Boulot, boulot. Mais ça n'avance pas vraiment. Énervantes, ces périodes de sur-place dans un projet (même si on sait que dans l'inconscient ça se construit et que le mouvement qui viendra viendra de là...).

Pour me détendre, synaptiquement parlant, je rape des carottes et on les mange. Et une mangue énorme que j'ai trouvée hier (bizarre, je ne l'avais pas citée dans mes courses !).

J'accompagne T. à la même boutique que le mois dernier, près de l'université de Tokyo, pour faire relier les nouveaux exemplaires de sa thèse (le mois dernier, elle n'avait imprimé que le strict nécessaire pour être dans les temps). Mais arrivés à Yoyogi, nous apprenons par hauts-parleurs que le trafic de la Yamanote est interrompu. Allons jusqu'à Shibuya pour prendre la ligne Keio jusqu'à Meidai-mae, puis la ligne Inokashira pour arriver à Todai-mae — un crochet assez long sur la carte, mais très rapide, en fait (et bien inspiré, au su de la suite).
Le soir, aux infos, nous apprendrons que plusieurs lignes ont été interrompues pendant près de six heures, que des centaines de personnes ont été immobilisées une heure durant avant de devoir marcher sur les voies pour rejoindre des stations et sortir, mais qu'il n'y a eu aucun accident, tout juste quelques personnes fragiles prises de malaise à cause de l'attente. Des travaux effectués dans le sous-sol, notamment des injections de béton du côté de Takadanobaba, ont déformé la surface du sol, ce dont un conducteur s'est aperçu au bruit étrange que faisait son train en passant sur les rails, a-t-on rapporté aux infos, si j'ai bien compris...
Ne sachant rien de cela, nous sommes revenus à Shibuya vers 15 heures et avons pris un café avant de nous séparer vers 15h45. Je suis resté lire Bardo or not Bardo dans un fauteuil de cuir rouge de cet étrange café Kiefer, au-dessus du restaurant chinois Panda, jusqu'à 16h20, quand un voisin a violemment éternué sans mettre sa main, ce qui a le don de me mettre en colère car je visualise sans peine les millions de particules infectées et n'ai surtout pas envie de les respirer.
Deux minutes après, je suis dans la gare de Shibuya, avec étonnamment peu de gens (en fait, le trafic n'a repris que depuis 10 minutes), et arrive à Ebisu bien en avance. Juste ce qu'il faut pour visiter quelques rues du côté de la sortie Nord. Je trouve très vite ce que je cherchais, la succursale du Hong Kong Shokudo auquel nous étions habitués à Kagurazaka. Musardant par les rues des alentours, je découvre des tags originaux, ce qui est assez rare dans Tokyo, puis un temple rustique au beau milieu d'une rue, qui le contourne, la rue, le temple, et auquel est accolée, du même bois que lui, une agence de Tokyo-rent-a-car des années 1950.
L'impression soudaine d'être dans un village très loin d'ici — par exemple ce petit temple campagnard où T. et moi scellions un serment il y a dix ans dans les environs de Koriyama — alors que je suis à deux cent mètres de la gare d'Ebisu. Les glissements d'univers parallèles de Volodine sont bien dans ce goût. Je crois qu'il aimerait Tokyo, s'il n'y est déjà venu. En attendant (qu'il y vienne), je vais au GRAAL pour parler de Nos Animaux préférés, mais aussi de Bardo or not Bardo, et d'Alto Solo que Laurent vient de lire. On se demande aujourd'hui comment l'inscrire, Volodine, dans la littérature contemporaine, c'est-à-dire, tenant compte d'une recherche d'écriture, d'un bricolage de topoï de luttes politiques et d'un ensemble de réflexions sur les modes langagiers que peuvent créer des formes de vie, ce que sont ses motivations, son horizon littéraire et les modalités de sa bonne ou de sa mauvaise réception publique.
Ça part un peu de tous les côtés, mais c'est bien.

« J'avais réparti des morceaux de ma robe en tentacules autour de moi, afin d'être prévenu par des tiraillements si quelqu'un s'approchait en catimini et dans le noir. C'est une technique que l'Organisation enseigne aux moines de la branche Action. Cela me rassurait de savoir que nul ne pourrait se glisser subrepticement jusqu'à ma vie et me l'ôter, quelques fournies que pussent être les ténèbres qui me baignaient.» (Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, p. 101)