazs à la myrtille.
Après, classement de courrier papier et électronique jusqu'à l'heure de la petite cérémonie qui m'a fait quitter T. ce matin, le dîner en l'honneur d'un de nos collègues qui va partir à la retraite, dans un restaurant de fugu, juste en bas de chez moi (pratique pour rentrer). Là aussi, ambiance bon enfant largement alimentée d'anecdotes orléanaises.
C'est en rentrant que je trouverai des messages à modérer pour Litor, dont un du Centre Flaubert de l'Université de Rouen qui m'occupera passionnément deux heures de suite — et où je replongerai demain : la réception contemporaine de L'Éducation sentimentale, soit vingt-deux articles de 1869-1870 qui radiographient comment on lisait le nouveau livre de Flaubert.
On y apprend d'autres choses aussi, par exemple ce sentiment je crois répandu alors que vingt ans avant paraissait déjà être du passé lointain. Nos radio, cinéma et télévision, ainsi que l'espérance de vie, ont radicalement modifié cette perception. Nous n'avons pas, je crois, le sentiment que 1986 soit très loin de nous. Pour 1946, là, c'est vrai : 60 ans en arrière, c'est très loin, une autre planète (surtout si on n'y était pas). Pourtant, nous avons toutes ces images sur la Seconde Guerre mondiale et après, fixes et animées, et tous les films, feuilletons, archives radio, etc.
Pour les Japonais, c'est même l'ère d'Edo qui est devenue artificiellement familière grâce à la vulgarisation télévisuelle (feuilletons quasi journaliers depuis au moins 30 ans), au risque de renforcer artificiellement le nationalisme...
Car il n'est pas sûr que tout cela nous rende tous meilleurs, plus cultivés, plus intelligents et à même de profiter des erreurs du passé. Agités (projetés) en permanence devant des esprits mal préparés, ces enregistrements et ces reconstitutions (justes ou faux, c'est un autre problème) pourraient aussi être causes d'anomalies identitaires — flottement, doute, multiplication, effets d'écho ou de contraste — et à grande échelle responsables d'un malaise de civilisation encore peu aperçu.
Oups. Je me suis éloigné de Flaubert. Mais on en dit toujours trop ou trop peu.
« Car tout se tient, par l'opération du saint-esprit, comme on dit. Et si je n'ai pas mentionné cette circonstance à sa place, c'est qu'on ne peut pas tout mentionner à sa place, mais il faut choisir, entre les choses qui ne valent pas la peine d'être mentionnées et celles qui le valent encore moins. Car si l'on voulait tout mentionner, on n'en finirait jamais, et tout est là, finir, en finir. Oh je le sais, même en ne mentionnant que quelques-unes des circonstances en présence, on n'en finit pas davantage, je le sais, je le sais. Mais on change de merde. Et si toutes les merdes se ressemblent, ce qui n'est pas vrai, ça ne fait rien, ça fait du bien de changer de merde, d'aller dans une merde un peu plus loin, de temps en temps, de papillonner quoi, comme si l'on était éphémère.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 54)