Cours Molloy. Retour sur le vocabulaire scatologique, thème abordé la semaine dernière. Non qu'il soit le domaine d'élection littéraire de Beckett, mais parce qu'il participe à la structure du personnage. Pas d'excès lyrique ni grossier dans le recours aux merdes, aux couilles et à quelques uns de leurs synonymes, comme c'était le cas chez Rabelais ou chez Céline (avec des modalités différentes). À les lire, il nous vient, je crois, un sourire amusé et complice, une commisération involontaire dont le vieillard ne voudrait pas, mais que Beckett me semble avoir inscrit dans le profil de l'interlocuteur virtuel que convoque le monologue de Molloy... Auquel nous n'arrivons jamais à coller tout à fait, nous qui sommes encore attachés à des gourmandises et à des vanités confortables. Le Lazare façon Jean Cayrol était peut-être plus contraignant ; on ne riait pas avec lui comme on rit avec Molloy. Puis on aborde le passage prévu pour aujourd'hui (p. 41-50), la Lousse, son chien défunt, la défense du meurtrier, l'obligation de la suivre dans laquelle Molloy est mis. Rétif à l'idée ontologique de besoin (« Ne serait-on pas libre ? », p. 47), Molloy insiste cependant sur les besoins du corps, rappelant que toutes nos belles idées ne nous dispensent pas d'aller tirer la chasse de temps en temps. « Moralement unijambiste » (p. 46), l'homme devient un balancier permanent entre tout et son contraire, chaque renversement étant comme naturellement « opéré par le simple passage du temps » (p. 44).

Déjeuner au Saint-Martin. Moules-frites pour T. et choucroute pour moi. Comme il fait à peu près beau, le restaurant est plein dès midi vingt. Vers une heure, un groupe de touristes japonais, cornaqué par un guide à drapeau, s'arrête devant le restaurant pour admirer l'un des endroits branchés de Kagurazaka. Des mamies s'approchent de la fenêtre pour voir le Français de service enfourner sa saucisse. Et T. brandir nonchalamment sa frite.
À la librairie, plus haut dans la rue, opération promotionnelle de films classiques en dévédé à 500 yens, on achète Intermezzo (1939), Sous les Toits de Paris (1930), La grande Illusion (1937) et Les trois Mousquetaires (1948)...

Retour à la maison. Lancement d'un duo d'imprimantes, pour un nouvel exemplaire de la thèse de T. Ça prend du temps... Je fais la sieste aussi, parce que depuis trois nuits, j'ai dû dormir cinq heures en moyenne.

Dévédé du soir A Good Woman, adaptation libre de la pièce d'Oscar Wilde, Lady Windermere's Fan (1892), avec Scarlett Johansson. La meilleure idée du film est d'avoir modifié le cadre initial de Wilde puisqu'il ne se passe ni à Londres ni en moins de vingt-quatre heures — sinon c'eût été du théatre filmé.
La côte d'Amalfi en 1930, les Italiens tous domestiques de cette belle société à l'écart de la crise mondiale, les costumes et la retenue des acteurs, l'intérêt pour les objets anciens (meubles, bijoux ou éventails) permettent de rappeler au passage ce que Mérimée relevait déjà en 1830 dans Colomba : que ce sont de riches Anglais et Américains qui ont inventé le tourisme et découvert notamment les côtes italiennes et françaises de la Méditerranée. Dans ce terreau, la greffe de l'intrigue et des propos contrastés de Wilde prend très bien, servis par une caméra peu aventurière mais qui saisit vite et net les jeux de visages. On n'y compte qu'un seul coup de poing.