Le risque et la nouveauté pédagogiques
Par Berlol, mardi 9 mai 2006 à 23:44 :: General :: #259 :: rss
Bruine au deux bouts du shinkansen, qui deviendra pluie battante pour les
cours de l'après-midi, puis poisse dans l'air du soir. Hier, je n'en
croyais pas mes oreilles, T. m'avait dit qu'elle me préparerait un
bento à emporter... Et en effet, elle s'est levée
juste après moi, vers sept heures moins le quart, pour préparer
des sandwiches de mie de pain avec différents contenus, l'omelette,
les fraises, et de m'emballer ça séparément puis dans
une boîte spéciale — un bento bako — pour que je l'emporte.
En me recommandant bien de l'écrire dans mon journal — qu'elle ne
lit jamais.
Arrivé au bureau, j'avais ça, d'elle, devant moi. Et je n'en croyais pas mes papilles, tellement c'était bon.
L'un de mes cours est une expérience in vivo pour laquelle j'avais beaucoup de craintes... Les étudiants ont l'air d'apprécier, surtout aujourd'hui, parce qu'ils comprennent le risque et la nouveauté pédagogiques. Il s'agit, dans une salle équipée d'ordinateurs connectés, de travailler sous Writely tous ensemble à un document où sont collectées, commentées et corrigées, des informations ramassées sur le web sur un sujet précis — pendant quelques semaines, les voyages — en vue d'en faire individuellement une présentation orale. La conversation en classe porte sur la manière de trouver des informations, les procédures de travail, les fonctions annexes de Writely, comme la liste des révisions enregistrées du document par intervenant.
Puis-je écrire en écoutant Pierre Guyotat ? Difficile... C'est intéressant, ce qu'il dit. Tendu, précis. (Vingt minutes passent.)
Voilà, ça vient de finir.
Ça change des malentendus, au sens propre, de la première partie de ce Tout arrive du 5 mai, où il était question du retrait de la pièce de Handke — dont je parlais aussi le même jour (sans savoir, parce que j'ai un peu de retard dans le suivi des émissions de France Culture, ces jours-ci).
Les positions sont claires, je les dis avec mes mots à moi : il y a d'un côté ceux qui crient à la censure et que, Handke serait-il le pire des criminels (ce qu'il n'est pas, fort heureusement), ça n'empêche pas la beauté ni la puissance de son œuvre, ça n'éteint pas le sacré de cette beauté et de cette puissance de l'œuvre qui s'impose au monde entier, et qu'il est insupportable, au nom de la liberté d'expression, de la voir interdite ; de l'autre ceux qui se défendent que ce n'est pas censurer une pièce que de ne pas la jouer, que le droit de Handke ou de son œuvre s'arrête au goût de chacun, qu'il n'y a rien là de sacré, et que, pour eux, ce goût a été gâté par l'attitude politiquement inacceptable de son auteur, qui n'a certes rien à voir avec cette œuvre-là, mais qu'ils ne peuvent, personnellement, cautionner.
Mais les deux parties ne dialoguent pas, elles répètent leurs positions — plus confusément pour les premiers qui font plus de name dropping que d'argumentation. Échec dont Arnaud Laporte s'attristera par la suite, mais qui était tout à fait prévisible. Le plus étonnant — et ridicule — est cette envolée de Gérard Bobillier, directeur des éditions Verdier (17:50 à 21:15), qui lit un papier tout à fait décalé de la conversation et empreint de lyriques reproches adressés à « Bozonnet, Marcel » (où l'inversion nom prénom donne dans le style tribunal).
Attention ! Il m'a semblé entendre deux sons de cloche chez les pro-Handke. Certains protestent uniquement contre ce qu'ils appellent censure ou mise au ban, sans s'occuper des idées politiques de l'écrivain. D'autres laissent à penser qu'il pourrait avoir raison, politiquement, et que c'est pour cette raison qu'il faut le laisser s'exprimer — sans avoir le droit de ne pas être d'accord ni de le contredire, parce qu'il est un témoin qui veut témoigner. Je ne suis pas sûr que ces deux sous-groupes s'entendent très longtemps (par l'esprit)... quand ils s'entendront (avec les oreilles).
Arrivé au bureau, j'avais ça, d'elle, devant moi. Et je n'en croyais pas mes papilles, tellement c'était bon.
L'un de mes cours est une expérience in vivo pour laquelle j'avais beaucoup de craintes... Les étudiants ont l'air d'apprécier, surtout aujourd'hui, parce qu'ils comprennent le risque et la nouveauté pédagogiques. Il s'agit, dans une salle équipée d'ordinateurs connectés, de travailler sous Writely tous ensemble à un document où sont collectées, commentées et corrigées, des informations ramassées sur le web sur un sujet précis — pendant quelques semaines, les voyages — en vue d'en faire individuellement une présentation orale. La conversation en classe porte sur la manière de trouver des informations, les procédures de travail, les fonctions annexes de Writely, comme la liste des révisions enregistrées du document par intervenant.
Puis-je écrire en écoutant Pierre Guyotat ? Difficile... C'est intéressant, ce qu'il dit. Tendu, précis. (Vingt minutes passent.)
Voilà, ça vient de finir.
Ça change des malentendus, au sens propre, de la première partie de ce Tout arrive du 5 mai, où il était question du retrait de la pièce de Handke — dont je parlais aussi le même jour (sans savoir, parce que j'ai un peu de retard dans le suivi des émissions de France Culture, ces jours-ci).
Les positions sont claires, je les dis avec mes mots à moi : il y a d'un côté ceux qui crient à la censure et que, Handke serait-il le pire des criminels (ce qu'il n'est pas, fort heureusement), ça n'empêche pas la beauté ni la puissance de son œuvre, ça n'éteint pas le sacré de cette beauté et de cette puissance de l'œuvre qui s'impose au monde entier, et qu'il est insupportable, au nom de la liberté d'expression, de la voir interdite ; de l'autre ceux qui se défendent que ce n'est pas censurer une pièce que de ne pas la jouer, que le droit de Handke ou de son œuvre s'arrête au goût de chacun, qu'il n'y a rien là de sacré, et que, pour eux, ce goût a été gâté par l'attitude politiquement inacceptable de son auteur, qui n'a certes rien à voir avec cette œuvre-là, mais qu'ils ne peuvent, personnellement, cautionner.
Mais les deux parties ne dialoguent pas, elles répètent leurs positions — plus confusément pour les premiers qui font plus de name dropping que d'argumentation. Échec dont Arnaud Laporte s'attristera par la suite, mais qui était tout à fait prévisible. Le plus étonnant — et ridicule — est cette envolée de Gérard Bobillier, directeur des éditions Verdier (17:50 à 21:15), qui lit un papier tout à fait décalé de la conversation et empreint de lyriques reproches adressés à « Bozonnet, Marcel » (où l'inversion nom prénom donne dans le style tribunal).
Attention ! Il m'a semblé entendre deux sons de cloche chez les pro-Handke. Certains protestent uniquement contre ce qu'ils appellent censure ou mise au ban, sans s'occuper des idées politiques de l'écrivain. D'autres laissent à penser qu'il pourrait avoir raison, politiquement, et que c'est pour cette raison qu'il faut le laisser s'exprimer — sans avoir le droit de ne pas être d'accord ni de le contredire, parce qu'il est un témoin qui veut témoigner. Je ne suis pas sûr que ces deux sous-groupes s'entendent très longtemps (par l'esprit)... quand ils s'entendront (avec les oreilles).
Commentaires
1. Le mardi 9 mai 2006 à 15:01, par Andy Verol :
Bonjour
Je vous invite à découvrir Hirsute, le blog du désormais culte collectif d'écrivains libres et très énervés.
hirsute.hautetfort.com
Né, élevé et abattu en France
Cordialement
Andy Verol
2. Le mardi 9 mai 2006 à 15:25, par Berlol :
'tain ! Comme y'en a qui se la pètent !...
3. Le mardi 9 mai 2006 à 23:17, par Andy Verol :
suck it!
4. Le mercredi 10 mai 2006 à 01:43, par Berlol :
Sûr que ça va attirer du monde par chez vous ! Pour ma part, je n'aurai jamais la vulgarité d'aller déposer des pubs chez d'autres, surtout en m'appelant moi-même "culte" (même avec un 8e degré d'humour). Vous êtes payé au nombre de visites ? Vous avez des investisseurs à satisfaire ? Enfin, ça ne me regarde pas, hein !...
5. Le mercredi 10 mai 2006 à 01:56, par Andy Verol :
Combien de degrés faut-il pour seulement sourire?
6. Le mercredi 10 mai 2006 à 01:57, par Andy Verol :
Je suppose qu'il existe des choses bien plus vulgaires que de déposer des comments.
Et puis, la vérole est faite pour se répandre... Non?
7. Le mercredi 10 mai 2006 à 02:14, par Berlol :
En effet. Et je la préfère virtuelle ! Bonne continuation quand même !
8. Le mercredi 10 mai 2006 à 02:54, par Berlol :
Extrait de l'article de Peter Handke dans Libération du mercredi 10 mai, Parlons donc de la Yougoslavie :
« Vrai : il existait des camps intolérables entre 1992 et 1995 sur le terrain des Républiques yougoslaves, surtout en Bosnie. Seulement, arrêtons de lier mécaniquement, dans nos têtes, ces camps aux Bosno-Serbes : il y avait aussi des camps croates et des camps musulmans, et les crimes commis là, et là, sont et seront jugés au tribunal de La Haye. Et finalement, arrêtons de lier les massacres (dont ceux, au pluriel, de Srebrenica en juillet 1995, sont en effet de loin les plus abominables) aux forces ou aux paramilitaires serbes. Ecoutons aussi enfin les survivants des massacres musulmans dans les nombreux villages serbes autour de Srebrenica la musulmane , des massacres commis et répétés pendant les trois ans avant la chute de Srebrenica, des massacres dirigés par le commandant de Srebrenica, conduisant en juillet 1995 vengeance infernale, honte éternelle pour les responsables bosno-serbes à la grande tuerie, et pour une fois le mot répété est à sa place, «la plus grande en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale», en ajoutant quand même cette information : que tous les soldats ou hommes musulmans de Srebrenica qui se sont enfuis de la Bosnie en Serbie en traversant le fleuve Drina, la frontière entre les deux Etats, enfuis en Serbie, pays à l'époque sous autorité de Milosevic, que tous ces soldats arrivant dans la Serbie soi-disant ennemie étaient sauvés pas de tuerie ou massacre là.
Oui, écoutons, après avoir écouté «les mères de Srebrenica», écoutons aussi les mères ou une seule mère du village de Kravica, serbe, à côté, raconter le massacre du Noël orthodoxe 1992-1993, commis par les forces musulmanes de Srebrenica, un massacre aussi contre femmes et enfants de Kravica (seul crime pour lequel convient le mot génocide).
Et arrêtons d'associer les «snipers» de Sarajevo aveuglément aux «Serbes» : la plupart des Casques bleus français tués à S. étaient victimes des tireurs musulmans. Et arrêtons de lier le siège (horrible, stupide, incompréhensible) de Sarajevo exclusivement à l'armée bosno-serbe : dans Sarajevo des années 1992-1995, la population serbe restait bloquée par dizaines de milliers dans les quartiers centraux comme Grbavica, qui étaient à leur tour assiégés et comment ! par les forces musulmanes. Et arrêtons d'attribuer les viols aux seuls Serbes. Et arrêtons de connecter les mots unilatéralement, à la manière du chien de Pavlov. Elargissons l'ouverture. Que la brèche ne soit plus jamais bouchée par les mots pourris et empoisonnés. Mauvais esprit dehors. Quittez enfin le langage. Apprenons l'art de la question, voyageons au pays sonore, au nom de la Yougoslavie, au nom d'une autre Europe. Vive l'autre Europe. Vive la Yougoslavie. Zinela Yugoslavija.»
Extrait de l'article d'Emmanuel de Roux et Brigitte Salino dans Le Monde du 10 mai, paru le 9, Handke, Milosevic et le théâtre :
« Marcel Bozonnet a pris sa décision en raison d'une "attitude personnelle". Au nom de cette attitude, il prive le public d'une oeuvre. Comment le justifier ? Les spectateurs ne seraient-ils pas assez matures pour faire par eux-mêmes la part des choses entre la pièce et l'écrivain ? Ne sauraient-ils pas décider seuls de la ligne de partage entre le bien et le mal ? On entend Marcel Bozonnet quand il dit avoir agi "en conscience". Mais la conscience, ici, a toutes les apparences de la bonne conscience, qui, aujourd'hui, mine le terrain artistique. Parce qu'il y aurait une bonne et une mauvaise façon d'être et de penser, il faudrait suivre l'opinion dominante.»
(S'y sont mis à deux pour écrire ça, franchement... D'ailleurs, l'opinion dominante semble plutôt qu'il aurait fallu laisser jouer la pièce, si j'en juge par les noms celèbres alignés derrière Jelinek.)
On attend, paraît-il, un article d'Olivier Py dans Le Monde d'aujourd'hui, daté du 11, donc, et intitulé : À plus tard, Peter Handke (rubrique Débats)...
9. Le mercredi 10 mai 2006 à 05:32, par arte :
"(seul crime pour lequel convient le mot génocide)" : parce qu'on y tue femmes et enfants ? Ce Handke est en effet d'un finesse "exquise" ...
Ou quand un GRAND écrivain dicte ce qui convient et ce qui, par inversion subliminale (utilisation des parenthèses aidant), ne convient pas.
"Et arrêtons d'attribuer les viols aux seuls Serbes." : Oui, justice pour les violeurs Serbes !
10. Le mercredi 10 mai 2006 à 06:21, par Bartlebooth :
clap clap clap, M. Bozonnet ! Bis ! A bas les institutions !
Jetée de tomates sur Jelinek, Kusturica, Michon, Modiano & co : leur pétition contre une soi-disant censure est chef-d'oeuvre de ridicule !
11. Le mercredi 10 mai 2006 à 06:21, par Berlol :
Et pas un mot sur sa présence à Belgrade à l'enterrement de Milosevic ni sur ses paroles pour le moins mystérieuses. En gros, parlons d'autre chose, faites comme si je n'avais rien dit...
12. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:03, par Collard gilles :
bonjour,
comme je ne trouve pas votre mail, un petit mot ici pour signaler que je vous ai mis dans les liens du petit blog Pylône
www.revue-pylone.blogspot.com
A bientôt
13. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:19, par Berlol :
Cher Gilles, je viens de finir mon billet du jour et il y est question du blog Pylone. Etonnant, non !? C'était même avant de voir, en effet, que je suis dans la colonne de gauche... Merci ! Et bonne continuation !
14. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:21, par Michel :
Eh, ouah, ouah, le caniche ! Moi non plus, rien compris à c'que tu debecquetttes. Tu fouettes de la carafe, ou quoi ! De toute manière, tes propos sont souvent du genre : "vous puez, vous", "j'en emmerde certain", etc. : du sublime, quoi ! Ou alors, sur ton blog, là oui, très bien : de magnifiques lettres ! Une belle anthologie, à la Pompidou. Mais bien évidemment, il s'agit des lettres d'autres personnes. Rien à voir avec le caniche. Continue, Mr Arte, à entasser et emmerder, dans le style humour potache ; apparemment, c'est ton truc
15. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:22, par arte :
On s'tutoie ?
16. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:26, par Michel :
Non, j'préfère pas, si tu y vois pas d'inconvénient, ouah, ouah
17. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:30, par Berlol :
Je ne comprends pas très bien, Michel, vous me mettez le même commentaire deuf fois sur deux billets différents... Donc, j'en retire, un seul suffit. Restons calme.
Et puis laissez Arte tranquille, voyez bien qu'il n'a pas toute votre tête.
18. Le mercredi 10 mai 2006 à 08:35, par Michel :
Oh ! ma tête... mais c'est d'abord lui qui sort les dents... ouah ! ouah !
19. Le mercredi 10 mai 2006 à 09:49, par arte :
Bon, et bien d'accord, on se tutoie !
20. Le mercredi 10 mai 2006 à 10:25, par k :
le tutoyement c'est tout un art
21. Le mercredi 10 mai 2006 à 10:27, par k :
moi en suspention
je me delecte,
si seulement j'avais ces mots
juste
un peu
mais rien
alors michel
c'est bien lon tout ça
de toi
c'est une chose sure
22. Le mercredi 10 mai 2006 à 15:28, par Berlol :
Le voici, l'article d'Olivier Py (Le Monde, édition du 10 mai 2006, À plus tard, Peter Handke, rubrique Débats) :
« C'est par un article du Nouvel Observateur rédigé par Ruth Valentini que nous avons appris la présence de Peter Handke à l'enterrement de Slobodan Milosevic. L'importance symbolique de l'événement et le prestige du poète obligeaient la presse à traiter l'information. Nul ne s'est véritablement étonné de voir l'auteur autrichien dans le cortège funèbre de l'ancien dictateur accusé de crime contre l'humanité. Les positions de Peter Handke n'ont jamais été floues à ce sujet, sa défense du nationalisme serbe n'a pas été qu'un propos isolé de son oeuvre. Il y a consacré plusieurs livres, notamment Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina (Gallimard), qui portait en sous-titre Justice pour la Serbie, un très grand nombre d'interviews, ainsi que des prises de parole incessantes qui font de lui un héraut de la cause milosevicienne.
La Serbie elle-même tente d'en finir avec son passé nationaliste, mais Peter Handke persiste et signe en ajoutant à un corpus littéraire déjà conséquent une oraison funèbre de l'ancien dictateur qui se termine par ces mots : "Je suis auprès de la Serbie, je suis auprès de Slobodan Milosevic." N'est-ce pas Milosevic en personne qui a inscrit Peter Handke dans la liste des témoins pour sa défense au Tribunal pénal international de La Haye ?
On peut défendre les positions de Peter Handke aujourd'hui à la condition de nier le génocide perpétré par les nationalistes serbes, de n'y voir que des dommages collatéraux d'une guerre interethnique, de nier que Ratko Mladic et Radovan Karadzic furent le bras armé de Belgrade. On assume alors d'insulter les victimes civiles de ces massacres, de contester la purification ethnique et d'ajouter à la cécité politique la négation de l'histoire.
Marcel Bozonnet, administrateur de la Comédie-Française, décide à la lecture de l'article du Nouvel Observateur, et après s'être fait confirmer la réalité des propos de Peter Handke, de retirer du programme de la saison prochaine la pièce de l'auteur Voyage au pays sonore ou l'art de la question... Deux arguments s'opposent à cette attitude. Le premier est circonstanciel : pourquoi désavouer si tard un auteur dont on ne découvre pas aujourd'hui les positions ? L'autre argument est philosophique : peut-on déprogrammer une pièce au nom de motifs politiques sans faire acte de censure, sans devenir soi-même liberticide ?
On ne peut dire que Marcel Bozonnet découvrait les convictions de l'auteur. Il les connaissait quand il a choisi de programmer cet ouvrage. Il savait aussi que Voyage au pays sonore ou l'art de la question ne parlait pas de la question yougoslave et qu'elle était étrangère à l'apologie du nationalisme serbe. Il savait aussi que Peter Handke avait contesté le terme de génocide et, de fait, l'accusation de crime contre l'humanité. Les positions de l'auteur paraissaient il y a dix ans une erreur politique, une incompréhension d'un conflit, une lecture influencée par la propagande du régime de Belgrade.
Aujourd'hui, ces crimes ne sont plus des suppositions, le génocide n'a plus besoin de guillemets, il est reconnu comme un fait historique par l'ensemble de la communauté internationale. Qui aujourd'hui encore nie la responsabilité de Slobodan Milosevic dans les guerres de l'ex-Yougoslavie ? Qui doute encore de la purification ethnique comme geste volontaire et concerté ? Qui remet en question la gravité du massacre de Srebrenica ? Aucun de ceux qui défendent Peter Handke, ni à Paris ni en Serbie. Affirmer aujourd'hui une solidarité avec le nationalisme serbe, dont la Serbie n'est pas encore débarrassée, ce n'est plus une opinion politique, c'est une position historique qu'il est difficile de traiter autrement que comme une forme de révisionnisme. On aurait pu imaginer d'un esprit comme Peter Handke qu'il soit revenu sur ses opinions, les ait nuancées et ait reconnu une part d'erreur, mais une oraison funèbre sur la tombe du bourreau est aujourd'hui un acte fondamental. "Je sais que je ne sais pas. Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J'entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne" : ces mots sont ceux d'un homme qui nie volontairement les preuves et les témoignages irréfutables du crime génocidaire. Dans le magazine allemand Focus, Handke ajoute que "non, Slobodan Milosevic n'était pas un dictateur. Non, Slobodan Milosevic n'a pas déclenché quatre guerres dans les Balkans. Non, Slobodan Milosevic ne peut être qualifié de bourreau de Belgrade", etc. Tenir à l'heure actuelle ces propos est plus grave qu'il y a dix ans, car, contrairement à ce que dit Peter Handke, aujourd'hui, on ne peut pas ne pas savoir, on n'a pas le droit de ne pas savoir. Au nom du talent littéraire, Marcel Bozonnet pensait pouvoir mettre au second plan les positions de Peter Handke. C'est Peter Handke lui-même qui l'en a empêché par son voyage provocateur.
Mais a-t-on le droit d'interdire une oeuvre ? Si demain un gouvernement censure une à une les oeuvres de Peter Handke, nous serions les premiers à défendre la liberté d'expression. Marcel Bozonnet a pris cette décision en son nom et au nom de la maison qu'il dirige après avoir consulté le comité d'administration et les comédiens de la distribution. Il a le droit de refuser de travailler avec un homme qui fait l'apologie du nationalisme serbe. Il a le devoir de protéger l'honneur d'une institution aussi prestigieuse en lui évitant la complicité avec un homme si volontairement coupable. Chacun prend ses responsabilités. On ne peut appeler "censure" la volonté d'un homme de ne pas serrer la main d'un autre homme.
La liberté d'expression n'oblige aucun directeur de théâtre à donner la parole aux idéologies criminelles contraires à la démocratie et aux droits de l'homme. Nous respectons la liberté de ceux qui ont voulu publier les propos de Peter Handke, mais rien ne nous oblige à les approuver. Sans quoi, c'est la capacité même de la littérature à agir dans notre monde qui est déniée. Sans quoi, il faudra considérer que désormais rien n'a d'importance véritable. Mais peut-on condamner le poète au nom des opinions de l'homme ? La littérature n'est-elle pas remplie de grands auteurs qui ont commis, volontairement ou pas, des erreurs politiques. Pensons à l'adhésion d'Heidegger au parti nazi, aux pamphlets antisémites de Céline, etc. Il y a un temps pour distinguer l'oeuvre de l'homme. Mais ce temps dans le cas qui nous intéresse n'est pas encore arrivé. Parce que les crimes de guerre n'ont pas encore été punis, parce que la Serbie n'a pas encore accepté de livrer Mladic et Karadzic, parce que l'histoire n'est pas close.
La seule chose qui puisse séparer l'oeuvre de l'homme, c'est lorsque la première est affranchie du second, dégagée des contingences humaines. Il sera temps alors d'oublier les textes politiques de Peter Handke pour lire sereinement ses autres oeuvres.»
23. Le jeudi 11 mai 2006 à 02:48, par arte :
M.B. n'est pas un sot.
Questions : Un écrivain reconnu comme haut dignitaire de la littérature s'acharne dans une position abjecte :
Y a-t'il un lien entre cette "reconnaissance" et cet "acharnement" ?
Ce lien va-t-il au delà de la légitimité à prendre la parole qu'autorise cette reconnaissance ?
Le statut de "grand" écrivain pourrait-il avoir un effet sur le développement de la pensée de l'homme.
Et la "littérature", (entendue comme groupe d'acteurs socialement constitué, comme champ, au sens de Bourdieu, dans lequel s'inscrit P.H.) aurait-elle une particularité, une spécificité dans ce mécanisme d'auto-légitimation ?
(Pour reprendre la référence aux cyclistes, on voit mal une star du vélo légitimée à DIRE une position politique extrème : est-ce d'ailleurs cette non légitimité qui conduit à moquer leur expression ? Sur un autre registre, un grand professeur-chercheur en chimie dont l'"oeuvre" est attestée, aurait-t-il le même "accès" à la parole ?)
Si oui, la littérature constitue un champ particulier de légitimation à la parole, alors ceux qui traitent MB de sot, qui crient à la censure, se (re)situent, consciemment ou pas, dans une position sociale (sans doute idéalisée) et non dans le jugement artistique pur (existe-il autrement qu'invoqué par ceux qui y ont intérêt ???) qui justifierait de maintenir cette pièce par un "petit" directeur d'un grand théatre après un évenement aussi grave que le discours de P.H sur la tombe d'un sauvage.
Et si M.B est un sot d'avoir programmé cette pièce avant cette date, que n'y a-t-il parmi ces grands éclairés (à posteriori) de la littérature, au moins l'un d'entre eux pour l'avoir traité de sot à l'époque, ou simplement déconseillé de le faire ?
24. Le dimanche 14 mai 2006 à 08:21, par arte :
à relire, l'avant dernier § serait plus complet ainsi :
Si oui la littérature constituait un champ particulier de légitimation de la parole, mais que de plus cette parole influerait dans le sens de l'enfermement sur elle-même de la reflexion qu'exprime cette parole, alors ceux qui traitent MB de sot, qui crient à la censure, non seulement se (re)situent, consciemment ou pas, dans une position sociale (sans doute idéalisée) et non dans le jugement artistique pur invoqué (la pureté de l'art existe-elle autrement qu'invoquée par ceux qui y ont intérêt ???) qui justifierait de maintenir cette pièce par un "petit" directeur d'un grand théatre malgré un évenement aussi grave que le discours de P.H. sur la tombe d'un sauvage, mais encore seraient les acteurs principaux de cet enfermement.
Une réaction indiquant par ses pairs à Handke qu'un directeur de théatre Français est libre de déprogrammer une pièce et que c'est là l'expression de la même liberté qui lui est donnée de s'exprimer, lui, y compris de façon abjecte, alors le droit de reconnaître son erreur donnée à un directeur de théâtre inciterait peut-être cet Handke au droit qu'il a de réfléchir à l'évolution de sa propre pensée.
(excuse, Berlol, c'est pour mes notes...)
25. Le dimanche 14 mai 2006 à 08:26, par arte :
(j'améliorerai ...)
26. Le dimanche 14 mai 2006 à 08:26, par arte :
sinon, ça va toi ?
27. Le dimanche 14 mai 2006 à 18:04, par Berlol :
Moyen...
28. Le lundi 15 mai 2006 à 00:28, par arte :
Allons bon ! Réconfort virtuel ...
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