Ça y est, il n'y a plus d'esclavage ! Ouf ! Super. On a fait plein de commémorations. Plein plein de Noirs ont été montrés dans de nobles postures, des réussites, de la notabilité. Et la dignité est acquise, au moins sur le papier. Ouais, il y a peut-être quelques domestiques dans de grands apparts qui couchent par terre parce que le monsieur a gardé leur passeport. Mais ça ne compte pas, c'est un crime individuel, ou familial, pas d'État. Et c'est vrai.
Mais qu'est-ce qu'on fait des dizaines (centaines ?) de millions d'ouvriers (et d'ouvrières) qui sont, dans des pays comme la Chine ou le Vietnam, ou d'autres, payés des clopinettes pour fabriquer nos basquettes, pardon, nos baskets, nos jouets, nos meubles et plein d'autres choses que nous achetons parce que c'est moins cher et que nous ne pouvons pas acheter plus cher parce que ces gens, là-bas, qu'on ne connaît même pas, nous ont piqué le boulot ? Ils nous ont piqué le boulot et nous on est chômeurs, ou précaires, obligés de consommer (le fruit de) leur boulot, complices de leur esclavage moderne (bosser pour des clopinettes). Mais comme on est chômeurs ou précaires, on est aussi obligés d'accepter n'importe quel boulot, même n'importe où, de plus en plus, c'est-à-dire qu'on est aussi des esclaves. C'est plus une question de couleur. Noirs, Jaunes, Blancs, que sais-je ?, tous esclaves. C'est bizarre, ça. Partout on nous parle de systèmes win-win, de l'anglais to win, où les deux parties d'un accord ont à gagner. Mais là, ce que je viens de dire, ceux qui chôment et consomment les merdes produites à l'autre bout du monde par ceux qui sont payés des clopinettes, ou l'inverse, c'est pareil, c'est du loose-loose, de to loose, perdre — et pas qu'à Toulouse.
C'est possible, ça, un système où tout le monde perd ? Non, ce qui est possible, c'est un système où ne sont visibles (parce qu'ils souffrent, protestent, sont laids, mal habillés, passent mal à la télé, etc.) que ceux qui perdent. Parce que ceux qui gagnent, ceux qui pompent le pognon des deux côtés, eux, sont bien planqués, villas sécurisées, gardes du corps, buildings sous protection 24/24, triple rangée de secrétaires pour le moindre coup de fil, des pages web à la con pour détourner les protestations, paradis fiscaux et comptes masqués au Luxembourg, dans la bourbe des eaux claires. Bien sûr, ils sont parmi nous, ils sont désirables, en vedette dans tous les magazines, toutes les chaînes de télévision, beaux costumes, indices boursiers, poignées de micros pour annoncer les bénéfices records, classements des fortunes, et même plus de diamants en stock place Vendôme tellement qu'il y a de milliardaires, le marché des jets privés qui explose...
Pendant que les loose-loose se courent après autour de la planète pour savoir qui sera le moins cher et qui consommera les merdes de l'autre, les win-win marchent à reculons pour effacer leurs traces et qu'on croie que leurs fortunes sont propres, qu'on ne puisse rien prouver. Et ils préparent des discours pour dire qu'il n'y a plus d'esclavage. Ils focalisent tout le sens de l'esclavage sur des Noirs d'autrefois — indéniable, en effet — pour que le sens n'aille pas se perdre du côté de l'ensemble des sous-payés et des précaires qu'ils font vivoter aujourd'hui. En effet, il n'y a plus d'esclaves d'autrefois. Bonjour, les esclaves d'aujourd'hui !

Voilà. C'était ma commémo de l'esclavage.
Quoi ? J'ai détourné le devoir de mémoire ? J'ai manqué de respect à la mémoire de tous ceux qui ont souffert ?
Mais attendez, si on se souvient des souffrances (et qu'on honore ceux qu'il faut honorer), normalement, c'est aussi pour éviter de continuer ou de recommencer, la mémoire sert à améliorer la performance. Et là, elle améliore, oui... Elle améliore la performance des bénéfices. Mais pas la diminution des souffrances. Donc elle ne sert à rien pour les vivants, si ce n'est à se faire croire que ça serait fini. Moi, je dis que ce n'est pas fini, que ça a repris DE PLUS BELLE sous une autre forme, l'esclavage. Donc, ce n'est pas moi qui détourne la mémoire de sa fonction, au contraire, j'essaie, et je ne dois quand même pas être le seul, de la faire servir, de l'inscrire dans la continuité des générations, pour l'amélioration progressive de la race humaine dans son ensemble.
Oh ! là, j'ai dit un mot qu'il ne fallait pas... L'amélioration progressive... Ça a à voir avec progrès, Lumières, tout ces trucs foireux du XVIIIe siècle. Là, tout le monde est mort de rire, sont bidonnés, les riches, les pauvres, se roulent par terre, 'tain, le progrès, qu'y dit l'autre, mais c'est mort tout ça, laisse tomber, essaie de faire fructifier tes investissements et point-barre.