Reprise de JCB, notre muguet !

Il y a juste un an, j'étais dans les bambous et les tombes de la famille de T., son père était vivant, elle doutait de pouvoir finir sa thèse et hésitait beaucoup à m'accompagner à Cerisy en août. Aujourd'hui, elle range de fond en comble sa documentation, masque respiratoire sur le visage, tous livres éparpillés dans les pièces, de grands sacs poubelles déjà bien fournis. La balade prévue tombe à l'eau — à la poussière, plutôt, car il fait grand soleil. Alors après quatre heures de travail devant mon écran, je sors tout seul, casque sur les oreilles et appareil photo autour du cou.

Il y a des interstices
Il y a des ciments
Qu'on ne me dise pas que la vie n'est pas belle

Et c'est encore Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre qui m'accompagne (I et II). Cinquième ? Sixième écoute ? Je ne m'en lasse pas. Et je n'ai pas fini de comprendre tout ce qui se dit. Pourquoi écouter le bruit de fond urbain et les banalités émises autour de moi quand je peux entendre et entendre encore d'aussi belles paroles que celles de Pierre Michon, Dominique Meens, Pierre Bergounioux, etc. ? Je ne veux pas être élitiste. Je veux juste, selon mon goût, ne pas perdre (tout) mon temps.
Déjà plusieurs fois, ce genre de promenade, avec vision d'environnement tokyoïte & audition littéraire francophone, a produit sur moi cet effet spectaculaire : un renforcement de la mémoire d'un sens par l'autre, et réciproquement. Telle promenade faite en écoutant Christine Angot, par exemple : pensant à ces rues, angles ou perspectives à l'est de Ginza, je me remémore parfaitement la séquence de propos qu'elle tenait ; inversement, en entendant chez Meens un certain ton emporté que j'adore, de défense ou de revendication de la littérature comme la vie-même, je ressens l'émotion que me procurait Angot... et je revois involontairement les perspectives urbaines associées.

Les rues d'aujourd'hui sont tièdes, pleines d'enfants et de voitures silencieux (à cause du casque), au moins jusqu'à Korakuen où la foule devient plus dense, plus joviale puisque ce sont les abords du Tokyo Dome, ses boutiques, ses attractions gigantesques. Je retourne ensuite pour la première fois depuis 14 ans dans le quartier très calme de Koishikawa, où tout a changé, où la plupart des maisons ont été remplacées par des immeubles et beaucoup de rues ont changé de tracé ou sont carrément nouvelles, au point que je découvre des temples jamais visités et que je ne retrouve pas la résidence de Waseda où mon ex et moi avions été installés pour un mois avant d'habiter l'arrondissement d'Itabashi — on n'imagine pas combien ces premières images urbaines sont gravées profond, et disproportionnées : ces distances qui me paraissaient grandes, telles arcades abritant les trottoirs, telle côte battue par les vents, sont aujourd'hui ridicules, et banales, ou plus simplement normales, habituelles, même si je n'habite pas ce quartier, qui a dû devenir très cher, d'ailleurs.

« Désormais, nul ne peut écrire qu'il n'ait au préalable lu, sans quoi il a toutes les chances de s'engager dans un projet mort-né parce que, à son insu, il appartiendra déjà au passé. Il faut que vous soyez vos propres contemporains. Et donc que vous ayez en quelque sorte traversé et repoussé les morts, les vieux qui encombrent votre route. Il est extrêmement facile de demander à des morts de nous donner la forme du présent, mais à son propre insu on s'est fait soi-même. Proust a passé, Beckett a passé, Faulkner a passé. Ils ont tous passé et chacun d'entre eux s'est taillé une route merveilleuse, resplendissante dans le monde. Comme il serait simple de parodier Faulkner, de plagier Proust. Non, non, non, l'heure est neuve et il appartient à chaque génération, on l'a dit, d'inventer la forme qui soit la sienne. Donc, il appartient à chacun d'entre nous d'être son propre contemporain, et non pas une sorte de succédané ou d'épigone de ceux qui furent et ne sont plus. C'est pour ça qu'on a les cheveux qui se dressent d'épouvante sur la tête lorsque c'est notre tour de nous avancer.» (Pierre Bergounioux dans Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre, II)

« On m'a nommée là. Je suis en charge du registre. J'y couche les événements importants.
— Tu sais écrire ?
— Oui, se rengorgea l'humain. On est encore plusieurs comme ça.
— Combien ?
— Une bonne dizaine.
— C'est beaucoup, fit Wong. J'ignorais.
— On nous envoie tenir les registres. Pour les générations futures.
— Celles-là, il y a peu de chances qu'elles sachent lire, dit Wong.
— Elles seront peut-être comme moi, soupira Tatiana Crow. Je sais écrire, mais je ne sais pas lire.
— Boh, pour ce que ça sert, dit Wong.
Il s'était approché du bitume. La rive n'était pas fiable. Il recula.»
(Antoine Volodine, Nos Animaux préférés, p. 143-144)

« [...] tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique — et aucun être ne pourra subsister.
— Nous n'y sommes pas encore, dit Bouvard.
— espérons-le !, reprit Pécuchet.»
(Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881)