Journal LittéRéticulaire

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dimanche 30 avril 2006

Pompon florentin

Cette année, pas de départ. Ni même nécessité familiale que l'an dernier d'aller à Beppu, hélas, ni même déplacement à Yokohama comme il y a deux ans pour rencontrer le père de T. Ces pages sont tournées. Et même pas le même même...
Des choses restent, pourtant, sans qu'on s'y attende, pour certaines. Tel pompon florentin d'un premier voyage, en 1996, n'avait pas la carrure, peut-être. Et pourtant, il a toujours été très coloré avec nous.

Allons au centre de sport de Shibuya. T. n'y est pas venue depuis quatre mois.
Rester en forme ? (Si cela a un sens.) Perdre du poids ? Ne pas laisser l'âge nous déformer ? (Et, même sans excès, bien manger). Rien d'extraordinaire. S'y ajoute, pour T., le plaisir de retrouver des personnes avec lesquelles elle a noué des liens de camaraderie au fil des quatre ou cinq dernières années — et avec lesquelles elle n'est tenue à aucune mondanité ni de famille ni de quartier ni d'université. Cette liberté réciproque est appréciée par tout Japonais qui fréquente de son plein gré un centre de sport de son choix (je précise, parce qu'il y a parfois des obligations professionnelles aussi dans le choix du centre de sport...).
Pour moi, on n'en parle même pas, je suis libre comme l'air (veux-je faire croire).
Je pédale quinze kilomètres virtuels en roulant sur les Bandes alternées de Philippe Vasset. C'est moyennement intéressant, pour l'instant. Ayant accomodé sur Volodine depuis plusieurs semaines, j'ai du mal à modifier mon regard textuel. Mon attention est retenue par une irritante systématicité du pluriel narratif, et le contrepoint d'une voix solitaire ne fait que le renforcer en le changeant de personne et de temps.

« L'absence de contrainte économique aurait dû nous pousser vers des expériences inédites. Mais on ne s'aventurait jamais très loin car la nouveauté ne nous intéressait pas vraiment. Une seule chose comptait : faire éprouver, à travers nos travaux, nos corps et nos vies, peindre des toiles chaudes comme des draps et chuchoter à l'oreille de nos proches des histoires interminables, chaque soir recommencées, pleines de digressions et de fous rires étouffés. Nos œuvres ne valaient rien par elles-mêmes, pensions-nous : elles n'étaient que les vecteurs de notre désir, impérieux mais confus, d'être ensemble, de former cercle.

Plus que tout, ils craignent le vide et le silence. Alors ils s'appellent, s'interrompent et se quittent pour, immédiatement, se renvoyer des messages. Du dehors, on entend un bourdon continuel, une rumeur de crabes ou d'insectes mais, même si l'on s'approche — je l'ai fait —, les conversations restent incompréhensibles [...] »
(Philippe Vasset, Bandes alternées, Paris : Fayard, 2006, p. 37-38)

T. a quelques courses à faire à Shibuya ; je passe à Book 1st et trouve le Manière de voir n°86 du Monde diplomatique (avril-mai 2006, Le Maghreb colonial) ainsi que le dernier Marianne, que je commence à lire dans la salle d'attente de l'ophtalmo où T. avait pris rendez-vous. Quelle horreur ! Marianne, pas l'ophtalmo... Ces nouvelles tape-à-l'œil, ces raccourcis désinformants. Au service de quoi ? Je m'informe dix fois mieux sur Rezo.net, par exemple.
Métro jusqu'à Mitsukoshi-mae où il y a beaucoup moins de monde qu'à Shibuya. Puis à pied vers Ginza, larges trottoirs, tiédeur de fin d'après-midi, jusqu'à Meidi-ya pour deux pots d'une nouvelle série de confitures, au buntan, cette fois (un pot pour nous et un pot pour Laurent qui nous l'a demandé hier).

samedi 29 avril 2006

J'ai simplement ratissé le gravier

Lisant que le 9 janvier 2004 une réunion entre de Villepin et Rondot, listes Clearstream, etc., etc., je me suis demandé ce que je faisais moi-même ce jour-là, dans l'idée d'une coupe synchrone du monde, photo donnant dans le geste suspendu une tranche, qui serait plus nette que ça. Éh bien, je suis assez fier de moi, et je n'ai rien sur la conscience...

Arrosage des pensées, ça tient. Les mille boutons roses du jasmin. Et le citronnier, tout hérissé de nouvelles pousses.
Dans la rue, c'est la semaine du mauve. Glycine et paulownia attendent la pluie. Nous, on ne le sait pas encore.

Déjeuner avec Laurent et T., au Saint-Martin, bien sûr.
L'addiction au poulet-frites, ça en amuse, mais moi je m'interroge sincèrement.
Par les fenêtres, je vois, de minute en minute, le grain arriver, la lumière baisser. La pluie vient juste quand on sort, bonne excuse pour s'engouffrer dans une boutique de cuirs, tout près du restaurant, en descendant vers Iidabashi. Laurent nous quitte pour aller au théâtre de Nô.

Retour. Travail. Radio, la semaine de feuilleton de Franck Venaille à récupérer... Une petite sieste. Travail encore. Je constate que mes pages sont inaccessibles, comme tout globat.com d'ailleurs, pendant quatre heures... et pas un message d'explications ou d'excuses sur le site.

Et puis Bouvard et Pécuchet chez nos contemporains.
Dominique Meens : « Ça part de mon expérience, telle que je l'ai indiquée au départ, je ne fais que ça. Je n'ai pas d'activité professionnelle, on me l'a d'ailleurs reproché. Je ne souhaite pas avoir d'activité professionnelle, on me le reproche. Je ne fais que ça. Donc, pour mon compte, écrire, c'est ma vie, c'est la vie telle que je la vis. C'est pas, comme disait Madame Duras, écrire ou vivre, pas du tout, pour moi, c'est la même chose. Donc, ça n'est pas une fonction parmi d'autres : c'est comme ça que je vis. Vous comprenez ?... Quand tout à l'heure, je disais que je n'ai que ça "à foutre". C'est quand je suis malheureux que je dis ça. C'est quand cette activité-là, qui est la mienne, qui est l'ensemble de mon activité, tourne autour de cette activité principale, quand elle me déçoit, quand j'en souffre, parce que c'est comme la vie, y'a du bon et du mauvais, je veux dire, c'est de bon sens, éh bien, je dis, ah oui vraiment, c'était terrible, j'ai toujours fait ça mais c'est parce que j'ai que ça à foutre... Enfin, c'est pas possible, on peut pas écrire pour s'occuper. C'est scandaleux, écoutez, franchement, c'est scandaleux, écrire pour s'occuper. S'occuper, c'est un scandale.
Bouvard ou Pécuchet — Vous voudriez vous désoccuper ?
Dominique MeensBien sûr, être occupé, c'est un scandale. Chaque fois qu'un pays est occupé, qu'est-ce qu'il fait ? Pour partie, parce que bien entendu, il y a des gens qui adorent ça, être occupés. Ils adorent ça, être occupés. Particulièrement en France, on adore ça, être occupé. Non, c'est vrai...
Bouvard ou Pécuchet — Alors, les questions vous occupent, comme un territoire ?
Dominique MeensExactement, et donc ce qu'il faut... quand je sens que cette occupation devient par trop une occupation, ça m'insupporte.
Bouvard ou Pécuchet — Et vous avez des moyens de lutter contre l'occupation ?
Dominique MeensBah là, par exemple, j'y réfléchis. Donc, je sais que je suis occupé. Si il y a un savoir, c'est celui-là. C'est pas deux plus deux égalent quatre. C'est en savoir un bout de l'occupant. Et donc, j'y ai remédié.
Bouvard ou Pécuchet — Mais est-ce qu'il n'y a pas des moyens, justement, de contrôler l'occupant ? Est-ce qu'il n'y a pas dans la maîtrise qu'on peut avoir de son écriture un moyen d'être plus fort qu'elle, d'une certaine manière ? Est-ce qu'on pourrait dire, par exemple, que les figures de rhétorique, ou les métaphores, c'est une arme contre l'occupant ? Par le pouvoir qu'elles nous donnent sur lui ?...
Dominique MeensNon, parce que justement, la rhétorique, c'est l'occupant. C'est la rhétorique qui est l'occupant. Donc...
Bouvard ou Pécuchet — Alors, y'a pas moyen de s'en sortir ?
Dominique MeensSi, si, bien sûr que si. Parce que justement... En tout cas, il y a une chose dont on ne peut pas se sortir, c'est du discours. Ça, c'est absolument clair. On ne peut pas se sortir du discours, même quelqu'un comme Piron, qui ne parlait pas, qui n'écrivait pas, qui faisait de la pantomime, sa pantomime était de l'ordre du discours. Donc on ne peut pas sortir du discours. Mais par contre, on peut, comment dire, examiner le discours dans lequel on est pris ou examiner le discours qui nous occupe. Et changer notre position par rapport à ce discours. Et là, effectivement, on va retrouver la rhétorique, où il faudra faire attention à ne pas être saisi par la rhétorique, mais, voyez, de la saisir, elle. Enfin, c'est un peu compliqué et hasardeux.
Bouvard ou Pécuchet — C'est pas l'écriture qui vous occupe, c'est le discours. Et l'écriture, ce serait plutôt l'arme pour lutter contre le discours.
Dominique MeensNon, parce que l'écriture n'est pas quelque chose qui serait en dehors des discours...
Bouvard ou Pécuchet — Non, mais ça pourrait en être la torsion, justement, le...
Dominique MeensC'est dans l'activité d'écriture qu'on peut faire toutes ces manœuvres internes aux différents discours. Ça oui, mais l'écriture est tout aussi bien l'arme du discours universitaire, du discours du maître...»
 
Le même, plus loin : « Moi, c'est pas vraiment la chose-même qui m'intéresse. C'est décrisper. Faire en sorte que les choses se remettent en mouvement. C'est remettre en mouvement. C'est de me permettre de me déplacer. De changer la situation dans laquelle je suis. Voilà, par rapport à cette chose. La chose-même, qu'elle se débrouille. D'ailleurs, la chose-même se débrouille. [...]
[Lacan] disait : "mais moi, j'ai simplement ratissé le gravier autour d'un certain nombre de choses qui se sont avérées des rochers", comme dans un jardin zen. Le rocher ne s'adresse à personne. Et les choses que Lacan a, comment dirais-je, signifiées, justement, en ratissant tout autour, elles ne s'adressent à personne. L'aigle ne s'adresse à personne. L'étourneau ne s'adresse à personne. Le chemin de la biche dans les bois ne s'adresse à personne. Mais le fait de ratisser autour, ça vous permet un peu plus de liberté. C'est-à-dire : la chose qui ne s'adresse pas à vous, elle n'a pas la main sur vous. Et vous, vous ne mettez pas la main sur elle non plus. Enfin, tout ça est un peu espagnol... [rires] »

vendredi 28 avril 2006

Les employées, pas mes chemises

Sur France 3, passionnante enquête dans Pièces à conviction, intitulée « Caricatures, les dessous d'un embrasement ».
J'interromps un moment pour aller chercher mes chemises à la teinturerie. Après dix minutes de recherches dans le stock de vêtements propres en attente de leur propriétaire, les deux employées reviennent sincèrement désolées, mais elles ne trouvent pas les vêtements que j'avais déposés il y a deux semaines... Elles ne comprennent pas ce qui a pu se passer, vont vérifier et téléphoner à l'usine, ou à l'atelier, je ne sais. Abasourdi, je remonte à la maison et reprends l'émission. C'est le moment où l'on parle de la photo d'homme à tête de cochon (qui vient d'une fête du cochon du Sud de la France, qui n'avait donc rien à voir avec les caricatures du prophète mais qui avait été jointe à un certain dossier avec une légende inventée dans le but de révolter n'importe quel musulman...). C'est à ce moment qu'on frappe à ma porte. C'est l'une des deux employées de la teinturerie qui vient m'apporter mes chemises, retrouvées quand je n'étais plus là pour les stresser (les employées, pas mes chemises). Comme j'avais donné mon adresse la première fois que j'y étais allé, pour avoir une carte de fidélité, le mois dernier, elle s'est dit que.
Allez, je reprends l'émission un quart d'heure et puis c'est l'heure de prendre mon vrai vélo pour faire du vélo sans roues. Du coup, j'ai encore une petite moitié à voir. Demain...
En y allant, je repensais aux deux dames de la teinturerie. J'aurais bien voulu y être quand, après un quart d'heure à tout fouiller les penderies et vérifier les noms et les chiffres, l'une a dû se figer, saisir, brandir en criant à l'autre : « Attaaaa ! » (あった!) = j'ai trouvé !

Langage — symptôme.
« Sarkozy a mis une balle dans la tête de Villepin. Il veut lui en mettre une seconde tout de suite, pour être sûr qu'il soit vraiment mort. Villepin lui, estime qu'il est loin d'être fini et veut mettre deux balles en plein coeur de Sarko.»
Selon Le Parisien du jour, c'est Jean-Louis Debré qui aurait tenu ces propos plutôt... distrayants. Est-ce que c'est grave, docteur, quand on en arrive à ce type de langage au plus haut niveau de la représentation nationale ?
Au fait, Clearstream, quand on traduit en français, ça fait « ruisseau clair » ou « eaux claires » — de l'antiphrase ironique, alors !

Tout ça est un peu espagnol...

Dans le métro et dans le train, avant d'aller dîner d'excellents sushis avec T., je réécoutais deux émissions chargées dans mon baladeur i-iver. Il y en a plus d'une quinzaine d'assez nouvelles, mais je réécoute toujours les deux mêmes, ces temps-ci. D'une part, sur la métaphysique de la jalousie chez Proust, un Vendredi de la philosophie avec Nicolas Grimaldi ; d'autre part, le troisième volet du Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre pour Surpris par la nuit, déjà signalé. Les propos des écrivains y sont succulents. Et plus encore leurs interactions, produites par le montage. Dans la tête, ça fait comme des feux d'artifices.
Mais à réécouter tout cela, deux personnes, deux discours se détachent de plus en plus de la masse des autres, quelqu'intéressants qu'ils soient aussi. Dominique Meens et Pierre Bergounioux. Il faudrait citer aussi Dominique Fourcade. De toute façon, je n'ai pas le temps de transcrire ce soir... Demain, peut-être, c'est férié et il n'y a pas de cours — Molloy a congé.

jeudi 27 avril 2006

Vivre ailleurs et autrement

Un courrier postal de Cerisy m'annonçait le décès de Maurice de Gandillac.
Je ne l'ai vu qu'à deux occasions, lors des colloques sur Henri Meschonnic (2003) et de l'Internet littéraire francophone (2005), et je me souviens qu'il était particulièrement attentif, assis dans le premier sofa devant l'estrade, qu'il semblait parfois dormir dans la torpeur de l'été — on aurait aimé faire comme lui — mais qu'il posait parfois à la fin une question des plus pertinentes.
Cependant, l'image qui domine dans mon souvenir est celle de sa curiosité à l'égard de T., voulant savoir ce qu'elle pouvait bien faire avec ce petit ordinateur et ses mazarinades numérisées...
De ses recherches, publications, influences, et de sa longue vie d'autres parleront mieux que moi.

À propos de sofa, il était question d'une revue de ce nom dans les infos de Fabula. Ça nous changera des dernières nées...
Dans celui de mon bureau, de sofa, je me suis affalé une bonne demi-heure avant le déjeuner et les cours de l'après-midi en écoutant Jefferson Airplane, un album bluffant que je ne connaissais pas, Takes off.

Au séminaire, on a regardé la seconde moitié des Poupées russes. J'avais apporté le câble de branchement électrique de mon ordinateur portable et j'ai ainsi pu constater que le transfert vidéo de l'ordinateur vers un projecteur pompait pas mal d'énergie. En effet, cette semaine l'image était fluide alors que la semaine dernière, quand je n'avais pas le câble secteur, l'image était en permanence légèrement hachée, pas de façon gênante pour comprendre mais suffisamment pour empêcher un visionnement dégagé de toute considération technique.
Bien que la salle que j'utilise soit équipée d'un lecteur de dévédé de zone 2, je suis obligé de prendre mon portable car en sus du problème de zone, il y a toujours l'incompatibilité entre les standards vidéo NTSC et PAL. Et dire qu'on veut encore nous rajouter des lois...

Cette seconde moitié du film est quand même moins bonne que la première. On y voit surtout la rivalité entre deux femmes dans l'esprit dérangé d'un garçon surmené par les tâches alimentaires. L'une à Londres, l'autre à Paris. Avec l'une pour écrire un scénario de trahison amoureuse, avec l'autre pour une biographie alors qu'elle n'a que 24 ans (aberration du star system). Comme souvent, l'alimentaire finit par régurgiter sur l'essentiel : la trahison bas de gamme pourrit la fin'amor juste entamée et toute la suite est pour se faire pardonner (Wendy achève son puzzle d'une femme adoubant son chevalier servant), sur fond de mariage réunissant tous les amis de l'Auberge espagnole.
Au lieu de faire fonctionner le groupe et ses complexes mécanismes, ce qui avait fait une bonne partie du succès du premier film, cette suite cinq ans après ne montre qu'un étoilement de relations bilatérales, qui ont certes leur intérêt mais qui ne produisent pas la catalyse amusante de Barcelone. C'est qu'à la curiosité d'un vivre ailleurs et autrement, grande affaire des 18-25 ans qui n'ont pas encore le pied à l'étrier, a succédé l'obsession de se fixer avant 30 ans. D'où les multiples déplacements (Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Moscou) que la caméra et le montage rendent nerveusement. Bien sûr, le tout est emballé dans un dernier Paris-Londres dans lequel notre héros est en train d'écrire son histoire, comme le remarquait avec dépit Arte la semaine dernière.
Le fait que le film ne soit pas excellent, cinématographiquement parlant, ne me dérange pas. Les puristes peuvent continuer leur entreprise de démolition. Cela me facilite même la tâche pour en faire un objet pédagogiquement efficace. Car si les thèmes sociaux et les structures narratives évoqués sont utiles à la formation intellectuelle des étudiantes (et il faudra quelques semaines pour les dégager et les exprimer en français), je ne désespère pas de les entendre émettre quelques réserves critiques pour la formulation desquelles elles auront à puiser en elles, un peu plus profond que le tatemae conventionnellement requis par l'université...

Éh oui, j'ai employé deux fois le mot curiosité, aujourd'hui.

ADDENDA superbueno :
Ce vendredi soir, à la Fabrique de Shibuya, avec le soutien de l'Institut franco-japonais de Tokyo (dont le site web vient d'être radicalement relooké), la Nuit des Poupées russes, à l'occasion de la sortie du film au Japon. Je suis in, non ?...

mercredi 26 avril 2006

L'information avait circulé, indéniablement

« [...] on tape dessus avec ce qu'on appelle, nous, des mailloches, qui sont des baguettes mais d'une grosse section, type manches d'outil, manches de pioche [...] On consomme à peu près entre 600 et 800 bidons à l'année. Donc on a un approvisionnement organisé. On reçoit un semi-remorque entier de bidons.» (Map, régisseur des Tambours du Bronx, interview pour Ubik du 22 avril)

Combien de fois faudra-t-il taper sur le tambour de la raison pour que soit rouverte l'enquête sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York ? À quel niveau de croyance ceux qui ne veulent pas reconsidérer les faits font-ils appel en eux et même parfois malgré eux ? Moi, je ne suis pas porteur de la vérité, mais, encore une fois, je ne me satisfais pas de la version officielle. Et ça ne va pas s'arranger maintenant...
David m'a envoyé avant-hier une adresse d'une autre vidéo que j'ai fini de voir tout à l'heure (2h40 de documents et d'explications), Confronting the Evidence où tout, par petits détails, vient contredire ce qui ne peut plus être pour moi qu'un monstrueux mensonge d'État, peut-être le plus important de l'histoire humaine — et ce avec la bénédiction de la plupart des autres États, incapables jusqu'aux plus hauts niveaux de séparer leur sincères condoléances du devoir de vérité envers les vivants pour demander cette réouverture, même cinq ans après les faits et alors qu'individuellement ou collectivement de nombreuses personnes de par le monde demandent cela.
Je doute qu'aucune fiction écrite par un écrivain ou tournée par un cinéaste puisse aller plus loin qu' sont allés ceux qui ont orchestré cette macabre et indigne mise en scène mondialisée (quelles que soient leurs raisons). est-ce d'ailleurs ? Qui pourrait jamais donner un nom à cela ?

« Une semaine plus tôt, il avait lancé une véritable campagne publicitaire. Sans être un grand stratège dans l'art des annonces médiatiques, il connaissait les techniques d'hypnose appliquées aux masses, et il avait voulu les mettre en œuvre pour attirer du monde vers son théâtre. Il avait composé du matériel d'agit-prop où il spécifiait les horaires du spectacle et le titre des trois piécettes qu'il comptait successivement interpréter.
[...] Debout près des groseilliers, enfoncé jusqu'aux chevilles dans la terre meuble, il roula les tracts entre ses mains jusqu'à obtenir des boulettes parfaites. La nuit et la pluie avaient alourdi le papier et, pour des raisons aérodynamiques, on ne pouvait plus réutiliser les pages telles quelles. Les onze textes publicitaires furent de nouveau projetés par la fenêtre du dortoir, cette fois de l'extérieur vers l'intérieur. Quatre ou cinq boulettes roulèrent sous les lits et furent perdues, d'autres n'atteignirent pas l'intérieur du bâtiment, retombèrent dans les buissons et se déchirèrent de façon irrémédiable. Mais l'information avait circulé, indéniablement.»
(Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, p. 106-108)

Celui qui arrive à ce niveau de sarcasme ne peut être qu'un grand sage. Je l'admirais et avalais les pages en même temps que les kilomètres virtuels, juché quarante minutes durant sur un vélo immobile pour perdre une hypothétique livre de graisse et d'eau (à quoi j'arrivais à peu près, une fois encore). Dans les pages qui suivent cette citation, se trouvent résumées certaines des pièces de Volodine dont Lionel Ruffel fait état (n'ayant enregistré que les deux pièces de la deuxième séquence, je suis preneur d'enregistrements des autres...) :
« En 2000 et 2001, entre Des Anges mineurs (1999) et Dondog (2002), trois séquences radiophoniques d'Antoine Volodine sont diffusées par France Culture. La première est baptisée Un Bardo sinon rien et contient quatre pièces : Bardo or not Bardo, Baroud d'honneur avant le Bardo, Bardo ma non troppo, Objectif nul. La deuxième, Sœurs de sang est un ensemble de deux pièces : Le silence de Myriane Marane, et Outrage à mygales. La troisième enfin, Verbiage dangereux, comporte Déraison et sentiments et Putschisme et préjugés (Lionel Ruffel, Radio Bardo, sur Remue.net)

mardi 25 avril 2006

Sauvegardes régulières

Reprise des corrections de copies dans le shinkansen matinal.
Mont Fuji embrumé comme moi qui n'ai le temps ni d'écouter la radio ni de lire la presse.
Quelques pages de Beckett toutefois.

Projet mûrement réfléchi, le cours de conversation dans une salle d'ordinateurs démarre très fort. J'ai préparé un document de base avec Writely et envoyé un courriel automatique aux étudiants pour que chacun y ait accès. Il s'agit en classe de guider des recherches de documents de voyage avec Google, de visiter des sites touristiques ou autres pour en retenir les pertinents (en fonction du projet de voyage, réel ou imaginaire, de chacun), puis de copier toutes les adresses de résultats intéressants dans un même document consultable et modifiable par tous les membres du groupe (c'est le principe même de Writely). Après cette étape d'une trentaine de minutes pour aujourd'hui, chacun montre à l'écran les documents qu'il a retenus en exposant oralement leurs principaux intérêts. Pour une première fois, je suis assez satisfait du résultat car tous les étudiants (8) se sont exprimés sur un projet, ont répondu à des questions et ont exploité utilement une technologie logicielle des plus élaborées. Pour la prochaine fois, ils devront répondre à des questions de détail sur leur projet (avions, hôtels, tarifs, conditions spéciales, etc.) et s'exposer aux interrogations des autres, toujours à partir du document préparé avec Writely, dans lequel chacun peut aussi, à n'importe quelle heure et de n'importe quel ordinateur, aller voir les documents proposés par les autres pour en comparer la pertinence avec les siens (un système de sauvegardes régulières permet d'éviter qu'une mauvaise manipulation ne fasse disparaître tout le travail collectif).
Après quelques semaines, nous mettrons en ligne une page en HTML qui reprendra tous les projets de voyage (réels ou imaginaires) en résumant les propos tenus en classe et que je corrigerai en ligne également). La Nouvelle-Calédonie, Paris, Lyon, Bordeaux, Nice, le Paraguay, l'Ouest canadien et la Finlande sont les destinations choisies...
À suivre, donc.

lundi 24 avril 2006

Dans un fauteuil de cuir rouge de cet étrange café

Boulot, boulot. Mais ça n'avance pas vraiment. Énervantes, ces périodes de sur-place dans un projet (même si on sait que dans l'inconscient ça se construit et que le mouvement qui viendra viendra de là...).

Pour me détendre, synaptiquement parlant, je rape des carottes et on les mange. Et une mangue énorme que j'ai trouvée hier (bizarre, je ne l'avais pas citée dans mes courses !).

J'accompagne T. à la même boutique que le mois dernier, près de l'université de Tokyo, pour faire relier les nouveaux exemplaires de sa thèse (le mois dernier, elle n'avait imprimé que le strict nécessaire pour être dans les temps). Mais arrivés à Yoyogi, nous apprenons par hauts-parleurs que le trafic de la Yamanote est interrompu. Allons jusqu'à Shibuya pour prendre la ligne Keio jusqu'à Meidai-mae, puis la ligne Inokashira pour arriver à Todai-mae — un crochet assez long sur la carte, mais très rapide, en fait (et bien inspiré, au su de la suite).
Le soir, aux infos, nous apprendrons que plusieurs lignes ont été interrompues pendant près de six heures, que des centaines de personnes ont été immobilisées une heure durant avant de devoir marcher sur les voies pour rejoindre des stations et sortir, mais qu'il n'y a eu aucun accident, tout juste quelques personnes fragiles prises de malaise à cause de l'attente. Des travaux effectués dans le sous-sol, notamment des injections de béton du côté de Takadanobaba, ont déformé la surface du sol, ce dont un conducteur s'est aperçu au bruit étrange que faisait son train en passant sur les rails, a-t-on rapporté aux infos, si j'ai bien compris...
Ne sachant rien de cela, nous sommes revenus à Shibuya vers 15 heures et avons pris un café avant de nous séparer vers 15h45. Je suis resté lire Bardo or not Bardo dans un fauteuil de cuir rouge de cet étrange café Kiefer, au-dessus du restaurant chinois Panda, jusqu'à 16h20, quand un voisin a violemment éternué sans mettre sa main, ce qui a le don de me mettre en colère car je visualise sans peine les millions de particules infectées et n'ai surtout pas envie de les respirer.
Deux minutes après, je suis dans la gare de Shibuya, avec étonnamment peu de gens (en fait, le trafic n'a repris que depuis 10 minutes), et arrive à Ebisu bien en avance. Juste ce qu'il faut pour visiter quelques rues du côté de la sortie Nord. Je trouve très vite ce que je cherchais, la succursale du Hong Kong Shokudo auquel nous étions habitués à Kagurazaka. Musardant par les rues des alentours, je découvre des tags originaux, ce qui est assez rare dans Tokyo, puis un temple rustique au beau milieu d'une rue, qui le contourne, la rue, le temple, et auquel est accolée, du même bois que lui, une agence de Tokyo-rent-a-car des années 1950.
L'impression soudaine d'être dans un village très loin d'ici — par exemple ce petit temple campagnard où T. et moi scellions un serment il y a dix ans dans les environs de Koriyama — alors que je suis à deux cent mètres de la gare d'Ebisu. Les glissements d'univers parallèles de Volodine sont bien dans ce goût. Je crois qu'il aimerait Tokyo, s'il n'y est déjà venu. En attendant (qu'il y vienne), je vais au GRAAL pour parler de Nos Animaux préférés, mais aussi de Bardo or not Bardo, et d'Alto Solo que Laurent vient de lire. On se demande aujourd'hui comment l'inscrire, Volodine, dans la littérature contemporaine, c'est-à-dire, tenant compte d'une recherche d'écriture, d'un bricolage de topoï de luttes politiques et d'un ensemble de réflexions sur les modes langagiers que peuvent créer des formes de vie, ce que sont ses motivations, son horizon littéraire et les modalités de sa bonne ou de sa mauvaise réception publique.
Ça part un peu de tous les côtés, mais c'est bien.

« J'avais réparti des morceaux de ma robe en tentacules autour de moi, afin d'être prévenu par des tiraillements si quelqu'un s'approchait en catimini et dans le noir. C'est une technique que l'Organisation enseigne aux moines de la branche Action. Cela me rassurait de savoir que nul ne pourrait se glisser subrepticement jusqu'à ma vie et me l'ôter, quelques fournies que pussent être les ténèbres qui me baignaient.» (Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, p. 101)

dimanche 23 avril 2006

Comme pépites à ma vie quelconque

Ségolène Royal a-t-elle lu Habermas ? C'est la question que se pose Edwy Plenel dans sa chronique Ligne de fuite d'hier. Après quelques précautions oratoires, relatives notamment à un certain Jacques Chirac qui notait autrefois les souhaits et doléances (pour n'en rien faire) et à un certain Nicolas Sarkozy dont les récents propos montrent plus la crainte que l'intelligence, Edwy sort l'artillerie :

« L'initiative de Ségolène Royal est en fait une illustration pratique de la théorie de l'agir communicationnel dont le philosophe allemand est l'inventeur. Je résume : la discussion est en elle-même une source fondamentale de la rationalité et de la validité de nos choix, ainsi qu'une condition de la coordination de nos actes. Et sans cette éthique de la discussion, nous ne réussirons pas, explique Habermas, à faire renaître ce principe dont nos démocraties troublées et inquiètes ont bien besoin, le principe d'espérance. Bref, l'agir est nécessairement communicationnel et la discussion est intrinsèquement éthique. Sans cette interactivité entre les acteurs sociaux, et donc entre les citoyens et leurs élus, bien au-delà du moment du vote, nous ne sortirons pas de notre désenchantement démocratique. Tel est l'enseignement d'Habermas dont Ségolène Royal se révèle bonne élève.»

Justement, vendredi soir, T. et moi avons croisé un ami tout joyeux de nous annoncer qu'il allait en retrouver quelques autres au Royal Host de Kagurazaka pour fonder un comité de soutien à la candidature de Mme Royal. C'était le 21 et ils avaient rendez-vous à 21 heures, en souvenir d'un certain 21 avril de triste mémoire qu'il faut à tout prix conjurer.
Je lui ai dit en substance qu'ils avaient ma bénédiction, quoique je ne sois pas membre du PS. J'aurai l'occasion d'y revenir.

Pas de ping-pong, faute de combattants. Lectures et écritures diverses. Sortie pour alimenter T. en cartouches d'encre. En passant à Ichigaya, je m'étonne toujours de l'existence de ce centre de pêche à la ligne, coincé entre la station du JR, le pont et l'avenue Sotobori. Mais à tout prendre, je trouve cela mieux que le pachinko ou le karaoke... Après les achats à Office Depot, je suis dans le léger crachin la promenade arborée qui surplombe la ligne de JR jusqu'à Iidabashi. Quelques courses à Miura-ya, pain, muffins, jus de pomme, jambon, et retour à la maison. Pendant ce temps, l'enregistrement des Reconnaissances à Marcel Schwob de vendredi est achevé. J'écouterai ça un de ces jours, dans un train ou à pied, continuant inlassablement de mêler toutes sortes d'éléments littéraires comme pépites à ma vie quelconque.

samedi 22 avril 2006

Brandir nonchalamment sa frite

Cours Molloy. Retour sur le vocabulaire scatologique, thème abordé la semaine dernière. Non qu'il soit le domaine d'élection littéraire de Beckett, mais parce qu'il participe à la structure du personnage. Pas d'excès lyrique ni grossier dans le recours aux merdes, aux couilles et à quelques uns de leurs synonymes, comme c'était le cas chez Rabelais ou chez Céline (avec des modalités différentes). À les lire, il nous vient, je crois, un sourire amusé et complice, une commisération involontaire dont le vieillard ne voudrait pas, mais que Beckett me semble avoir inscrit dans le profil de l'interlocuteur virtuel que convoque le monologue de Molloy... Auquel nous n'arrivons jamais à coller tout à fait, nous qui sommes encore attachés à des gourmandises et à des vanités confortables. Le Lazare façon Jean Cayrol était peut-être plus contraignant ; on ne riait pas avec lui comme on rit avec Molloy. Puis on aborde le passage prévu pour aujourd'hui (p. 41-50), la Lousse, son chien défunt, la défense du meurtrier, l'obligation de la suivre dans laquelle Molloy est mis. Rétif à l'idée ontologique de besoin (« Ne serait-on pas libre ? », p. 47), Molloy insiste cependant sur les besoins du corps, rappelant que toutes nos belles idées ne nous dispensent pas d'aller tirer la chasse de temps en temps. « Moralement unijambiste » (p. 46), l'homme devient un balancier permanent entre tout et son contraire, chaque renversement étant comme naturellement « opéré par le simple passage du temps » (p. 44).

Déjeuner au Saint-Martin. Moules-frites pour T. et choucroute pour moi. Comme il fait à peu près beau, le restaurant est plein dès midi vingt. Vers une heure, un groupe de touristes japonais, cornaqué par un guide à drapeau, s'arrête devant le restaurant pour admirer l'un des endroits branchés de Kagurazaka. Des mamies s'approchent de la fenêtre pour voir le Français de service enfourner sa saucisse. Et T. brandir nonchalamment sa frite.
À la librairie, plus haut dans la rue, opération promotionnelle de films classiques en dévédé à 500 yens, on achète Intermezzo (1939), Sous les Toits de Paris (1930), La grande Illusion (1937) et Les trois Mousquetaires (1948)...

Retour à la maison. Lancement d'un duo d'imprimantes, pour un nouvel exemplaire de la thèse de T. Ça prend du temps... Je fais la sieste aussi, parce que depuis trois nuits, j'ai dû dormir cinq heures en moyenne.

Dévédé du soir A Good Woman, adaptation libre de la pièce d'Oscar Wilde, Lady Windermere's Fan (1892), avec Scarlett Johansson. La meilleure idée du film est d'avoir modifié le cadre initial de Wilde puisqu'il ne se passe ni à Londres ni en moins de vingt-quatre heures — sinon c'eût été du théatre filmé.
La côte d'Amalfi en 1930, les Italiens tous domestiques de cette belle société à l'écart de la crise mondiale, les costumes et la retenue des acteurs, l'intérêt pour les objets anciens (meubles, bijoux ou éventails) permettent de rappeler au passage ce que Mérimée relevait déjà en 1830 dans Colomba : que ce sont de riches Anglais et Américains qui ont inventé le tourisme et découvert notamment les côtes italiennes et françaises de la Méditerranée. Dans ce terreau, la greffe de l'intrigue et des propos contrastés de Wilde prend très bien, servis par une caméra peu aventurière mais qui saisit vite et net les jeux de visages. On n'y compte qu'un seul coup de poing.

vendredi 21 avril 2006

Une fois pour toutes la barre

Subrepticement, j'ai ajouté au billet d'hier un lien sur Robbe-Grillet. C'est grâce à la même personne que pour les films qui, ayant navigué de podcastage en èmpétroyade, m'avait envoyé quelques minutes de Robbe-Grillet sur Radio Prague, sans autre détail. Radio que j'ai trouvée sans difficulté ce matin et où j'ai découvert qu'il y avait régulièrement des émissions en français, ainsi qu'en tchèque, anglais, allemand, espagnol et russe (en gros, une demi-heure de chaque langue, l'une après l'autre). L'entretien avec ARG sur la littérature datait en fait d'avril 2002, à l'occasion d'un congrès sur Genet. Il s'y montrait de mauvais poil et même assez cavalier avec son interlocuteur. Il y avait également une suite, au sujet du cinéma, que je viens de découvrir.
J'ai aussi trouvé des trésors dans les archives des Rencontres littéraires de Radio Prague !
Par ailleurs, la diffusion en direct se fait sans cacher l'adresse (ce qui permet de la mémoriser en favoris) ni ouvrir je ne sais quelle boîte lourde à charger dont les radios françaises sont spécialistes.

Un francophone, un vrai, Jean-Marie Borzeix, invité d'Antoine Perraud hier. Aussi à écouter, Lettres d'Engadine de Franck Venaille, en feuilleton depuis lundi. Et Pierre Bergounioux, évidemment, raison de plus pour ouvrir bientôt son Carnet de notes arrivé la semaine dernière.
À écouter, lire et voir tant de choses diverses depuis tant d'années, je ne m'étonne qu'à moitié du goût que j'ai pour des choses jugées incompatibles entre elles, comme apprécier Varda et Klapisch... Je trouve même un peu suspects ceux qui ont mis une fois pour toutes la barre à un certain niveau...

Supplément du lendemain.
À Tokyo, tout est sans dessus dessous, la chambre a été vidée. Comme nos papiers muraux se décollaient salement, nos propriétaires ont diligenté des ouvriers pour y remédier. Et T. a opté pour un revêtement en keisoudo (), un crépi de terre de diatomée fossilisée, venant du fond des mers, explique-t-elle à l'ignare que je suis... Ces algues fossiles semblent avoir des propriétés régulatrices, mais je ne trouve pas de documents en français autre que sur la chaux classique.

Sans connaître spécialement Romain Duris (ni le débat dans le JLR au sujet des Poupées russes), T. a emprunté le dévédé d'Arsène Lupin (2004) pour ce soir uniquement. Une bonne distraction, sans plus, surtout que ça me fait remonter, dans le désordre, des souvenirs de lecture frénétique de Maurice Leblanc et des souvenirs sépias de Georges Descrières... Quand même, Pascal Gréggory est excellent.
Mais c'est d'autant moins de temps pour m'occuper de Molloy et de mon billet du soir...

jeudi 20 avril 2006

Le hareng remplace le maquereau

Mince alors, je savais que la France était pourrie, mais pour l'OFUP j'ignorais ! À qui faire confiance ?
Une bonne nouvelle ? Le troisième album de The Streets est en ligne ! (Et pas encore bouffé par le star system... Éviter Firefox, ça ne marche pas...).

Surprise. Un collègue que je ne nommerai pas pour lui éviter d'éventuelles poursuites m'a offert un dévédé sur lequel il a gravé Millenium Mambo et La Saveur de la pastèque (en attendant La Rivière peut-être la semaine prochaine...), titres obtenus sur le réseau après avoir lu mon billet de vendredi dernier. Bien que je sois convaincu de l'existence de ce que j'ai déjà appelé le bénévol@t, je suis toujours étonné des formes que peut prendre cette bonne volonté.
Qu'il en soit donc remercié ici aussi. J'ai regardé tout à l'heure la moitié de Millenium Mambo et ça ne m'a pas beaucoup emballé... ce qui correspond à l'avis de l'ami en question, contre la sélection opérée par Jean-Philippe Toussaint.
En revanche, je ne le suis pas lorsqu'il prétend, sur la foi d'un bout de Trans-Europ-Express avalé au petit-déjeuner, que Robbe-Grillet serait un mauvais cinéaste et que l'absence de réédition de ses films serait un bienfait pour l'image du cinéma français ! À cette aune, plus de la moitié des films ne devraient jamais voir le jour — ou plutôt l'ombre d'une salle de cinéma, ou les entrailles plates d'un disque dévédé.
Les qualités premières des œuvres d'ARG sont l'humour dans la dénonciation des clichés qu'il utilise et la précision trompeuse des espaces-temps, auxquelles il adjoint de temps en temps un érotisme volontiers sadique et de pacotille pour en montrer l'inanité, fors la plastique des actrices (son côté voyeur...). Qui peut aimer Je t'aime, je t'aime de Resnais, ne peut pas ne pas apprécier L'Homme qui ment de Robbe-Grillet. Encore faut-il se donner les moyens de regarder ces films, c'est-à-dire prendre le temps nécessaire et ne pas en être simple consommateur — ce dont je sais cet ami capable.

Puisqu'on est dans le cinéma, je sais quelqu'un d'autre qui m'attend au tournant des Poupées russes... puisqu'il était prévu que j'en commence aujourd'hui l'étude en séminaire (visionnement de la première moitié après avoir réussi branchements de mon portable, réglages divers, redémarrage et basculement du mode vidéo...). Inutile de vouloir défendre ce film en tant qu'œuvre majeure du cinéma français de ces dix dernières années. Brice de Nice passe largement devant !
Trève de plaisanterie. Il s'agit de faire réfléchir quelques étudiantes sur des moyens esthétiques permettant, dans le cas des Poupées russes, d'emboîter une réflexion pathétique et éternelle de banalité sur l'amour dans un tableau de jeunes précaires de moins en moins jeunes, lui-même encadré par une réflexion désabusée sur la valeur de l'écriture littéraire, elle-même réduite en puzzle par montage et trucage de la vie filmée de l'Antoine Doinel des années 2000. Si l'on en reste à ces niveaux et sans prétention, il s'agit d'un excellent film qui enseigne à une population homogène (la japonaise) ce qu'est une population diversifiée (l'européenne), que les boulots mal payés sont basés sur le pipeau réciproque (Romain Duris en jouant volontiers à sa banquière et aux employeurs) et, du point de vue esthétique, qu'une histoire compliquée ne peut se raconter simplement, d'où recours à temporalité multiple, effets mosaïque, accélérations saccadées, etc. — le tout, c'est vrai, dans un habillage musical un peu guimauve.
Côté vocabulaire de base, le hareng remplace le maquereau. Je m'explique : dans l'Auberge espagnole, « bordel » est le mot clé, qui explique la vie de Xavier ; or, dans les Poupées russes, le mot « vrac » lui est préféré. Et le vrac, à l'origine, c'est du herencq waracq, du hareng désordonné... OK, j'arête...
C'est aussi la revanche des Anglais : Wendy, qui apprenait mal l'espagnol et couchait avec un abruti dans L'Auberge espagnole, et William, son frère, qui faisait le clown de mauvais goût, sont cette fois à l'honneur. Quand ce dernier sort à Xavier : « I found true love...» à Saint-Pétersbourg, son aplomb sidère. Et puis c'est comme ça qu'on en revient à la sublime Wendy. Un autre jour. Voilà, c'était le premier debriefing... Envoyez les tomates !

mercredi 19 avril 2006

Dubite, dévisse et tire la valve

Grisaille, mais la tiédeur tient.

Mes deux cours sans fatiguer (parce que des fois quelque chose coince, des étudiants ou moi, et ça épuise). Déjeuner avec David et deux collègues hispanisants, un Mexicain et un Bolivien. C'est presque les vacances, ces parenthèses en espagnol. Pourtant on parle sérieusement.

Enfin, je peux m'occuper de mon vélo. Je le gonfle un peu, même si ça ne tient pas, suffisamment pour aller jusqu'à Yagoto où j'ai repéré une boutique. Arrivé là, un des deux vendeurs réparateurs à qui j'ai dit en japonais que j'étais crevé (le vélo, pas moi, donc) tâte le pneu, dubite, dévisse et tire la valve pour me dire, le triomphe modeste, qu'il n'est pas crevé, que c'est seulement le joint de valve, là où on visse le bouchon ou la pompe, qui est séché. Il m'en met un autre et ne veut même pas que je paie. Je joue la surprise et me confonds en remerciements, exactement comme le font les Japonais — d'ailleurs, je lui suis sincèrement redevable et je ne joue que dans l'aspect. Et puis je replonge dans le supermarché. Faire des courses. Les ramener à la maison. Et revenir au bureau comme si de rien n'était. Jusqu'à 19h30, heure d'aller pédaler statique en triturant du Bardo, jongler avec les fontes, pour constater finalement que j'ai encore pris du poids. Pas grand-chose, mais quand même.

« Le blanc à la radio avait duré un court instant, peu d'auditeurs l'avaient remarqué, mais, dans l'existence de Glouchenko, deux grandes semaines déjà s'étaient écoulées. Dans la mienne, d'existence, je ne sais pas. J'ignore sur quel système de mesure on m'avait branché depuis le début de ma prise de parole. [...] On ne m'avait rien précisé avant mon départ. J'étais même sur le point de m'informer sur mes droits syndicaux, et peut-être même de me plaindre un peu, lorsque le responsable de la régie m'avertit que j'étais en ligne pour le direct.» (Antoine Volodine, Bardo or not bardo, p. 63-64)

« Is it wrong to understand
The fear that dwells inside a man »
(Marc Bolan, Cosmic Dancer, 1971)
Aaah... ou Oooh..., Bolan ou Morrissey, l'onomatopée qui n'est pas belle en soi devient sublime parce qu'elle couvre un indicible malaise et une subite émotion, transmis au public, à l'auditeur, mille fois plus vite que le sens des mots. Car qui va (sa)voir la dimension cosmique de celui qui danse de l'ombilic à la tombe pour juguler sa peur de vivre-mourir ? Ou ce que vient faire là le plongeon (loon) ? Juste rimer avec balloon ? Ou parce qu'il est lui aussi plutôt « bruyant en période nuptiale où retentissent ricanements chevrotants et plaintes répétées des plus primitifs » qui soient...

mardi 18 avril 2006

Cadre dit d'impuissance

Premier jour tiède, on approche des 20 degrés.
Dans le train, flemme de sortir mon portable, pas envie de mettre le casque. Ce qui sort bien, c'est le petit livre, format de poche...

« Forcément, je passe sur les détails... Chauffeur-livreur après l'armée... Pendant un moment, le bouddhisme l'attire... Il suit durant onze mois une formation dans une lamaserie, comme s'il se destinait à devenir moine, puis il abandonne... A souvent changé de travail entre vingt-deux et vingt-cinq ans...Tueur de canards dans un élevage de canards... Bande de copains... Mauvaises fréquentations... Des ouvriers marginaux, des groupes subversifs... Propagande radicale, discours égalitaristes... Participe à un hold-up prétendument révolutionnaire... Huit ans de rééducation avec régime sévère... Médaille du détenu lors d'un concours d'endurance... Nouvelle bande de copains au sortir des camps... Réinsertion sociale... Tueur de poulets dans un élevage de poulets... Puis il laisse tout tomber, il s'engage dans les Forces auxiliaires... On l'envoie exporter la démocratie dans un district de la ceinture équatoriale... Forêts, marécages, lianes, mille-pattes géant, maliara des Indiens Cocambos à mater... En réalité, il n'a pas le temps de faire connaissance avec le pays ni d'assassiner le moindre indigène. À peine arrivé au camp de base, il aide à décharger un hydravion... Une caisse de matériel explose... Des munitions avec des charges biologiques, apparemment... Glouchenko attrappe une peste foudroyante... On avait cru qu'il avait été vacciné avant de partir, et, en fait, non. Et puis, hier, il est mort... (Une pause.) Une vie tout ce qu'il y a de plus banale... Courte et médiocre, incohérente...
Je n'estime pas utile de toujours dire ce que je pense, car c'est souvent choquant.
Mais là, je le dis.
— Une vie de con, dis-je.
Une pause. Trompes lointaines.
Gong. Silence.
Gong.»
(Antoine Volodine, Bardo or not bardo, Le Seuil, coll. Points, p. 52-53.)

Plus tard, toujours pas le temps de réécouter la conférence de Nancy. Mais... Il y a un mais...

Étrange, étrange, en effet... J'étais en train de finir de polir les Matins de vendredi sur les blogs (moins certaines chroniques hors-sujet et les journaux d'info, pour qu'il n'y ait que les propos sur les blogs) pour le mettre en ligne et je suis allé voir, pour information, le site de Zaki Laïdi. Lisant la liste de ses publications, j'ai eu l'étrange sensation de revivre la conférence d'hier soir. Était-ce un effet d'écho, un dérèglement de mon organisme ou de mes capacités sensorielles ? Ou est-ce une question de co-référence, voire d'école ou de chapelle ? Ou de pompage ?... Je n'en sais encore rien. S'il y a des cognoisseurs, qu'ils m'éclairent, s'il vous plaît ! Mais malaise dans la mondialisation, avec tendance optimiste, la réflexion sur le temps mondial, réévaluation du et de la politique dans ce cadre dit d'impuissance et la création d'une autorité européenne qui peine à s'imposer parce qu'elle ne s'impose pas par la force sont autant d'expressions qui paraphrasent à la fois les titres des publications de Laïdi et les parties de la conférence de Nancy !

Comme dit Vian dans la Java des bombes atomiques : « Y'a quelque chose qui cloche là dedans / J'y retourne immédiatement ! »...

lundi 17 avril 2006

Je ne fais heureusement pas partie de la chapelle philosophique

C'est clair, on va marcher, on va faire aujourd'hui la promenade dont on a été empêché hier. D'abord bosser la matinée, courrier et avancement de l'index des noms propres (février bientôt fini). Arroser les fleurs sur le balcon, les pensées en pleine forme et le citronnier qui fait de nombreuses pousses (à rempoter d'urgence). Après, il est temps de sortir parce qu'en ce moment, il y a des travaux en stéréo : ravalement intégral d'un immeuble côté cuisine et d'énormes grues de construction côté chambre.

Déjeuner au Saint-Martin, un peu tard donc il n'y a plus de poulet...

En JR jusqu'à Harajuku et à pied, dans une foule printanière, jusqu'à Omote-Sando où T. doit faire une course. La dernière fois que je suis passé ici, la construction d'Omote-Sando Hills n'était pas achevée, Laurent Flieder et moi avions marché jusqu'à Aoyama-itchome. Construit par Tadao Ando, ce complexe commercial dont je n'ai pas encore saisi l'originalité, achève d'embourgeoiser — comme on diraît ligoter — le quartier. À part les jours de grand froid ou de grande chaleur, je ne vois pas bien ce que j'irai y faire.
Après un petit poisson au haricot rouge, retrouvons la boutique Victorinox que j'avais déjà visitée une fois et y dégotons pour T. (pas le même T. que ci-dessous) un ravissant petit blouson sportif et plein de poches, parfait pour nos futures marches en montagne — car, oui, première nouvelle, nous allons reprendre la randonnée, et pas plus tard que dans deux semaines...
Arrivés à Shibuya, au moment de nous quitter, tombons nez à nez avec Laurent (pas le même Laurent que ci-dessus) qui va à la piscine. Petits signes, on se disperse comme des barbouzes. Je vais d'abord à Yamaya acheter du poivre en grains, du noir et du blanc, puis chercher un disque de T. Rex à Tower Records (j'avais des vinyls autrefois mais vaut mieux ne plus y penser), avant de me diriger en souplesse vers la Maison franco-japonaise à Ebisu.

Graalons petitement, disons une bonne demi-heure, avec Fumie, Bill, Laurent, François et Daniella, mais aussi son mari Josef, exceptionnellement venu pour la suite. François et moi complotons de faire venir Volodine au Japon.

Puis c'est la descente jusqu'à l'auditorium déjà empli aux deux tiers pour accueillir Jean-Luc Nancy.
Le (fait) politique et la politique, l'héritage chrétien dans les institutions occidentales laïques, la mondialisation qui n'est pas la globalisation... Je ne sais pas comment commencer mon résumé, ni même si je suis capable d'en faire un après le dîner bien arrosé au Marché aux puces (non pas avec Nancy, avec mes copains habituels, je ne fais heureusement pas partie de la chapelle philosophique — je précise pour éviter tout malentendu : j'apprécie JLN et j'ai été bien stimulé par son propos mais je n'ai définitivement pas la carrure en philo, et puis j'exècre les effets de coterie qui se produisent bien malgré lui). D'ailleurs il est déjà tard. Je vais me contenter prudemment de coller une photo. Et je réfléchirai à compléter cette page un autre jour, à tête reposée, éventuellement après avoir réécouté mon enregistrement...

dimanche 16 avril 2006

Ça commence à grenouiller serré dans la blogosphère

Le 2, Jean-Claude Bourdais nous disait sortir de sa phase en carton ; le 7, François Bon annonçait qu'il rempilait tumultueusement. Jean-Michel Maulpoix a décidé de continuer en dépit de l'iniquité. Ça m'aurait embêté qu'ils arrêtent, pour eux comme pour moi.

D'autant que de l'autre côté, si je puis m'exprimer ainsi (car il y a un côté des justes et un côté des malfaisants, non ?), les blogs se pipolisent et se vulgarisent à vive allure. Tout le monde veut faire l'opinion et ça commence à grenouiller serré dans la blogosphère. Les Matins de France Culture de vendredi, qui « surfent aujourd’hui sur un phénomène », étaient édifiants — et affligeants — à cet égard : deux blogeurs et un directeur d'agence inte(rnet)llectuelle (!) considérés comme représentatifs de l'ensemble (quel ensemble ?), face à des chroniqueurs beaux parleurs comme d'habitude mais piètres surfeurs, de leur propre aveu. Quelque gentil assistant-stagiaire a dû leur faire faire un tour de dix blogs influents — voyez à gauche la colonne des liens, le communautarisme (Hum...), à droite les derniers posts, ça s'actualise automatiquement (Oh ! Ah !...), et en bas les commentaires (Mon Dieu ! Et les gens peuvent écrire n'importe quoi ?) — et voilà nos journalistes devenus de fins connaisseurs, comme on se dit parisien après avoir fait un tour de Paris en bus, surtout découvert.

Allons, mon âme, je ne vais pas aller protester chez ces gens-là. Non, ce serait leur faire trop d'honneur. Je vais sagement rester dans mon coin, zen, me rencogner même un peu dans mon trou d'arbre, fermer leurs pages racolleuses. Prendre un bain et relire Volodine.

« Soudain elle avait l'impression que les contes du Bazar étaient des pièges qui avaient été conçus par de mauvais sorciers, spécialement et uniquement pour gâcher sa nuit de noces. Cependant, elle ne comprenait guère la nature de sa maladresse. Elle ne se hasardait pas à la comprendre, pas encore.» (Antoine Volodine, Nos Animaux préférés, p. 119)
« Ne sachant que conclure, Minesse commença à analyser de près les comptes rendus que les favorites faisaient après une visite à l'Alcôve : tout détaillés et vivants qu'ils fussent, ces exposés commençaient à lui paraître un tantinet conventionnels.» (Ibid., p. 126)
« Soudain, au détour d'une conversation anodine, une révélation illumina la sagace Minesse : les femmes se contentaient de reprendre mot pour mot les récits érotiques qui se transmettaient sous les voûtes ; chacune mentait, depuis son premier jour au harem ; aucune n'avait copulé avec le roi ; aucune n'osait avouer sa virginité.» (Ibid., p. 127)

Mais cela ne laisse pas présager de la suite...

Hier soir, vu (enfin) Pulp Fiction (1994), emprunté au vidéo club de Kagurazaka. Je me suis repassé six ou sept fois la scène extraordinaire de la piqûre pour sauver l'héroïne de l'overdose. Quand elle se relève suffocante, dans la seconde qui suit le coup porté, Uma Thurman n'a plus le gros point rouge fait au marqueur par John Travolta pour viser juste. On lui demande : « Say something...», et elle répond « Something...»
Dans l'après-midi, vu Moby Dick (1956), film à narration linéaire, centré sur trois ou quatre personnages, dont le survivant qui est aussi le narrateur en voix off. Encore efficace quoiqu'un peu long.
Enfin ce soir, T. et moi avons regardé Million Dollar Baby (2004), film à narration linéaire, centré sur trois ou quatre personnages, dont le survivant qui est aussi le narrateur en voix off, et finissant aussi mal que le film baleinier. Moyennement efficace, un peu long — mais n'arrivant pas à la cheville de celui d'hier.

samedi 15 avril 2006

Dommage que son auteur n'ait pas pu faire de vélo

Faisait frais à Tokyo, ce matin, malgré le soleil. J'étais même un peu en avance pour les cent cinquante mètres qui me séparent de l'Institut. Je voulais traiter des pages 16 à 24 de Molloy... J'ai tout juste réussi à en faire la moitié. Il y a tant à dire. Le chapeau, les béquilles, la bicyclette et sa trompe, la décision d'aller voir sa mère.
Je ne vais pas refaire le cours, mais revenons sur quelques lignes que, lors d'un Point de sagesse mémorable, Cécile citait déjà :

« Parler de bicyclettes et de cornes, quel repos. Malheureusement, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais de celle qui me donna le jour, par le trou de son cul si j'ai bonne mémoire. Premier emmerdement. J'ajouterai donc seulement que tous les cent mètres à peu près je m'arrêtais pour me reposer les jambes, non seulement les jambes. Je ne descendais pas à proprement dire de selle, je restai à califourchon, les deux pieds par terre, les bras sur le guidon, la tête sur les bras, et j'attendais de me sentir mieux.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 20)
« [...] car il y avait une éternité qu'elle était sourde comme un pot. Je crois qu'elle faisait sous elle, et sa grande et sa petite commission [...] » (Ibid., p. 21)
« Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris sa place.» (Ibid., p. 7-8)

Longtemps je me suis demandé quelle pouvait bien être la nécessité pour Beckett (pas pour Molloy, hein !) d'entrelacer ainsi les thèmes du vélo et de la mère. Ni hasard, ni nonsense, à mon avis. Mon hypothèse d'aujourd'hui est que leur intersection se matérialise ici par le mot selle dont les deux sens (siège de bicyclette et matières fécales) se retrouvent dans l'expression de Molloy : « Je ne descendais pas à proprement dire de selle »... Pas très propre, tout ça. Comment se démerder avec ? Y a-t-il de l'ontologique au-delà du rejet infantile évoqué par Freud ?
La naissance et la filiation, c'est-à-dire l'irréversibilité de soi et de l'être dans ses générations successives, Molloy n'en pense pas grand bien, il ravale cela au niveau matériel le plus bas possible, celui des selles de sa mère dont il se sent l'enfant (la mère, c'est la merde, et j'en suis... c'est à peu près, en substance, ce qu'il nous dit). Mais le même organe (balancier de contradiction cher à Molloy) qui sert à tous à s'asseoir pour évacuer ces choses (le cul) sert aussi à monter à bicyclette, une bicyclette qui symbolise la liberté (Ludovic Janvier le disait déjà en 1965) parce qu'étant acatène (à entraînement direct = sans chaîne) elle est aussi « à roue libre, si cela existe.» (p. 19). Merveilleux, le « si cela existe » !
Puis on s'appelle Mag (comme Maria de Magdala ?) et Dan (comme Daniel ou comme damné ou comme papa ?), l'âge efface le sexe et l'ordre parent-enfant (p. 21), tout ça n'a plus guère d'importance. C'est alors que Beckett se « faufile » (faux fils...) jusqu'à la « comtesse Caca » (p.21).
Mais la comtesse Caca ne sort pas de n'importe où — et c'est bien dommage que son auteur n'ait pas pu faire de vélo :
« Le terrain où Morel devenait si crédule et était si docile à son maître, c'était le terrain mondain. Le violoniste, qui, avant de connaître M. de Charlus, n'avait aucune notion du monde, avait pris à la lettre l'esquisse hautaine et sommaire que lui en avait tracée le baron : « Il y a un certain nombre de familles prépondérantes, lui avait dit M. de Charlus, avant tout les Guermantes, qui comptent quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui est d'ailleurs surtout flatteur pour la Maison de France, car c'était à Aldonce de Guermantes et non à Louis le Gros, son frère consanguin mais puîné, qu'aurait dû revenir le trône de France. Sous Louis XIV, nous drapâmes à la mort de Monsieur, comme ayant la même grand'mère que le Roi ; fort au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trémoïlle, descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers ; les d'Uzès, peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs ; les Luynes, tout à fait récents mais avec l'éclat de grandes alliances ; les Choiseul, les Harcourt, les La Rochefoucauld. Ajoutez encore les Noailles, malgré le comte de Toulouse, les Montesquieu, les Castellane et, sauf oubli, c'est tout. Quant à tous les petits messieurs qui s'appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n'y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c'est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre.» Morel avait recueilli pieusement cette leçon d'histoire, peut-être un peu sommaire [...] » (Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, II)

vendredi 14 avril 2006

Molloy sur le feu...

Trans-Europ-Express.
Intervista.
La Ricotta.
Millenium Mambo.
La Rivière.
Vivre.

Je découvre cette liste. Ce sont les films que Jean-Philippe Toussaint avait choisis pour sa carte blanche, à Toulouse. Il y en a plusieurs que je n'ai pas vus. Et ce scandale à mes yeux : que les films d'Alain Robbe-Grillet soient toujours indisponibles en DVD (comme ils l'étaient déjà en vidéo, à l'exception de cette fameuse collection du Ministère des Affaires étrangères, 1982, aujourd'hui introuvable...). Qu'est-ce qui bloque leur sortie ? Sans doute pas Robbe-Grillet lui-même !
Réponse dans une des trois cent dix-sept boîtes ?... Le bel avenir des chercheurs !

En attendant Molloy, voici superbement Wagneur, Jean-Didier, dans Libération, le 8 décembre 2005 :

Sa gomme et Gomorrhe

« Avec le dossier de presse des Gommes et du Voyeur, Scénarios en rose et noir qui recueille ses textes cinématographiques et Préface à une vie d'écrivain, transcription d'une série d'entretiens pour France Culture, Alain Robbe-Grillet revient en force au moment où il se prépare à entrer à l'Académie française, plus de cinquante ans après la parution des Gommes et le début d'une autre querelle des Anciens et des Modernes, celle du Nouveau Roman.

Préface à une vie d'écrivain, ce sont vingt-cinq leçons sur la littérature selon Robbe-Grillet que le lecteur aura tout loisir aussi d'écouter, le livre étant accompagné d'un CD. Tribun exemplaire puis évangéliste auprès des amphithéâtres nord-américains (« j'étais professeur de moi-même »), Alain Robbe-Grillet y parle du Nouveau Roman, c'est-à-dire en quelque sorte de lui, « ce que j'adore faire », précise-t-il. Il est plein de son sujet, en connaît toutes les versions officielles comme officieuses, et fait preuve d'une force de conviction telle qu'on pourrait douter qu'hors le Nouveau Roman, il existe autre chose à lire. Il fascine, sait amuser son public et moquer le bourgeois, et, quand il n'ironise pas, il séduit. Paul Valéry disait « qui écrit, entre en scène », Robbe-Grillet n'a jamais raté ses entrées. Il se livre parfois, plus intimement, mais méfiance : si le narrateur est talentueux, il contrôle ses propos et sait déjouer le critique qui sommeille en tout lecteur. Ingénieur titulaire d'une solide culture scientifique, aventurier des intelligences conceptuelles, lecteur de la catégorie de ceux qu'on dit insatiables, spectateur du monde doué d'une rare acuité textuelle, intime d'Eros et de Thanatos, il a su en véritable artiste transfigurer tout ça, pour imaginer un monde porté par de grands livres, en témoigne récemment encore la Reprise.

Cette Préface dresse le panorama d'une époque, celle des modernes, plutôt que de l'« avant-garde », terme peu satisfaisant pour l'auteur, et d'une passion, l'écriture, qui lui fait abandonner la carrière d'ingénieur agronome, spécialiste de la culture du bananier la Jalousie en gardera quelque chose. Préface à une vie d'écrivain, le titre n'est pas innocent, il fait signe comme on disait alors vers Gustave Flaubert. C'est à l'article près celui que Geneviève Bollème avait adopté naguère pour publier une sélection de lettres où l'auteur de l'Éducation sentimentale parlait de la littérature (Préface à la vie d'écrivain). Flaubert, l'un des écrivains majeurs de Robbe-Grillet, est ici bien présent Charbovari et sa casquette en morceaux choisis, le « livre sur rien » et surtout une éthique de l'écriture exemplaire. Mais il y a aussi Balzac, du moins le Balzac de Robbe-Grillet, le « bon ennemi » représentant un moment du roman à bannir. Car le Nouveau Roman a trouvé essentiellement son unité dans le refus de la forme léguée par le XIXe siècle, que Paul Valéry avait stigmatisée dans sa célèbre formule « la Marquise sortit à cinq heures », et corrélativement dans celui du narrateur omniscient, version romanesque de « Dieu qui raconte » ; ainsi que des nombreuses conventions littéraires avec lesquelles s'écrivaient alors (et s'écrivent encore) les histoires, notamment son personnel dévoué : le personnage de roman, problématique « être de papier ». Toute une parentèle littéraire avait déjà pris congé de ce monde romanesque, notamment Camus avec l'Etranger dont Robbe-Grillet réaffirme à nouveau l'importance dans la genèse de sa poétique, le Sartre de la Nausée et surtout Kafka dont la phrase « un écrivain écrit toujours dans une langue étrangère » reste programmatique.

Le Nouveau Roman fut l'invention d'Alain Robbe-Grillet, une bannière qui évacuait les épithètes journalistiques diverses telles « Ecole du regard » ou « Ecole de Minuit » sous lesquelles on regroupait les écrivains de la jeune maison d'édition : Marguerite Duras, Claude Simon, Michel Butor, Robert Pinget et Samuel Beckett réunis autour de l'éditeur Jérôme Lindon. Mais le Nouveau Roman ne fut pas un groupe littéraire au sens de cénacle, plutôt une convergence de poétiques atypiques définissant les contours d'un autre « art de raconter ». Alain Robbe-Grillet le définira comme « esthétique négative » à savoir ce qu'il ne pouvait plus être. En prenant des fonctions de directeur littéraire auprès de Jérôme Lindon, l'écrivain poursuivra ce travail de médiation dont il maîtrise parfaitement les rouages, de la dédicace élégamment didactique à l'usage du critique jusqu'au texte programmatique. Il se souviendra qu'être éditeur « consiste à publier des livres dont le public ne veut pas » selon le mot de Fischer des éditions Fischer Verlag, et donc d'en créer les lecteurs potentiels.

La réception du Nouveau Roman reste la bataille littéraire de la seconde moitié du XXe siècle. Avec Pour un Nouveau Roman (1963), Robbe-Grillet imposait des cadres à une critique littéraire désemparée ne sachant par quel bout prendre ces objets romanesques. « On avait même imaginé, à l'époque, dans le goût des encyclopédistes, de faire un dictionnaire, rapporte Robbe-Grillet. (...) On se réunissait chez Jérôme Lindon, et on avait décidé de faire un dictionnaire des termes employés par la critique au pouvoir pour condamner nos oeuvres, dans l'idée que ces termes à l'air innocent ne l'étaient pas, car ils décrivaient une idéologie.» Si le chantier fut rapidement abandonné, la critique hérita du projet sous d'autres formes, notamment Roland Barthes qui, avec Maurice Blanchot et Jean Paulhan, couronnait le Voyeur du prix des Critiques en 1955. Barthes offrira sa lecture de Robbe-Grillet autour des idées de « texte » et d'« écriture » promises à une longue postérité universitaire et à quelques colloques de Cerisy. Le Nouveau Roman trouvait alors son complément naturel dans la Nouvelle Critique.

À lire les dossiers de presse réunis par Emmanuelle Lambert, on est frappé par l'écart entre l'univers mental de la critique la plus récalcitrante et le caractère intempestif des objets robbegrilletiens. Si cela relève parfois du bêtisier littéraire, on y perçoit le crépuscule d'une époque, celui du sens et du sujet, confronté à travers Robbe-Grillet à sa propre illisibilité en miroir.

Vertiges autoscopiques

Reste que ce qui paraissait « contradiction », « manque » et plongeait dans la perplexité l'ancien lecteur du Nouveau Roman est devenu aujourd'hui une poétique presque classique qui a essaimé dans les écritures contemporaines. La dérive urbaine, le sentiment d'étrangeté, la déréliction, le jeu avec les espaces topologiques, la réécriture ont profondément remodelé l'écriture romanesque, bien loin de la « glaciation » dont on avait parlé. Mais ce que l'on voyait peu alors, c'est que tout reposait chez Robbe-Grillet non sur de pures spéculations théoriques mais sur une intuition, une façon d'être au monde. Aussi, les meilleures pages de cette Préface sont-elles celles où Robbe-Grillet documente la genèse de son univers personnel. Souvenirs de l'Exposition universelle de 1937 dans la boue, où « seuls deux pavillons étaient terminés : l'Allemagne nazie et la Russie soviétique, qui se faisaient face. Notre monde démocratique était comme une ruine » ; accablement vécu face à Brest rasé par les bombardements et devant le Berlin dévasté de l'après-guerre ; histoires de sa famille en Bretagne, légendes celtes, lectures d'enfance (Lewis Carroll), vertiges autoscopiques et écriture à l'envers sont autant d'énigmes qui contribuent à faire surtout de l'oeuvre une « élucidation personnelle ».

L'histoire de Robbe-Grillet est non celle du mal-aimé, mais une suite de malentendus aussi bien amis qu'ennemis et dont sa carrière cinématographique porte aussi la trace : « Je n'étais pas considéré comme un vrai romancier mais comme un ingénieur qui avait pris un stylo (...) j'ai changé de statut quand j'ai commencé à faire des films. Toute la critique, unanime, a dit : "On voit bien que ce n'est pas un cinéaste ! C'est un romancier qui a cru qu'il suffisait de prendre une caméra et de filmer, mais on voit bien que c'est un romancier."» Le volume qui paraît simultanément réalise le vœu émis par l'écrivain de publier les « livrets » de tous ses films. De Trans-Europ-Express (1966) à la Belle captive (1983), Scénarios en rose et noir se veut le « ciné-roman du cinéma de Robbe-Grillet ». Il offre au lecteur tous les états des films, des avant-projets aux « continuités dialoguées ». Alain Robbe-Grillet y fait preuve de la même nécessité de déconstruire le « récit cinématographique », notamment par un important travail au montage, en analogie avec les versions successives qui préparent l'état final d'une fiction. Romans, ciné-romans, films, critique, Alain Robbe-Grillet témoigne toujours que « le monde est à reconstruire sans cesse » et renouvelle encore ce contrat de lecture : « J'ai plus de quatre-vingts ans, écrit-il, je n'ai toujours rien compris, mais j'ai de plus en plus cette nécessité de tracer des chemins aventureux à l'intérieur de ce monde que je ne comprends pas.»

jeudi 13 avril 2006

Des jalousies qui ne font pas le noir

Je retrouve ça — belle lucidité — dans mon baladeur électronique :
« Dans un dévédé, c'est une façon, vous savez, de souffler sur des braises. C'est pas pour dire : "Oh la la ! comme c'était beau", mais plutôt : "Voilà, on existe, on aime le cinéma, je ne suis pas encore morte, je peux parler des films que j'ai fait, j'en profite." J'en profite parce que, bon, moi aussi, mon rapport au temps, il s'est serré, il s'amenuise évidemment et que, plutôt que d'être angoissée en me disant : "J'ai plus de temps, j'vais pas y arriver", j'ai plutôt le plaisir de me dire : "Tiens, j'ai choisi une nouvelle façon de m'exprimer, par ces installations", et j'en ai une telle sensation de liberté que, bon, bah, tant que je pourrais le faire, ça ira, j'ai pas du tout l'idée de dire : "Il faudrait que je dise ça, encore une œuvre à faire...", mais bon, j'avance, j'avance, je fais ce que je peux et puis ça s'arrêtera en temps voulu. Mais mon rapport personnel avec le temps qui me reste est assez serein, assez amusant. Mais dans le travail, par contre, il y a une petite espèce d'excitation comme d'ailleurs les gens de théâtre connaissent avant la générale, tout d'un coup ils ont des idées de dernière minute [...] » (Agnès Varda, entretien diffusé le 11 mars dans Projection privée)
C'est juste un extrait, avec des craquements, parce qu'à Orléans, je captais très mal France Culture... J'avais téléphoné à Cécile qui m'avait dit qu'il y avait ça qui venait de commencer, qu'elle écoutait aussi... À insérer entre Bégaudeau et Topor.

Avec mes étudiantes du séminaire de cinéma, on a failli commencer à regarder les Poupées russes (Klapisch, 2005). On n'a pas pu parce que la salle qui m'a été attribuée contient 80 ordinateurs mais aucun qui accepte de faire tourner un dévédé en PAL, et pas non plus de projecteur. Alors que j'avais écrit tout ça sur mes vœux de salle il y a quatre mois... Bon, on fait un peu de vocabulaire, on discute de cinéma japonais, histoire de voir ce qu'elles connaissent et de ne pas perdre complètement la séance, et puis on va chercher un technicien. Tests effectués, on peut brancher mon ordinateur portable sur un projecteur à traîner là chaque semaine, mais... il n'y a pas de son, sinon celui du portable. Hum, hum... Direction, le bureau qui attribue les salles, quinze minutes de négociations (et explications, où se retrouvent un à un les éléments de mes vœux) et enfin une nouvelle salle pour la semaine prochaine. Mais j'irai la voir demain matin parce qu'à mon avis il n'y a que des jalousies qui ne font pas le noir... Pas facile d'enseigner le cinéma !
Après trois cours et tout ça, je suis rétamé. Un petit remontant de Deerhoof dans la blogothèque n'est pas de trop. Amateurs de classique, de reggae et de disco, ne pas cliquer pour ne pas être hérissés — naïfs et globuleux que vous êtes.
Au second semestre, j'envisage de les faire travailler sur Sans toit ni loi...