Trans-Europ-Express.
Intervista.
La Ricotta.
Millenium Mambo.
La Rivière.
Vivre.
Je
découvre
cette liste. Ce sont les films que Jean-Philippe Toussaint avait choisis
pour sa
carte blanche, à Toulouse. Il y en a plusieurs que je
n'ai pas vus. Et ce scandale à mes yeux : que les
films d'
Alain
Robbe-Grillet soient toujours indisponibles en DVD (comme ils l'étaient
déjà en vidéo, à l'exception de cette fameuse
collection du Ministère des Affaires étrangères,
1982,
aujourd'hui introuvable...). Qu'est-ce qui bloque leur sortie ? Sans doute
pas Robbe-Grillet lui-même !
Réponse dans une des
trois cent dix-sept
boîtes ?... Le bel avenir des chercheurs !
En attendant Molloy, voici superbement Wagneur, Jean-Didier, dans
Libération,
le 8 décembre 2005 :
Sa
gomme et Gomorrhe
« Avec le dossier de presse des Gommes et du
Voyeur, Scénarios en rose et noir qui recueille ses
textes cinématographiques et Préface à une
vie d'écrivain, transcription d'une série d'entretiens
pour France Culture, Alain Robbe-Grillet revient en force au moment où
il se prépare à entrer à l'Académie française,
plus de cinquante ans après la parution des Gommes et le début
d'une autre querelle des Anciens et des Modernes, celle du Nouveau Roman.
Préface à une vie d'écrivain, ce sont vingt-cinq
leçons sur la littérature selon Robbe-Grillet que le lecteur
aura tout loisir aussi d'écouter, le livre étant accompagné
d'un CD. Tribun exemplaire puis évangéliste auprès
des amphithéâtres nord-américains (« j'étais
professeur de moi-même »), Alain Robbe-Grillet y parle
du Nouveau Roman, c'est-à-dire en quelque sorte de lui, « ce
que j'adore faire », précise-t-il. Il est plein de son
sujet, en connaît toutes les versions officielles comme officieuses,
et fait preuve d'une force de conviction telle qu'on pourrait douter qu'hors
le Nouveau Roman, il existe autre chose à lire. Il fascine, sait
amuser son public et moquer le bourgeois, et, quand il n'ironise pas, il
séduit. Paul Valéry disait « qui écrit,
entre en scène », Robbe-Grillet n'a jamais raté
ses entrées. Il se livre parfois, plus intimement, mais méfiance :
si le narrateur est talentueux, il contrôle ses propos et sait déjouer
le critique qui sommeille en tout lecteur. Ingénieur titulaire d'une
solide culture scientifique, aventurier des intelligences conceptuelles,
lecteur de la catégorie de ceux qu'on dit insatiables, spectateur
du monde doué d'une rare acuité textuelle, intime d'Eros et
de Thanatos, il a su en véritable artiste transfigurer tout ça,
pour imaginer un monde porté par de grands livres, en témoigne
récemment encore la Reprise.
Cette Préface dresse le panorama d'une époque,
celle des modernes, plutôt que de l'« avant-garde »,
terme peu satisfaisant pour l'auteur, et d'une passion, l'écriture,
qui lui fait abandonner la carrière d'ingénieur agronome,
spécialiste de la culture du bananier la Jalousie en gardera
quelque chose. Préface à une vie d'écrivain,
le titre n'est pas innocent, il fait signe comme on disait alors vers Gustave
Flaubert. C'est à l'article près celui que Geneviève
Bollème avait adopté naguère pour publier une sélection
de lettres où l'auteur de l'Éducation sentimentale
parlait de la littérature (Préface à la vie d'écrivain).
Flaubert, l'un des écrivains majeurs de Robbe-Grillet, est ici bien
présent Charbovari et sa casquette en morceaux choisis, le « livre
sur rien » et surtout une éthique de l'écriture
exemplaire. Mais il y a aussi Balzac, du moins le Balzac de Robbe-Grillet,
le « bon ennemi » représentant un moment du
roman à bannir. Car le Nouveau Roman a trouvé essentiellement
son unité dans le refus de la forme léguée par le XIXe
siècle, que Paul Valéry avait stigmatisée dans sa célèbre
formule « la Marquise sortit à cinq heures »,
et corrélativement dans celui du narrateur omniscient, version romanesque
de « Dieu qui raconte » ; ainsi que des
nombreuses conventions littéraires avec lesquelles s'écrivaient
alors (et s'écrivent encore) les histoires, notamment son personnel
dévoué : le personnage de roman, problématique
« être de papier ». Toute une parentèle
littéraire avait déjà pris congé de ce monde
romanesque, notamment Camus avec l'Etranger dont Robbe-Grillet
réaffirme à nouveau l'importance dans la genèse de sa
poétique, le Sartre de la Nausée et surtout Kafka dont la
phrase « un écrivain écrit toujours dans une langue
étrangère » reste programmatique.
Le Nouveau Roman fut l'invention d'Alain Robbe-Grillet,
une bannière qui évacuait les épithètes journalistiques
diverses telles « Ecole du regard » ou « Ecole
de Minuit » sous lesquelles on regroupait les écrivains
de la jeune maison d'édition : Marguerite Duras, Claude Simon,
Michel Butor, Robert Pinget et Samuel Beckett réunis autour de l'éditeur
Jérôme Lindon. Mais le Nouveau Roman ne fut pas un groupe littéraire
au sens de cénacle, plutôt une convergence de poétiques
atypiques définissant les contours d'un autre « art de
raconter ». Alain Robbe-Grillet le définira comme « esthétique
négative » à savoir ce qu'il ne pouvait plus
être. En prenant des fonctions de directeur littéraire auprès
de Jérôme Lindon, l'écrivain poursuivra ce travail de
médiation dont il maîtrise parfaitement les rouages, de la
dédicace élégamment didactique à l'usage du critique
jusqu'au texte programmatique. Il se souviendra qu'être éditeur
« consiste à publier des livres dont le public
ne veut pas » selon le mot de Fischer des éditions Fischer
Verlag, et donc d'en créer les lecteurs potentiels.
La réception du Nouveau Roman reste la bataille
littéraire de la seconde moitié du XXe siècle. Avec
Pour un Nouveau Roman (1963), Robbe-Grillet imposait
des cadres à une critique littéraire désemparée
ne sachant par quel bout prendre ces objets romanesques. « On
avait même imaginé, à l'époque, dans le goût
des encyclopédistes, de faire un dictionnaire, rapporte Robbe-Grillet.
(...) On se réunissait chez Jérôme Lindon, et on
avait décidé de faire un dictionnaire des termes employés
par la critique au pouvoir pour condamner nos oeuvres, dans l'idée
que ces termes à l'air innocent ne l'étaient pas, car ils décrivaient
une idéologie.» Si le chantier fut rapidement abandonné,
la critique hérita du projet sous d'autres formes, notamment Roland
Barthes qui, avec Maurice Blanchot et Jean Paulhan, couronnait le
Voyeur du prix des Critiques en 1955. Barthes offrira sa lecture
de Robbe-Grillet autour des idées de « texte »
et d'« écriture » promises à une longue
postérité universitaire et à quelques colloques de
Cerisy. Le Nouveau Roman trouvait alors son complément naturel dans
la Nouvelle Critique.
À lire les dossiers de presse réunis par
Emmanuelle Lambert, on est frappé par l'écart entre l'univers
mental de la critique la plus récalcitrante et le caractère
intempestif des objets robbegrilletiens. Si cela relève parfois du
bêtisier littéraire, on y perçoit le crépuscule
d'une époque, celui du sens et du sujet, confronté à
travers Robbe-Grillet à sa propre illisibilité en miroir.
Vertiges autoscopiques
Reste que ce qui paraissait « contradiction »,
« manque » et plongeait dans la perplexité
l'ancien lecteur du Nouveau Roman est devenu aujourd'hui une poétique
presque classique qui a essaimé dans les écritures contemporaines.
La dérive urbaine, le sentiment d'étrangeté, la déréliction,
le jeu avec les espaces topologiques, la réécriture ont profondément
remodelé l'écriture romanesque, bien loin de la « glaciation »
dont on avait parlé. Mais ce que l'on voyait peu alors, c'est que
tout reposait chez Robbe-Grillet non sur de pures spéculations théoriques
mais sur une intuition, une façon d'être au monde. Aussi, les
meilleures pages de cette Préface sont-elles
celles où Robbe-Grillet documente la genèse de son univers
personnel. Souvenirs de l'Exposition universelle de 1937 dans la boue, où
« seuls deux pavillons étaient terminés :
l'Allemagne nazie et la Russie soviétique, qui se faisaient face.
Notre monde démocratique était comme une ruine » ;
accablement vécu face à Brest rasé par les bombardements
et devant le Berlin dévasté de l'après-guerre ;
histoires de sa famille en Bretagne, légendes celtes, lectures d'enfance
(Lewis Carroll), vertiges autoscopiques et écriture à l'envers
sont autant d'énigmes qui contribuent à faire surtout de l'oeuvre
une « élucidation personnelle ».
L'histoire de Robbe-Grillet est non celle du mal-aimé,
mais une suite de malentendus aussi bien amis qu'ennemis et dont sa carrière
cinématographique porte aussi la trace : « Je
n'étais pas considéré comme un vrai romancier mais
comme un ingénieur qui avait pris un stylo (...) j'ai changé
de statut quand j'ai commencé à faire des films. Toute la
critique, unanime, a dit : "On voit bien que ce n'est pas un cinéaste !
C'est un romancier qui a cru qu'il suffisait de prendre une caméra
et de filmer, mais on voit bien que c'est un romancier."» Le volume
qui paraît simultanément réalise le vœu émis
par l'écrivain de publier les « livrets » de
tous ses films. De Trans-Europ-Express (1966) à
la Belle captive (1983), Scénarios en rose et
noir se veut le « ciné-roman du cinéma
de Robbe-Grillet ». Il offre au lecteur tous les états
des films, des avant-projets aux « continuités
dialoguées ». Alain Robbe-Grillet y fait preuve de la
même nécessité de déconstruire le « récit
cinématographique », notamment par un important travail
au montage, en analogie avec les versions successives qui préparent
l'état final d'une fiction. Romans, ciné-romans, films, critique,
Alain Robbe-Grillet témoigne toujours que « le monde
est à reconstruire sans cesse » et renouvelle encore
ce contrat de lecture : « J'ai plus de quatre-vingts
ans, écrit-il, je n'ai toujours rien compris, mais j'ai de
plus en plus cette nécessité de tracer des chemins aventureux
à l'intérieur de ce monde que je ne comprends pas.»