mercredi 31 mai 2006
Plus vite les passerelles intellectuelles
Par Berlol, mercredi 31 mai 2006 à 23:58 :: General
Le malentendu pourrait être évité si les étudiants recevaient un cours de linguistique du japonais — et ils feraient plus vite les passerelles intellectuelles. Ça fait des années que je le dis. En plus, maintenant je l'écris.
J'ai lu un paquet de blogs et de journaux en retard (dont article ci-dessous), découvert des trucs fabuleux, et chopé un mal de tête... Faut dire aussi que Georges Forestier sur Racine dans Surpris par la nuit, c'était quand même trapu.
Heureusement, il y a le sport. Et Antoine Volodine. Transpirant de pédaler ou de monter des marches, je suis dans le bain tropical. Monde oppressant, pourrissement de révolution en bureaucratie barbouzante, le tout étant peut-être un terrifiant purgatoire...
(Longue conversation téléphonique avec Laurent qui a lu Alto Solo le mois dernier et qui confirme que l'on y trouve bien ironie et jeux de mots, finement, comme dans les autres ouvrages déjà lus de Volodine, ce dont la traduction japonaise semble manquer. Balise pour la lecture de T.)
« Les enquêteurs n'appréciaient pas les réponses que j'avais données à leurs questions. Des obscurités persistaient dans ma biographie, sur mes relations avec quelques-uns des membres du Drapeau que j'avais eu l'occasion d'approcher, sur mes relations avec les guérillas du Yaguatinga, avec les groupes insurrectionnels de Mapiaupi, avec Maria Gabriela, avec Leonor Nieves, avec Pomponi, sur les conditions de ma soi-disant mort héroïque dans le quartier cacombo de Mapiaupi, au bord du fleuve.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, Paris : Minuit, 1994, p. 35)
« L'acidité brutale de Gutierrez.
La déception qui le rongeait quand il comparait Puesto Libertad et ce pour quoi il avait combattu.
Ce pourquoi il était mort.
Sa manière de transformer sa déception en sarcasmes ou en injustices.
Sa recherche d'ivresses aussi sordides que celles des Cocambos de la basse ville.» (Ibid., p. 45)
Parfois, j'aime bien aussi copier un article, pour faire date de quelque chose. En ce moment, c'est la prise de conscience, même par l'électorat de droite, que ces trois-là sont des boulets pour la France entière. Et puis j'aime bien la « foudre qui tombe au ralenti »...
Le trio infernal de la politique française, par Philippe Ridet (Le Monde du 31/05/2006).
(Sur Ça va mal finir, de Nicolas Domenach, chez Plon).
Le livre commence par un aveu et s'achève par une colère. L'aveu, celui d'un chroniqueur politique (à Marianne) qui confie avoir trop aimé le sujet de ses précédents ouvrages, écrits avec Maurice Szafran, directeur général de l'hebdomadaire : Jacques Chirac. Séduit comme d'autres par le discours sur la fracture sociale qui résonna chez ce républicain comme une chanson neuve, il affirme d'emblée : "Nous nous sommes dépris de notre héros (...). L'invincible combattant s'est liquéfié dans l'exercice du pouvoir (...). Les biographes rendent leurs plumes." La colère : celle qu'il éprouve à l'encontre d'une classe politique avachie, aveugle aux soubresauts et souffrances du "corps social". Et l'auteur de pronostiquer dans un titre dont l'affaire Clearstream vient à point nommé souligner la pertinence : Ça va mal finir...
Entre les deux ? La passion, la flamme, le lyrisme sans quoi le journalisme politique ne serait qu'une variante de l'entomologie. Car si Jacques Chirac l'a déçu, si Nicolas Sarkozy le hérisse, si Dominique de Villepin le navre, le directeur adjoint de la rédaction de Marianne ne peut s'empêcher de leur jeter un regard empreint d'un rien de compassion.
Les meilleures pages de ce livre sont sans doute celles qu'il consacre à ce trio infernal qui entraîne la droite au bord du précipice, chacun espérant être celui qui in fine la sauvera. Nicolas Sarkozy ? "Derviche tourneur autour de son nombril (...). Il est vrai que ce survitaminé laisse penser qu'il a un compte personnel à régler à force d'en rajouter dans ses défis au président." M. de Villepin ? "Ses nuits sont à l'écrit, ses jours à la parole (...). Parfois Villepin s'absente un instant, puis revient en brossant négligemment ses vêtements et ses idées."
Entre ces deux-là qui se haïssent, Nicolas Domenach prévoit "un duel public qui ne s'arrêtera qu'au dernier sang", "une surenchère de postures médiatiques", une "course vertigineuse à la déréglementation et à l'insécurisation". Sous cette bagarre d'ego, derrière cette rivalité de tous les instants, cette méfiance entretenue, il devine même "un affrontement de machos" qui "partagent le monde entre ceux qui en ont, eux, et ceux qui n'en ont pas". A rebours de la dévirilisation de la société, ce combat politique prend des allures de combat de coqs s'étripant pour occuper l'avant-scène ou une place de premier choix dans l'affection de Jacques Chirac, dont M. de Villepin n'entend pas se priver et que M. Sarkozy cherche encore à conquérir.
Ça va mal finir ? A lire Nicolas Domenach, le pire est encore à venir. Les tintements des sabres dans la coulisse ne seraient que les prémices d'une guerre totale. La gauche, mal remise de la désertion de Lionel Jospin en 2002, ne serait pas mieux lotie : "L'immobilisme pour le PS est un projet de conquête", relève-t-il, avant de régler en quelques lignes son compte à Ségolène Royal, "merveilleux phénomène de divinisation médiatique" parvenant à "faire croire qu'elle était une apparition".
Parvenu au terme de ce récit coruscant mais qui abuse çà et là de quelques bonheurs d'écriture et du rythme ternaire de la prosodie classique, Nicolas Domenach peut écrire comme un imprécateur devant un champ de ruines : "La révolte aujourd'hui est dans l'air. (...) C'est étouffant de perdre l'espoir par petits bouts. De regarder impuissant la foudre qui tombe au ralenti. Il peut y avoir de la vie dans l'insurrection.