Institut franco-japonais de Tokyo, 9h30, plein soleil pour la reprise du cours sur Molloy de Beckett, p. 91-100 de l'édition Double, soit la vie sur la plage, où il est question des suçages de pierres.
Il se trouve qu'après les « molys de la Lousse » (p. 72) et quelques mentions comme Ulysse, Geulincx, cénesthésie ou pandémonium, nous sommes autorisés à penser que Molloy a été cultivé, qu'il est plus proche de l'ermite savant (voire philosophe) que d'un crétin clochardisé par accident de la vie. Son idée, son envie, son besoin de sucer des pierres n'est donc peut-être pas totalement un truc inventé par hasard. De plus, il ne nous a pas habitués à se passionner pour quelque chose. Le voir échaffauder des systèmes, des martingales, et voir circuler, outre des pierres, des concepts, n'est donc pas indifférent. Ce n'est pas du remplissage pour « noircir encore quelques pages » (p. 91), mais bien quelque chose d'essentiel basé sur l'efficacité (du calcul et de la prévision) et la beauté (élégance et symétrie).
Mais en développant sa pensée, Molloy découvre qu'efficace ne rime pas toujours avec beau, qu'il faut souffrir de renoncer à l'élégance du concept opératoire pour être performant. Et ça, ça lui déplaît souverainement. Aussi, après avoir cherché passionément une solution pour être sûr qu'aucune pierre n'échappe au cycle de suçages et de changements de poches, il les abandonne sans regret. Il subit la tentation de la praxis, comme le dit Denis Gauer dans sa thèse, et la repousse comme Ulysse résistait au chant des sirènes...
Resterait à savoir pourquoi sucer des pierres (précisément) ? Pourquoi commencer ou quand finir de sucer telle ou telle ? Y a-t-il par dérision un jeu de mots sur la parole de Matthieu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église » (Matthieu, 16, 18) ? Un substitut du sein maternel ? Est-ce un rite cosmogonique ? Une pratique taoïste ?
Quoi qu'il en soit, une transcendance atteinte, même brièvement, par un rite matériel et organique, voilà qui n'est pas très catholique...

Du Saint-Martin au Faubourg Saint-Martin...

Pour refroidir mon moteur qui a un peu chauffé, on le voit, rien de tel qu'un déjeuner au Saint-Martin avec T. et Manu qui a fait le déplacement pour se taper enfin la salade aux gésiers qu'il convoitait depuis l'an dernier... Un bon moment de causette en compagnie d'une bouteille de bordeaux, qui se prolonge jusqu'à l'Institut où Manu retrouvera presque tous ses anciens collègues jusqu'à une heure avancée de l'après-midi, où T. et moi irons saluer Kuniko à la médiathèque, où j'emprunterai le Nom des singes de Volodine pour moi et Alto solo en japonais pour T. avant d'aller m'enfermer dans l'Espace Images voir un film d'un cinéaste totalement inconnu de moi jusqu'à ce jour, Jean-Claude Guiguet et son Faubourg Saint-Martin (1986) — étonnant mélodrame de la jalousie ordinaire, prétexte à montrer les rouages d'un hôtel un peu spécial. Françoise Fabian et Patachou y sont excellentes.

« On était amoureux des mêmes cinéastes et des mêmes films. Ensemble, nous avons revu tout Pasolini, dont on admirait l'univers. Je me souviens d'un soir où il m'avait emmenée voir Salò. Je trouvais le film tellement prémonitoire, tellement visionnaire, que j'étais bouleversée. Il avait dû me consoler toute la soirée.» (Françoise Fabian, interview au sujet de Jean-Claude Guiguet, propos recueillis par Jean-Marc Lalanne, dans Les Cahiers du cinéma ? — faut que je demande la référence du poly...).