Telle côte battue par les vents
Par Berlol, mercredi 3 mai 2006 à 23:33 :: General :: #253 :: rss
Reprise
de JCB, notre
muguet !
Il y a juste un an, j'étais dans les bambous et les tombes de la famille de T., son père était vivant, elle doutait de pouvoir finir sa thèse et hésitait beaucoup à m'accompagner à Cerisy en août. Aujourd'hui, elle range de fond en comble sa documentation, masque respiratoire sur le visage, tous livres éparpillés dans les pièces, de grands sacs poubelles déjà bien fournis. La balade prévue tombe à l'eau — à la poussière, plutôt, car il fait grand soleil. Alors après quatre heures de travail devant mon écran, je sors tout seul, casque sur les oreilles et appareil photo autour du cou.
Et c'est encore Bouvard et Pécuchet veulent écrire
un livre qui m'accompagne (I
et II).
Cinquième ? Sixième écoute ? Je ne m'en lasse
pas. Et je n'ai pas fini de comprendre tout ce qui se dit. Pourquoi écouter
le bruit de fond urbain et les banalités émises autour de moi
quand je peux entendre et entendre encore d'aussi belles paroles que celles
de Pierre Michon, Dominique Meens, Pierre Bergounioux, etc. ? Je ne
veux pas être élitiste. Je veux juste, selon mon goût,
ne pas perdre (tout) mon temps.
Déjà plusieurs fois, ce genre de promenade, avec vision d'environnement tokyoïte & audition littéraire francophone, a produit sur moi cet effet spectaculaire : un renforcement de la mémoire d'un sens par l'autre, et réciproquement. Telle promenade faite en écoutant Christine Angot, par exemple : pensant à ces rues, angles ou perspectives à l'est de Ginza, je me remémore parfaitement la séquence de propos qu'elle tenait ; inversement, en entendant chez Meens un certain ton emporté que j'adore, de défense ou de revendication de la littérature comme la vie-même, je ressens l'émotion que me procurait Angot... et je revois involontairement les perspectives urbaines associées.
Les rues d'aujourd'hui sont tièdes, pleines d'enfants et
de voitures silencieux (à cause du casque), au moins jusqu'à
Korakuen où la foule devient plus dense, plus joviale puisque ce sont
les abords du Tokyo Dome, ses boutiques, ses attractions gigantesques. Je
retourne ensuite pour la première fois depuis 14 ans dans le quartier
très calme de Koishikawa,
où tout a changé, où la plupart des maisons ont été
remplacées par des immeubles et beaucoup de rues ont changé
de tracé ou sont carrément nouvelles, au point que je découvre
des temples jamais visités et que je ne retrouve pas la résidence
de Waseda où mon ex et moi avions été installés
pour un mois avant d'habiter l'arrondissement d'Itabashi — on n'imagine pas
combien ces premières images urbaines sont gravées profond,
et disproportionnées : ces distances qui me paraissaient grandes,
telles arcades abritant les trottoirs, telle côte battue par les vents,
sont aujourd'hui ridicules, et banales, ou plus simplement normales, habituelles,
même si je n'habite pas ce quartier, qui a dû devenir très
cher, d'ailleurs.
« Désormais, nul ne peut écrire qu'il n'ait au préalable lu, sans quoi il a toutes les chances de s'engager dans un projet mort-né parce que, à son insu, il appartiendra déjà au passé. Il faut que vous soyez vos propres contemporains. Et donc que vous ayez en quelque sorte traversé et repoussé les morts, les vieux qui encombrent votre route. Il est extrêmement facile de demander à des morts de nous donner la forme du présent, mais à son propre insu on s'est fait soi-même. Proust a passé, Beckett a passé, Faulkner a passé. Ils ont tous passé et chacun d'entre eux s'est taillé une route merveilleuse, resplendissante dans le monde. Comme il serait simple de parodier Faulkner, de plagier Proust. Non, non, non, l'heure est neuve et il appartient à chaque génération, on l'a dit, d'inventer la forme qui soit la sienne. Donc, il appartient à chacun d'entre nous d'être son propre contemporain, et non pas une sorte de succédané ou d'épigone de ceux qui furent et ne sont plus. C'est pour ça qu'on a les cheveux qui se dressent d'épouvante sur la tête lorsque c'est notre tour de nous avancer.» (Pierre Bergounioux dans Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre, II)
« On m'a nommée là. Je suis en charge du registre. J'y couche les événements importants.
— Tu sais écrire ?
— Oui, se rengorgea l'humain. On est encore plusieurs comme ça.
— Combien ?
— Une bonne dizaine.
— C'est beaucoup, fit Wong. J'ignorais.
— On nous envoie tenir les registres. Pour les générations futures.
— Celles-là, il y a peu de chances qu'elles sachent lire, dit Wong.
— Elles seront peut-être comme moi, soupira Tatiana Crow. Je sais écrire, mais je ne sais pas lire.
— Boh, pour ce que ça sert, dit Wong.
Il s'était approché du bitume. La rive n'était pas fiable. Il recula.» (Antoine Volodine, Nos Animaux préférés, p. 143-144)
« [...] tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique — et aucun être ne pourra subsister.
— Nous n'y sommes pas encore, dit Bouvard.
— espérons-le !, reprit Pécuchet.» (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881)
Il y a juste un an, j'étais dans les bambous et les tombes de la famille de T., son père était vivant, elle doutait de pouvoir finir sa thèse et hésitait beaucoup à m'accompagner à Cerisy en août. Aujourd'hui, elle range de fond en comble sa documentation, masque respiratoire sur le visage, tous livres éparpillés dans les pièces, de grands sacs poubelles déjà bien fournis. La balade prévue tombe à l'eau — à la poussière, plutôt, car il fait grand soleil. Alors après quatre heures de travail devant mon écran, je sors tout seul, casque sur les oreilles et appareil photo autour du cou.
Il y a des interstices
Il y a des ciments
Qu'on ne me dise pas que la vie n'est pas belle
Il y a des ciments
Qu'on ne me dise pas que la vie n'est pas belle
Et c'est encore Bouvard et Pécuchet veulent écrire
un livre qui m'accompagne (I
et II).
Cinquième ? Sixième écoute ? Je ne m'en lasse
pas. Et je n'ai pas fini de comprendre tout ce qui se dit. Pourquoi écouter
le bruit de fond urbain et les banalités émises autour de moi
quand je peux entendre et entendre encore d'aussi belles paroles que celles
de Pierre Michon, Dominique Meens, Pierre Bergounioux, etc. ? Je ne
veux pas être élitiste. Je veux juste, selon mon goût,
ne pas perdre (tout) mon temps.Déjà plusieurs fois, ce genre de promenade, avec vision d'environnement tokyoïte & audition littéraire francophone, a produit sur moi cet effet spectaculaire : un renforcement de la mémoire d'un sens par l'autre, et réciproquement. Telle promenade faite en écoutant Christine Angot, par exemple : pensant à ces rues, angles ou perspectives à l'est de Ginza, je me remémore parfaitement la séquence de propos qu'elle tenait ; inversement, en entendant chez Meens un certain ton emporté que j'adore, de défense ou de revendication de la littérature comme la vie-même, je ressens l'émotion que me procurait Angot... et je revois involontairement les perspectives urbaines associées.
Les rues d'aujourd'hui sont tièdes, pleines d'enfants et
de voitures silencieux (à cause du casque), au moins jusqu'à
Korakuen où la foule devient plus dense, plus joviale puisque ce sont
les abords du Tokyo Dome, ses boutiques, ses attractions gigantesques. Je
retourne ensuite pour la première fois depuis 14 ans dans le quartier
très calme de Koishikawa,
où tout a changé, où la plupart des maisons ont été
remplacées par des immeubles et beaucoup de rues ont changé
de tracé ou sont carrément nouvelles, au point que je découvre
des temples jamais visités et que je ne retrouve pas la résidence
de Waseda où mon ex et moi avions été installés
pour un mois avant d'habiter l'arrondissement d'Itabashi — on n'imagine pas
combien ces premières images urbaines sont gravées profond,
et disproportionnées : ces distances qui me paraissaient grandes,
telles arcades abritant les trottoirs, telle côte battue par les vents,
sont aujourd'hui ridicules, et banales, ou plus simplement normales, habituelles,
même si je n'habite pas ce quartier, qui a dû devenir très
cher, d'ailleurs.« Désormais, nul ne peut écrire qu'il n'ait au préalable lu, sans quoi il a toutes les chances de s'engager dans un projet mort-né parce que, à son insu, il appartiendra déjà au passé. Il faut que vous soyez vos propres contemporains. Et donc que vous ayez en quelque sorte traversé et repoussé les morts, les vieux qui encombrent votre route. Il est extrêmement facile de demander à des morts de nous donner la forme du présent, mais à son propre insu on s'est fait soi-même. Proust a passé, Beckett a passé, Faulkner a passé. Ils ont tous passé et chacun d'entre eux s'est taillé une route merveilleuse, resplendissante dans le monde. Comme il serait simple de parodier Faulkner, de plagier Proust. Non, non, non, l'heure est neuve et il appartient à chaque génération, on l'a dit, d'inventer la forme qui soit la sienne. Donc, il appartient à chacun d'entre nous d'être son propre contemporain, et non pas une sorte de succédané ou d'épigone de ceux qui furent et ne sont plus. C'est pour ça qu'on a les cheveux qui se dressent d'épouvante sur la tête lorsque c'est notre tour de nous avancer.» (Pierre Bergounioux dans Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre, II)
« On m'a nommée là. Je suis en charge du registre. J'y couche les événements importants.
— Tu sais écrire ?
— Oui, se rengorgea l'humain. On est encore plusieurs comme ça.
— Combien ?
— Une bonne dizaine.
— C'est beaucoup, fit Wong. J'ignorais.
— On nous envoie tenir les registres. Pour les générations futures.
— Celles-là, il y a peu de chances qu'elles sachent lire, dit Wong.
— Elles seront peut-être comme moi, soupira Tatiana Crow. Je sais écrire, mais je ne sais pas lire.
— Boh, pour ce que ça sert, dit Wong.
Il s'était approché du bitume. La rive n'était pas fiable. Il recula.» (Antoine Volodine, Nos Animaux préférés, p. 143-144)
« [...] tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique — et aucun être ne pourra subsister.
— Nous n'y sommes pas encore, dit Bouvard.
— espérons-le !, reprit Pécuchet.» (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881)
Commentaires
1. Le mercredi 3 mai 2006 à 12:30, par Bartlebooth :
J'allais dire : faut être maso pour écouter Angot en promenade, voire ne serait-ce que des émissions littéraires : perso, j'aurais balladeur ou lecteur mp3, j'écouterais des choses qui pulsent un peu plus...
Je rectifie : - j'allais dire : haha cette interview, merci berlol, qu'est-ce qu'elle m'a fait rire l'angot !, mais non : - faut être sacrément maso ou sous stupéfiant pour la réécouter en promenade
haha
2. Le mercredi 3 mai 2006 à 12:31, par Bartlebooth :
haha,
merci berlol, vraiment, je me marre à la réécouter
3. Le mercredi 3 mai 2006 à 12:38, par Bartlebooth :
etc, parce que tout ça, et voila
4. Le mercredi 3 mai 2006 à 16:23, par Berlol :
Caustique, ce soir ! (ou bourré ?)
D'ailleurs, la critique est (trop) facile... C'est même un peu décevant.
Ceci dit, tu mets ce que tu veux dans ton baladeur. Des années durant, j'ai mis de la musique qui pulse, comme tu dis. Mais ça finit par avoir un effet soporifique, et la musique est dénaturée par l'écoute réduite aux seules oreilles. Alors que la parole...
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