L'occasion de faire du dos
Par Berlol, samedi 13 mai 2006 à 23:58 :: General :: #265 :: rss
Cours à l'Institut...Aujourd'hui Molloy meurt. Ou tout comme. Fin de partie, la première. Depuis qu'il a quitté la mer pour la forêt, tout va de mal en pis, sa seconde jambe devient raide aussi, il perd ses doigts de pied, il ne fait plus que 40 pas par jour, puis 15, puis il se met à l'horizontale et se sert des béquilles pour se tracter sur le ventre, en tournant en rond... pour aller tout droit. C'est peut-être l'hiver, il ferme les yeux presque tout le temps, trouve encore l'occasion de faire du dos, analyse le langage pour en connaître le secret — miraculeux comme Jésus changeant en vin l'eau des vases de pierre de Galilée (p. 119). Tombant dans un fossé (122, le même fossé qu'aux pages 34-36 ?), il ouvre les yeux, il est sorti de la forêt, il y a le ciel et une ville dans le lointain, une voix qui lui dit de ne pas s'en faire, qu'on vient à son secours. Relire alors le début, page 7 : c'est la suite.
Les accros de vraisemblance feront remarquer qu'en rampant en rond, Molloy a tout de même peu de chance de sortir de la forêt, que tout ça pourrait bien être une parabole de la sénilité, des derniers instants et de la mort, le dernier rayon du nimis sero, comme Jean Onimus l'analysait bellement.
La chambre de Molloy, la chambre de sa mère, pour ne pas dire son ventre, où il aurait régressé, ne serait-ce pas une sorte de purgatoire où il lui est imposé de s'écrire pour « finir de mourir » (7) ? Un peu comme l'hôpital où arrivera plus de cinquante ans après le personnage mort d'Échenoz dans Au Piano, couchant avec Doris Day avant que l'on statue sur son sort. Et puisque Molloy est surpris d'entendre le gong en pleine forêt (120, on le comprend), c'est peut-être qu'il arrive dans le Bardo (intervalle), tel que l'imagine Antoine Volodine...
« Ce désespoir est-il total ? Ici encore il faut être prudent. Beckett a vécu son adolescence dans un pays pluvieux où de lourdes nuées cachent souvent le soleil. Mais lorsqu'à la fin du jour celui-ci descend sous la couche des nuages et se pose un instant sur l'horizon, une merveilleuse lumière se répand, une lumière chaude et dorée qui fait miroiter le clapotis des gouttes sur la boue. Cela ne dure que le temps d'un sourire, il est trop tard et de toutes façons la journée est finie. On a eu juste assez de lumière pour regretter plus vivement son absence : nimis sero... Cet éclat crépusculaire, cet "afterglow" est un des leit-motive de Beckett : Molloy, Malone, la nouvelle intitulée La Fin en offrent plusieurs exemples. Nous croyons pouvoir lui attribuer une valeur symbolique : c'est la visitation du soir. Elle vient quand tout est perdu quand on n'attend plus rien, quand on n'est même plus capable d'en profiter. Alors la Voix (quelle Voix ? dirait Beckett) se fait entendre, étrangement caressante. Watt entend un nom. « "Quel nom ?" Calme plat. Puis un murmure, un nom, le murmure d'un nom, dans le doute, dans la peur, dans l'amour, dans la peur, dans le doute, vent d'hiver dans les noirs roseaux...» (WA, p. 247). Illusion sans doute ! Souvenir de mythes anciens : c'est toujours ce vent dans les feuilles qui inquiétait Vladimir, ce frisson (de l'au-delà ?) qui passe, la nuit, comme un songe. Mais Molloy mourant l'entend à son tour : une voix précise, « Ne te bile pas Molloy, on arrive » (MO, p. 140). Qui parle ? Qui arrive ? Molloy, les yeux clos, l'aperçoit dans un rêve : c'est le grand chemineau au lourd bâton qu'il n'a pas eu le courage de suivre autrefois, c'est le berger silencieux qu'il a laissé rentrer au bercail avec son troupeau. Ils sont là, près de lui. Mais est-ce bien un rêve ? Serait-il enfin sauvé ? Comment savoir ? » (Jean Onimus, Les Écrivains devant Dieu, Paris : Desclée de Brouwer, 1967, page d'Agrégation 1999 à l’Uni. De Nice.)
C'est un jour de pluie comme on en imagine l'automne. Déjeuner
chez Peter — tropisme :
on se souvient, T. et moi, qu'à chaque fois qu'on est venu, il faisait
un sale temps. Belle terrine de légumes, aspic clair et légumes
croquants. Confit de poulet bien parfumé et pas trop gras. Peter a
embauché un serveur qui lui ressemble un peu, physiquement, enfin
furtivement et qui est italien. Il parle d'avoir bientôt un autre chef,
encore meilleur — je confirme que celui-ci est déjà assez bon,
qu'il n'y a pas d'urgence. Peter est perfectionniste.En venant, j'avais prélevé une branche de jasmin sur un buisson de rue, une quinzaine de fleurs et encore quelques boutons, déposée dans le cendrier de notre table. Ça parfume bien. En partant, je la laisse à Peter qui la colle sur la caisse. Qu'elle lui porte chance !
T. s'en va au cimetière pour les préparatifs de demain,
jour du transfert des restes de son père. Je retourne à l'Institut
pour voir mon deuxième film de Jean-Claude Guiguet, son premier :
Les belles Manières
(1978). Étrange retenue des personnages pour une tragédie sociale,
chacun est gentil et mesuré mais il n'y aura finalement pas de solidarité
entre origines sociales si différentes, ni d'aventure amoureuse susceptible
d'abattre les barrières de classes. Lents mouvements de caméra,
musique prémonitoire, dialogues feutrés : l'anarchisme
intériorisé du serviteur est l'envers du mépris désinvolte
de la grande bourgeoise. Le schéma social simplifié et irréversible
me rappelle Le
Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau : même
comédie de la confiance jouée jusqu'au vol...Au retour, je pousse un peu plus loin que d'habitude dans une rue et me trouve nez à nez avec un mur de jasmin.
« Hors d'Akira ou d'Araki, point de saké. [...] Des obscénités telles que «valeur esthétique» ou «foi dans l'art» y sont même proférées, avec moult pincettes. [...] de minuscules écrans diffusant un dessin animé glauque, à base de cervelle bouillie et de chômage.» — Éric Loret dans Libération de mardi, au sujet de l'exposition L'Air de rien à la Maison de la culture du Japon, quai Branly. Paris, France : oui, Anne, Dom et Bikun (maintenant que tu as retrouvé de quoi te vêtir), vous pouvez y aller jusqu'au 24 juin. Certains préfèreront, le 10 juin, un simple séminaire sur le saké...
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