mercredi 24 mai 2006
Dégroupage des adverbes
Par Berlol, mercredi 24 mai 2006 à 23:40 :: General
Ça alors ! Je finissais tranquillement mon petit déjeuner en
même temps que le journal de 20
heures de France 2 quand v'la-t-il pas que ça se continue par
Question ouverte avec de Villepin. Non pas que je veuille
l'écouter ou que cela présente un quelconque intérêt...
C'est que l'on ait laissé continuer l'enregistrement — et donc la diffusion
— qui m'étonne. A priori, ça me serait quand même plus
utile que les quelques fois où j'ai pu voir le tirage du loto...
Tiens, par ce lien-ci, le supplément n'y est pas, ou plus. Mais par ce lien-là, il y est encore...
Tiphaine Samoyault : « J'en reviens à cette idée d'une orientation par Claude Simon de la lecture de son œuvre, de laquelle à un moment ou à un autre il faudra que nous nous affranchissions. Et notamment, je pensais, pour parler d'autre chose, un petit peu, à ses premiers textes. Il y a quand même eu toujours une opposition de Claude Simon, je crois, à la re-publication de ses premiers textes, ceux qui sont parus au Sagittaire et surtout ceux qui sont parus chez Calmann-Lévy qui sont encore plus introuvables que les premiers. Or, et ça j'ai apprécié dans votre travail d'éditeur, vous faites beaucoup d'allusions à la Corde raide, à la façon dont la Corde raide annonce, qui est d'ailleurs un très beau texte, annonce les... Vous n'avez pas essayé d'influer sur sa proposition, de proposer que ce texte soit, soit... Hein, parce que c'est une autre période, c'est une première période, qui ne figure pas [dans le volume Pléiade], et vous avez eu la chance...
Thomas Clerc : — ... Il est blackouté, hein...
Pascale Casanova : — La genèse d'une œuvre, c'est quand même très très très capital pour comprendre...
Tiphaine Samoyault : — Vous n'avez pas eu envie...
Thomas Clerc : — ... surtout aujourd'hui...
Alastair B. Duncan : — Bah, encore une fois, le choix était fait et je savais qu'il opposait une interdiction absolue de mettre les premiers textes, il n'en était absolument pas question, mais c'est vrai que j'ai...
Tiphaine Samoyault : — Mais jusqu'à quand ?...
Alastair B. Duncan : — Ah, ça... Faut voir... Mais c'est vrai que pour compenser j'ai essayé de faire ressortir les choses qu'il y avait dans ces textes et de donner un petit avant-goût de ce que seront ces textes quand on les aura...» (Extrait des Mardis littéraires du 16 mai, sur la Pléiade Claude Simon — les phrases de Thomas Clerc et de Pascale Casanova sont dites en même temps que les derniers mots de Tiphaine Samoyault, j'ai eu du mal à décoder...)
Jusqu'à quand ?, demande Tiphaine. Jusqu'à... maintenant. C'est une version de la Corde raide (1947) que j'ai trouvée je ne vous dirai pas où et qui me semble correcte, pour le souvenir que j'en ai, n'ayant pas d'édition ici. Sauf peut-être l'absence totale d'italiques que je trouve étrange (si quelqu'un pouvait vérifier...). En tout cas, je serais vous, je ferai une copie...
Dans Molloy, belle illustration de ce que disait Jean-Louis Chiss avant-hier de la nécessité du dégroupage des adverbes :
« Il a naturellement de très mauvaises dents, dit Py. Naturellement ? dis-je, comment naturellement ? Qu'est-ce que vous insinuez ? Il est né avec de mauvaises dents, dit Py, et il aura toujours de mauvaises dents. Je ferai naturellement tout ce que je pourrai. Cela voulait dire, je suis né disposé à faire tout ce que je pourrai, je ferai forcément toujours tout ce que je pourrai.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 141)
On voit bien, grâce au raisonnement poussé à l'absurde, que les deux emplois de l'adverbe naturellement sont de catégorie différente, le premier portant en effet sur le verbe, pouvant répondre au nom d'adverbe, le second portant sur un aspect de l'énonciation et de l'énonciateur, une formule de politesse comme « mais c'est bien normal, je ferai ce que je pourrai (puisque je suis dentiste, sans que ce soit exactement de par ma "nature") » — et répondant assez mal au nom d'adverbe... Mais alors comment l'appeler ?
Après des cours et des heures de travail au bureau en lorgnant le joyeux soleil de mai, je m'en vais à la fraîche pédaler et monter des marches (les deux, mais pas en même temps) en commençant un Sevestre récemment reçu, son premier. Et déjà, à nul autre pareil, son piqué, comme on dit de la photo...
« Paul empoche les papiers, jette un coup d'œil à la carte de fidélité et choisit de l'abandonner. Le vendeur éclate. Ses yeux clignent en hibou.
— Dites, monsieur (il lit) Paul Saulnier... Tout ça, enfin, vous allez vraiment vous supprimer ?
— Je peux vous retourner une question ?
— Pourquoi pas ?
— Vous savez, les baleines se suicident. Mais savez-vous pourquoi ?
— Ah ça, non ! dit le type, impatient de savoir enfin.
— Moi non plus. Mais il faudrait agir. Ça peut plus durer.
L'autre frémit, atteint. Contre toute attente, il avance soudain sa main ouverte vers Paul en saupoudrant des éclairs de sainteté dans ses pupilles mouillées. Très beau.
Ils se serrent la main droite.
Paul se détourne, donne son petit sac de plastique à sa main gauche et attrape la barre de la porte. Sur le point de sortir, il entend un grand cri.
— Ça marche, ça marche, regarde, Madeleine. On prend ce modèle.
Une des vieilles dames vient de vaporiser du gaz CS dans les yeux du vendeur. Écroulé par terre, la crosse du Smith et Wesson sortant de sa poche, pleurnichant, celui-ci se frotte les yeux, cherchant d'une main aveugle un morceau de tissu pour s'essuyer.» (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, Paris : Minuit, 1986, p. 18-19)
Tiens, par ce lien-ci, le supplément n'y est pas, ou plus. Mais par ce lien-là, il y est encore...
Tiphaine Samoyault : « J'en reviens à cette idée d'une orientation par Claude Simon de la lecture de son œuvre, de laquelle à un moment ou à un autre il faudra que nous nous affranchissions. Et notamment, je pensais, pour parler d'autre chose, un petit peu, à ses premiers textes. Il y a quand même eu toujours une opposition de Claude Simon, je crois, à la re-publication de ses premiers textes, ceux qui sont parus au Sagittaire et surtout ceux qui sont parus chez Calmann-Lévy qui sont encore plus introuvables que les premiers. Or, et ça j'ai apprécié dans votre travail d'éditeur, vous faites beaucoup d'allusions à la Corde raide, à la façon dont la Corde raide annonce, qui est d'ailleurs un très beau texte, annonce les... Vous n'avez pas essayé d'influer sur sa proposition, de proposer que ce texte soit, soit... Hein, parce que c'est une autre période, c'est une première période, qui ne figure pas [dans le volume Pléiade], et vous avez eu la chance...
Thomas Clerc : — ... Il est blackouté, hein...
Pascale Casanova : — La genèse d'une œuvre, c'est quand même très très très capital pour comprendre...
Tiphaine Samoyault : — Vous n'avez pas eu envie...
Thomas Clerc : — ... surtout aujourd'hui...
Alastair B. Duncan : — Bah, encore une fois, le choix était fait et je savais qu'il opposait une interdiction absolue de mettre les premiers textes, il n'en était absolument pas question, mais c'est vrai que j'ai...
Tiphaine Samoyault : — Mais jusqu'à quand ?...
Alastair B. Duncan : — Ah, ça... Faut voir... Mais c'est vrai que pour compenser j'ai essayé de faire ressortir les choses qu'il y avait dans ces textes et de donner un petit avant-goût de ce que seront ces textes quand on les aura...» (Extrait des Mardis littéraires du 16 mai, sur la Pléiade Claude Simon — les phrases de Thomas Clerc et de Pascale Casanova sont dites en même temps que les derniers mots de Tiphaine Samoyault, j'ai eu du mal à décoder...)
Jusqu'à quand ?, demande Tiphaine. Jusqu'à... maintenant. C'est une version de la Corde raide (1947) que j'ai trouvée je ne vous dirai pas où et qui me semble correcte, pour le souvenir que j'en ai, n'ayant pas d'édition ici. Sauf peut-être l'absence totale d'italiques que je trouve étrange (si quelqu'un pouvait vérifier...). En tout cas, je serais vous, je ferai une copie...
Dans Molloy, belle illustration de ce que disait Jean-Louis Chiss avant-hier de la nécessité du dégroupage des adverbes :
« Il a naturellement de très mauvaises dents, dit Py. Naturellement ? dis-je, comment naturellement ? Qu'est-ce que vous insinuez ? Il est né avec de mauvaises dents, dit Py, et il aura toujours de mauvaises dents. Je ferai naturellement tout ce que je pourrai. Cela voulait dire, je suis né disposé à faire tout ce que je pourrai, je ferai forcément toujours tout ce que je pourrai.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 141)
On voit bien, grâce au raisonnement poussé à l'absurde, que les deux emplois de l'adverbe naturellement sont de catégorie différente, le premier portant en effet sur le verbe, pouvant répondre au nom d'adverbe, le second portant sur un aspect de l'énonciation et de l'énonciateur, une formule de politesse comme « mais c'est bien normal, je ferai ce que je pourrai (puisque je suis dentiste, sans que ce soit exactement de par ma "nature") » — et répondant assez mal au nom d'adverbe... Mais alors comment l'appeler ?
Après des cours et des heures de travail au bureau en lorgnant le joyeux soleil de mai, je m'en vais à la fraîche pédaler et monter des marches (les deux, mais pas en même temps) en commençant un Sevestre récemment reçu, son premier. Et déjà, à nul autre pareil, son piqué, comme on dit de la photo...
« Paul empoche les papiers, jette un coup d'œil à la carte de fidélité et choisit de l'abandonner. Le vendeur éclate. Ses yeux clignent en hibou.
— Dites, monsieur (il lit) Paul Saulnier... Tout ça, enfin, vous allez vraiment vous supprimer ?
— Je peux vous retourner une question ?
— Pourquoi pas ?
— Vous savez, les baleines se suicident. Mais savez-vous pourquoi ?
— Ah ça, non ! dit le type, impatient de savoir enfin.
— Moi non plus. Mais il faudrait agir. Ça peut plus durer.
L'autre frémit, atteint. Contre toute attente, il avance soudain sa main ouverte vers Paul en saupoudrant des éclairs de sainteté dans ses pupilles mouillées. Très beau.
Ils se serrent la main droite.
Paul se détourne, donne son petit sac de plastique à sa main gauche et attrape la barre de la porte. Sur le point de sortir, il entend un grand cri.
— Ça marche, ça marche, regarde, Madeleine. On prend ce modèle.
Une des vieilles dames vient de vaporiser du gaz CS dans les yeux du vendeur. Écroulé par terre, la crosse du Smith et Wesson sortant de sa poche, pleurnichant, celui-ci se frotte les yeux, cherchant d'une main aveugle un morceau de tissu pour s'essuyer.» (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, Paris : Minuit, 1986, p. 18-19)