Cette année, pas de départ. Ni même nécessité familiale que l'an dernier d'aller à Beppu, hélas, ni même déplacement à Yokohama comme il y a deux ans pour rencontrer le père de T. Ces pages sont tournées. Et même pas le même même...
Des choses restent, pourtant, sans qu'on s'y attende, pour certaines. Tel pompon florentin d'un premier voyage, en 1996, n'avait pas la carrure, peut-être. Et pourtant, il a toujours été très coloré avec nous.

Allons au centre de sport de Shibuya. T. n'y est pas venue depuis quatre mois.
Rester en forme ? (Si cela a un sens.) Perdre du poids ? Ne pas laisser l'âge nous déformer ? (Et, même sans excès, bien manger). Rien d'extraordinaire. S'y ajoute, pour T., le plaisir de retrouver des personnes avec lesquelles elle a noué des liens de camaraderie au fil des quatre ou cinq dernières années — et avec lesquelles elle n'est tenue à aucune mondanité ni de famille ni de quartier ni d'université. Cette liberté réciproque est appréciée par tout Japonais qui fréquente de son plein gré un centre de sport de son choix (je précise, parce qu'il y a parfois des obligations professionnelles aussi dans le choix du centre de sport...).
Pour moi, on n'en parle même pas, je suis libre comme l'air (veux-je faire croire).
Je pédale quinze kilomètres virtuels en roulant sur les Bandes alternées de Philippe Vasset. C'est moyennement intéressant, pour l'instant. Ayant accomodé sur Volodine depuis plusieurs semaines, j'ai du mal à modifier mon regard textuel. Mon attention est retenue par une irritante systématicité du pluriel narratif, et le contrepoint d'une voix solitaire ne fait que le renforcer en le changeant de personne et de temps.

« L'absence de contrainte économique aurait dû nous pousser vers des expériences inédites. Mais on ne s'aventurait jamais très loin car la nouveauté ne nous intéressait pas vraiment. Une seule chose comptait : faire éprouver, à travers nos travaux, nos corps et nos vies, peindre des toiles chaudes comme des draps et chuchoter à l'oreille de nos proches des histoires interminables, chaque soir recommencées, pleines de digressions et de fous rires étouffés. Nos œuvres ne valaient rien par elles-mêmes, pensions-nous : elles n'étaient que les vecteurs de notre désir, impérieux mais confus, d'être ensemble, de former cercle.

Plus que tout, ils craignent le vide et le silence. Alors ils s'appellent, s'interrompent et se quittent pour, immédiatement, se renvoyer des messages. Du dehors, on entend un bourdon continuel, une rumeur de crabes ou d'insectes mais, même si l'on s'approche — je l'ai fait —, les conversations restent incompréhensibles [...] »
(Philippe Vasset, Bandes alternées, Paris : Fayard, 2006, p. 37-38)

T. a quelques courses à faire à Shibuya ; je passe à Book 1st et trouve le Manière de voir n°86 du Monde diplomatique (avril-mai 2006, Le Maghreb colonial) ainsi que le dernier Marianne, que je commence à lire dans la salle d'attente de l'ophtalmo où T. avait pris rendez-vous. Quelle horreur ! Marianne, pas l'ophtalmo... Ces nouvelles tape-à-l'œil, ces raccourcis désinformants. Au service de quoi ? Je m'informe dix fois mieux sur Rezo.net, par exemple.
Métro jusqu'à Mitsukoshi-mae où il y a beaucoup moins de monde qu'à Shibuya. Puis à pied vers Ginza, larges trottoirs, tiédeur de fin d'après-midi, jusqu'à Meidi-ya pour deux pots d'une nouvelle série de confitures, au buntan, cette fois (un pot pour nous et un pot pour Laurent qui nous l'a demandé hier).