« C'est allongé, bien au chaud, dans l'obscurité, que je pénètre le mieux la fausse turbulence du dehors, y situe la créature qu'on me livre, ai l'intuition de la marche à suivre, m'apaise dans l'absurde détresse d'autrui. Loin du monde, de son tapage, ses agissements, ses morsures et lugubre clarté, je le juge, et ceux qui, comme moi, y sont irrémédiablement plongés, et celui qui a besoin que je le délivre, moi qui ne sais me délivrer. [...] L'homme aussi est là, quelque part, vaste bloc pétri de tous les règnes, simple et seul parmi les autres et aussi dénué d'imprévu qu'un rocher. Et dans ce bloc, quelque part, se croyant un être à part, est enfoui le client. [...]
Il n'est pourtant pas désagréable, avant de se mettre au travail, de se retremper dans ce monde massif et lent, où tout se meut avec la morne lourdeur des bœufs, patiemment par les chemins immémoriaux, et où bien entendu tout travail d'enquête serait impossible. [...] »
(Samuel Beckett, Molloy, p. 150-151)

Quelques pages de Molloy commentées ce matin, pendant qu'il pleuvait des seaux, sont très sombrement belles. Mais peut-être pas si mystérieuses que cela. La beauté formelle et sonore, alliée à certain tour métaphorique, nous propose une introspection oniro-ésotérique, fort proche en même temps d'une description freudienne de l'inconscient — passée en contrebande. Verdict probable : Moran est schizophrène...

De 12h30 à 12h45, je suis devant un document Writely, attendant que David se connecte de Taiwan pour lui poser des questions sur une photo que je viens d'insérer. Mais la simulation d'exercice interactif et non automatique a ses limites : David ne se connecte pas (et même deux heures après, quand je regarderai l'historique des modifications, il ne sera pas passé). Sans doute n'aura-t-il pas eu le temps, il aura dû écarter cette démonstration qui était d'ailleurs en marge de son programme...
À 12h47, je suis dans la rue pour aller avec T., Christine et Thomas déjeuner chez Peter, au French Dining. On nous y propose une froide soupe de poivron (excellemment crémeuse) et de l'estouffade d'agneau (couteau inutile). Il est question de l'exposition sur Antonin Raymond qui va enfin avoir lieu, à Philadelphie d'abord, mais aussi des capacités des appareils photo, de la venue de ma sœur l'hiver prochain, enfin la conversation, quoi.
Puis T. et moi allons chacun chez un coiffeur différent pour nos cheveux respectifs. Ensuite, je fais des courses à Miuraya. Dans une boutique de dévédés, je trouve The Avengers (1998) à 690 yens, avec Uma Thurman, Ralph Fiennes et Sean Connery que nous regarderons le soir-même, amusés par cette quintessence du flegme et de l'humour britanniques, et par un formalisme graphique et architectural qui s'inspire directement des séries classiques de Chapeau melon et Bottes de cuir — série totalement inconnue au Japon où peu de productions anglaises ont été diffusées.
Allez, je retourne Villa Godin... Faut que je me dépêche, Cécile vient de m'écrire que par hasard nous l'avions commencé en même temps et qu'elle l'a déjà fini.