Journal LittéRéticulaire

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vendredi 30 juin 2006

Personne ne remarque le nouveau guerrier

Ça faisait déjà un bon moment (quelques années) que j'en avais ras-le-bol de Jean Daniel, de sa faconde et de sa stature, sans rien dire à personne. Il semblerait que j'aie trouvé des copains...

Cette semaine, et encore ce matin, j'ai retiré un certain nombre de fils RSS de mon agrégateur, principalement issus de médias traditionnels, pour en ajouter soit de plus individuels (et littéraires) soit de plus ramasseurs, comme Wikio. Je ne vais pas tous les citer, les littéraires, je les mets en observation et on verra dans les jours et les semaines à venir. La montée en puissance du web m'intéresse énormément mais plus encore de savoir ce dont elle accouchera dans les domaines des lettres : réelles chaînes de dialogues et de solidarités créatrices et critiques, guerres de tranchées entre clans manipulés (volontairement ou non) par des grands médiateurs sortis des télés et des magazines (style Assouline ou Schneidermann), recréation de domination des masses (amplifiée) par des médias qui auraient réussi leur reconversion. Ou tout à la fois...

Encore une sérieuse avancée dans la préparation d'un gros dossier administratif. Le mélange permanent d'informations en japonais et en français oblige à beaucoup d'attentions et de vérifications. Et puis les normes de typo ou de biblio varient aussi. De vrais casse-tête. D'ici une semaine, ça sera bouclé. Après, ça partira dans les hautes sphères de la hiérarchie. D'où une certaine fébrilité, voire un léger relâchement dans le JLR. J'ai aussi pas mal de courrier en retard. Pardon à ceux qui pourraient passer par ici pour voir si j'existe encore... La chaleur ? Je n'y fais même pas attention !

Dans le train, deux brins de tristesse, l'un de n'encore pas voir le Fuji — à se demander s'il est encore là —, l'autre de finir encore un livre, et que ce soit un Sevestre.
« Vers quatre heures du matin, le quartier est en alerte. Des pompiers au casque nickelé cavalent dans l'allée. Paul dévale trois marches en tentant de s'arracher la minerve ou le plastron et finit par dégringoler le reste de l'escalier la tête la première.
Il se traîne jusqu'à la porte, se recoiffe de la main et rejoint, malgré son accoutrement, malgré son odeur, l'attroupement qui bourdonne et s'active devant la maison voisine. Dans l'agitation, personne ne remarque le nouveau guerrier. Les informations circulent. Gélase a tenté de se suicider.»
(Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 139-140)

Tout à l'heure, j'ai enregistré le dernier épisode de l'Aiguille creuse, puis j'ai entendu quelque chose de positivement bien sur le comique dans la poésie contemporaine, sa nécessité pour certains. C'était Jean-Michel Espitallier qui déballait sa Caisse à outils chez Veinstein. Faudrait citer, mais vu le programme de l'Institut ce week-end, je ne sais pas si j'en aurai le temps. On verra.

jeudi 29 juin 2006

La bronzée lui fait monter la moutarde

« Vous m'avez donné envie d'arrêter de voter Front national », dit une dame à Jamel Debbouze.
Il peut en être fier, en effet.

Au séminaire de cinéma, question sur les convictions altermondialistes de Martine dans Les Poupées russes. On re-visionne et on écoute. On se souvient que Martine (Audrey Tautou) avait déjà un petit caractère à pas se laisser marcher sur les pieds (Cf. L'Auberge espagnole), on la voit maintenant galérer entre deux âges, avec un gamin à charge. Un beau jour, elle annonce à Xavier qu'elle doit aller à Porto Alegre pour le Forum social. Et Xavier de garder le petit Lucas, qui n'est pas son fils, mais bon, il peut bien faire ça pour elle. Sauf que c'est quand même pas évident et que quand elle revient, il est plutôt fatigué. Du coup, la bonne humeur internationaliste de la bronzée lui fait monter la moutarde. On apprécie le décor de l'appartement de Martine, tout en tissus et objets ethniques, comme on dit au Japon — à des années-lumières des grandes marques de Celia et du chic discret de Wendy. Sautillante, Martine énumère les pays représentés, trouve ça fantastique en soi... Mais une douche d'ironie la cueille à froid : « Et vous vous êtes tous mis d'accord pour sauver le monde qui court à sa perte ? », dit Xavier, torchon à vaisselle bien en main. Pour des étudiantes qui ne connaissent l'altermondialisme au mieux que comme un mouvement de mode ou une destination touristique, ça va faire du boulot. On est là pour ça. Bien sûr, je n'ai pas d'avis à donner, je dois juste faire ressortir ce que le film contient.
La semaine prochaine, faudra voir pourquoi Wendy fait un puzzle. Fastoche...

Moi, ça y est, j'ai l'air fin. L'Alamblog est débloqué et mon commentaire est en ligne. Aussi beau que je le disais hier. Pas sûr qu'Éric Dussert soit remonté jusqu'ici... Je pourrais peut-être encore discrétos effacer ça, ou maquiller le coup... Mais comme vous le pensez sans doute, ça manquerait de panache. Alors non, faut assumer, je n'ai rien à retirer du billet d'hier. Et j'espère que ça le fera sourire.
Les problèmes qu'il invoque sont encore mis sur le dos des PC... D'où retour envisagé au Mac. C'est encore cette fausse guerre, ce cliché avec lequel il faudrait en finir. Il y a une telle gamme de qualité et de prix dans les PC que ça ne veut rien dire du tout. Faudrait savoir si c'était une sous-sous-marque ou une grande marque, par exemple. Moi, ça fait plus de quinze ans que j'ai des PC et je n'ai jamais crashé un disque dur. C'est comme si on disait qu'on avait essayé du vin rouge (sans dire que c'était du Kiravi et du Gévéor) et que maintenant — basta l'ulcère ! — on allait revenir au Sauternes !

« Au sixième pastis, Gélase marmonne, s'empêtre dans un charabia, déglutit, s'aère les dents, fait un peu de salive, rince sa langue et finit par balbutier que, s'il collectionne les mots, Paul, en revanche, collectionne les inconvénients et, comment dire, lui assèche la bouche.» (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 121.)
C'est aussi ce qui m'est arrivé quand après une journée bien tiède, trois cours, une heure de discussion sur un dossier administratif, trente minutes de transpicyclette et vingt autres de marches à force 9. Depuis, j'écluse verre sur verre, avec, dans chaque, quelques gouttes de pastis, pour parfumer. Mais ça commence à faire, quand même...

mercredi 28 juin 2006

Contrebalances des nerfs à fleur

Légers arrangements avec la contradiction.
« Et ça vous descend un petitéditeur à combien de mètres, ce calibre ? » Tel est le commentaire plutôt sympa, je crois, que j'ai déposé hier sur le très récent blog L'Alamblog, en manière de clin d'œil et de bon accueil dans la communauté... Mais mon commentaire ne s'est pas affiché et un message me disait qu'il apparaîtrait ultérieurement ou quelque chose comme ça. Depuis, je ne l'ai pas vu.
Je ne vais pas me sentir brimé pour si peu mais je me demande ce que cela signifie. Si c'est un problème de temps ou si c'est un problème de sélection. Cela ne revient sans doute pas au même, mais possède un élement commun : la réserve, la méfiance a priori. Mais est-ce le fait d'Éric Dussert, l'auteur du blog (et pas un débutant dans l'internet), ou d'un intermédiaire chargé de maintenance blogale ?...
Si c'est un choix, question qui se pose aussi avec d'autres blogs ces derniers temps, je me demande à partir de quel niveau d'autorité du commentateur ou de quel niveau de qualité du commentaire il sera décidé de mettre en ligne. Comme toute entrave au principe du commentaire direct, cette sélectivité réintroduit de l'élitaire dans le réticulaire (Finkielkraut peut donc se rassurer) et marque une incompréhension des possibles offerts à la parole libre, voire une volonté de continuation du monde comme avant. C'est ce que j'appelle alors de légers arrangements avec la contradiction.
Ceci dit, le commentaire va peut-être apparaître demain, ou la semaine prochaine... Et j'aurai l'air fin avec ma montée au créneau... D'autant qu'il apparaîtra trois fois puisque je viens de réessayer pour ultime vérif, et lire : Votre commentaire a été envoyé. Il sera en ligne bientôt. Mais ça aussi, c'est dans le code génétique du blog, la réactivité. Une réactivité relative : j'ai vingt-cinq kilos de fontes à soulever pour chaque appui sur les touches espace et envoi. Fontes faites de doute et de respect, contrebalances des nerfs à fleur.

Pour se calmer et réfléchir (à défaut de boire frais, ce qui n'y a rien fait la semaine dernière), rien de tel qu'Antoine Emaz ! Beau texte de lui sur Gérard Titus-Carmel, chez Remue.net.
« Chaque poète, pour peu qu’il ne considère pas la langue comme une ludique tour d’ivoire, se retrouve à devoir mettre en scène ses ombres, qu’elles viennent du dedans ou du dehors, fantômes de l’histoire ou de son histoire. Le registre choisi ensuite peut être très divers, mais reste la question d’écrire pour l’autre, au moins autant que pour soi, sinon le journal intime serait suffisant.»

Ma journée dans tout ça ? Rien d'extraordinaire. Des cours. Du bureau. De la chaleur et donc de la climatisation.
Ah si : je suis revenu à la maison vers 14 heures pour accueillir un réparateur de gaz de chauffage. Même si ce n'est plus de saison. Des deux arrivées de gaz de chauffage, une dans la chambre, une dans le salon, l'une a brusquement cessé de fonctionner en avril, si je me souviens bien, quand chauffer était encore quelque chose qui pouvait faire plaisir... Comme je discutais en même temps avec un collègue, je n'ai pas pu voir où allait le réparateur pour couper le gaz et remplacer la pièce défectueuse. Dommage, j'aime bien savoir. Il a mis une valve automatique, plus moderne. On a fait un essai, ça chauffe. Quelle horreur ! Vite, coupez !
Puis je suis remonté au bureau pour continuer avec David l'amélioration des pages web de notre département. Ça aussi j'aimerais bien le mettre sous Dotclear, cet été. Mais il y a déjà tellement de choses à faire cet été...

Tiens ! Le Tigre passe à Bourges...

mardi 27 juin 2006

Rapport 1 à 100, perdu d'avance

Rangeant des documents pour préparer mon barda hebdomadaire, je remets la main sur le livre oublié de Philippe Vasset, Bandes alternées. Du coup, filant sur les rails parallèles du shinkansen, qui théoriquement se rejoignent à l'infini, je le reparcours et l'achève, avec un peu plus de considération pour la fin que pour le début. Encore, cette considération est-elle plus pour l'originalité d'associations de mots et de bribes descriptives qui accompagnent le retour d'un thème déjà exploité dans son livre précédent (les réseaux, les flux), que pour l'histoire prêtée à des personnages translucides et nombreux qui m'ont indifféré d'un bout à l'autre du livre.
Je vois un peu mieux le projet du livre, mais je n'y adhère pas. Peut-être était-ce en quelque sorte voulu par l'auteur.

« Au ras du sol, en haut des murs et dans tous les recoins et anfractuosités de la structure sont placés de petits hauts-parleurs qui diffusent en permanence des conversations téléphoniques, des appels à toutes les voitures, des programmes de radio, des messages de services, des avertissements, des rappels à l'ordre et des centaines de bruits habituellement inaudibles : sifflements de l'électricité et des communications téléphoniques, grésillements des ondes émises par les satellites et les objets spatiaux, craquements et grincements des ponts et des immeubles soumis aux assauts du vent, ronflements du gaz et du pétrole criculant dans les oléoducs. Toutes ces émissions sont interceptées en direct : on passe de l'une à l'autre de manière aléatoire.» (Philippe Vasset, Bandes alternées, p. 97-98)

Encore une fois, alors que la météo nationale prévoyait la pluie, le ciel se dégage et tiédit. Comme on dit avec David en fin d'après-midi, ça pègue. Avant ça, deux cours comme deux cours, pas spéciaux. Si ce n'est l'impression que j'ai de plus en plus d'un manque de formation des étudiants à la complexité du monde. C'est quand même pas à moi de tout faire ! Pour le cours de conversation, il fallait préparer en visitant le site du Patrimoine mondial et choisir trois biens (c'est le vocable consacré) à présenter. Il y a un petit côté touristique et écologique qui leur plaît bien (et le site est très bien fait). Mais qu'on leur demande comment ça tient, une telle entreprise, de quoi, de qui ça dépend, de quoi ça vit, si ça fonctionne comme n'importe quelle entreprise, et c'est l'apanique (l'apathie panique). Ce sont justement les parties du site qu'ils n'ont pas visitées, comme si le rouage, la machine, cela n'était pas en soi intéressant. Il y en a même qui croyaient que ça sert à gagner de l'argent avec les touristes...

Corollaire récurrent. Comment lutter contre la doxa de la superficialité que popularise la navigation sur Internet (30 millions d'occ.), alors qu'il devrait s'agir d'exploration dans l'internet (308.000 occ.) ? Rapport 1 à 100, perdu d'avance... Pourtant, troquer la surface pour le volume, s'y habituer, avec tout ce que cela entraîne, en sémantique et en pratique, serait, je crois, un des enjeux essentiels de la formation des nouvelles générations — pour avoir des citoyens pensants plutôt que des machines consommantes. Sinon, dans cinquante ans, le monde appartiendra à ceux qui commanderont aux ingénieurs de l'internet de surface, alors même que tout sera disponible, merveilleusement caché par l'évidence de la présence, comme la Lettre volée. À moins que déjà...

lundi 26 juin 2006

Teints du gris des vitres

Y avait pas un truc à faire, le 26 juin ? J'ai cette question comme une sensation toute la matinée. À moins que ça soit un résidu de rêve. Ou alors un truc super important pour la fac — que je vais devoir faire un rapport pour m'excuser d'avoir oublié. Mais non, si c'était le cas, je l'aurais écrit dans mon agenda. Dans le domaine littéraire ou historique, je ne vois pas non plus... Et j'ai beau me dire qu'il n'y a qu'à laisser tomber, je laisse tomber et j'essaie de faire autre chose, j'y arrive progressivement, et les choses à faire ne manquent pas, mais la petite sensation joue à cache-cache, fait bip-bip, se met en filigrane, revient chaque fois que je vois la date sur une page. Et me voilà parti sur le calendrier des conférences de la MFJ et de l'IFJT pour revérifier, mais rien. Ça doit venir de la nuit, j'ai dormi profond et me suis réveillé tout enkylosé du côté gauche, dans le dos. Je faisais des moulinets, aussi, toute la matinée. Moulinet, 26, moulinet, 26, moulinet, 26, etc., et puis il a bien fallu passer à autre chose.

Ai bravé des petites gouttes pas bien méchantes pour acheter de l'agneau à Hanamasa. Avant, il n'y en avait que du congelé, pas mauvais, mais maintenant du frais, c'est meilleur (quoique... ça doit être du décongelé aussi...). Je l'ai poêlé aux fines herbes pendant que T. préparait de la laitue sautée, assaisonnée avec différentes graines. Autrefois, on mangeait toujours la salade cuite. Je ne sais pas quand ça a commencé, d'en manger cru ? En tout cas, c'est très bon. (Et ce n'était pas la première fois.)

On se sépare, je continue à l'ordinateur et on se retrouve au 4e étage du centre de sport de Shibuya vers 16 heures. Pendant qu'on pédale, ou tire ou pousse des poids, ou qu'on s'essuie en bavardant ou en ne faisant rien, on voit juste en face, à quelques mètres, des voitures et des camions qui font la queue sur une bretelle surélevée d'une des routes circulaires de la ville, ils sont à l'arrêt ou avancent lentement et on a bien le temps de les voir un par un, ou une par une, teints du gris des vitres, la plupart rentrant sans doute du travail, habitués à passer là tous les jours et à voir ces tarés qui s'excitent sur des machines de gym derrière les fenêtres du building, ou ces deux-là avec leur serviette autour du cou, debouts à me regarder, pensant peut-être que pour le bain, les bains, sauna, etc., sentant alors le bien-être d'une eau propre qui coulerait à la place de leur sueur de siège auto, oui, ils feraient bien un stop, mais bon...
Ici, c'est tout le contraire du centre de Nagoya, qui est sans aucune fenêtre et où je ne parle jamais à personne.

« "Nous, 7 juillet 1982", suivent trois pages de photos de mariage, certaines découpées (Gélase, amputé du bras droit ou de la main qu'il donnait à sa femme, sourit sous un arbre sans tronc, devant une voiture sans capot avant) [...] » (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 90) — le récit étant possiblement assumé par Paul, qui est infirme, l'auteur a subtilement glissé à de nombreux endroits du texte des vocables évoquant l'amputation ou la privation d'un membre, sans les souligner ostensiblement, sauf ici peut-être, par redondance.

« Il fourrage, sent la bâche de plastique au bout des doigts, la pince, la tire, la déchire et enfonce plus profondément la main. Bientôt, il palpe des feuilles de papier qu'il écarte : c'est l'inventaire. Puis il réussit à agripper un objet et, de toutes ses forces, l'arrache à la terre. C'est la minerve au col blanc. Il fait trop beau.
— Dites donc, c'est pour une cénesthésie ? »
(Ibid., p. 94) — excellente apostrophe, qui me rappelle que Molloy utilisait aussi le mot... Puis, à la même page :

« Gélase se vexe du mauvais esprit de Paul. Bientôt, ils n'auront plus rien à se dire. Ils vont rester sur leur quant-à-soi.»

dimanche 25 juin 2006

En serai-je jamais capable ?

Prises de tête dominicale.
Amertume et effarement des échanges privés, avec Bartelbooth et Arte. En arriver là. Sans doute en ai-je ma part.
Les dés sont jetés. Ils sont libres. Les dés aussi.
Finalement, je n'écris à personne. Peur de mes mots.
D'ailleurs, mon Journal ne doit être un enjeu pour personne d'autre que moi-même.

Journée à remplir d'importants documents administratifs, sauf une petite heure passée en compagnie d'Étienne, venu donner quelques conseils de diététique et demander à T. sur quoi porte sa thèse — justement, il y en a un exemplaire, six kilos, à soupeser et feuilleter.

Sur une info de Fabula, je repasse sur le site de l'ADPF, ce que je n'avais pas fait depuis un moment, pour voir et télécharger le livret sur Gracq préparé par Michel Murat.
Dans la semaine, David m'avait offert deux des derniers volumes, le Djebar et l'Échenoz, arrivés jusqu'à lui via l'Alliance. Ça fait maintenant une belle collection !

Plus tard, attendant que l'imprimante finisse, le nez à la fenêtre, je m'aperçois que le citronnier — ravagé, dévasté, élagué en catastrophe le mois dernier — a de nouvelles pousses. Espoir, comme parfois les reprises.
Puis je recroise Étienne dans la rue, c'est le soir, il vient par ici pour une sayonara party. Oui, il y en a qui quittent définitivement le Japon. Il faut les saluer. En serai-je jamais capable ?

samedi 24 juin 2006

Comme par nous mais malgré nous

Premier samedi de l'été, sans cours matinal. Je me remets doucement de Molloy... Chaque jour, je l'oublie un peu, et ce n'est pas facile. Je reviens à moi. Vous ne pouvez pas savoir.

Avec T., on va faire un petit tour aux soldes de Sun Motoyama, c'est cyclique et à Yurakucho, dans le Tokyo Int'l Forum, dans les soutes du vaisseau. Avant 11 heures, pas trop de monde. Elle en rapporte deux chemisiers et un pantalon, moi une chemisette et une chemise. Le tout en lin.

À 13 heures, déjeuner avec Manu au Saint-Martin. Il vient dans le quartier pour la Fête de la musique à l'Institut, décalée de trois jours pour convenance nippone. Un bon moment, entre le poulet et la frite, pour parler boulot, famille, et un peu blog aussi. Lui non plus ne comprend pas, de temps en temps, les dissensions qui se produisent comme par nous mais malgré nous.
Passage à l'Institut, j'y reviendrai demain. Là, on va sortir pour la soirée. La suite demain.
Pour le ciel, je vais radicaliser un peu la démarche.

Le lendemain.
Notre amie Marguerite, connue par Christine il y a peu, nous avait invités à prendre l'apéritif avant d'aller au restaurant Benoit. Nous avons ainsi pu découvrir que certains ambassadeurs ont une idée intempestive, voire antique, de l'hospitalité, sans gardien ni contrôle, sans protocole ni condescendance. Qu'il est dommage que nous nous rencontrions si tard ! Car dans une semaine, après quatre ans à Tokyo, elle et son époux seront de retour à Paris. Où nous nous reverrons sans doute. Bien sûr.
On offre des chocolats belges.
Il y a d'immenses bouquets de lys et nos deux amis n'aiment pas ça, leur puissance entêtante. Elle a une grande photo de Beckett dédicacée par le photographe. Il est beau.
C'est dur d'en sortir. De décrocher.
Aoyama la nuit, en face de l'université, immeuble La porte, 10e étage, restaurant Benoît, du groupe Ducasse, sur deux étages, notre table est au 11e, contre la fenêtre. Gaspacho au thon et petite gelée de cochon en entrée, filet de bœuf de Hokkaido. Tout est excellent (y'a intérêt). Le homard de T. n'est pas qu'un médaillon. Le saint-julien est tellement bon qu'on ne le sent pas passer et qu'il ne m'occasionnera aucune crispation ni douleur de tête. Pour la conversation, je ne peux rien en rendre, trop débridée. Sinon qu'en discutant avec le maître d'hôtel, après les desserts, celui-ci parle à un moment des métiers de l'hospitalité. Les deux mots ensemble, c'est la première fois que j'entends l'attelage. Ça fait réfléchir.

vendredi 23 juin 2006

Spécial Assia Djebar !

Son discours de réception, hier. Extrait :
« L’écriture m’est devenue activité souvent nocturne, en tout cas permanente, une quête presque à perdre souffle... J’écris par passion d’« ijtihad », c’est-à-dire de recherche tendue vers quoi, vers soi d’abord. Je m’interroge, comme qui, peut-être, après tout, comme le héros métamorphosé d’Apulée qui voyage en Thessalie : sauf que je ne veux retenir, de ce prétentieux rapprochement que la mobilité des vagabondages de ce Lucius, double de l’auteur, mon compatriote de dix-neuf siècles auparavant...
Est-ce que, me diriez vous, vous écrivez, vous aussi, métamorphosée, masquée et ce masque que pourtant vous ne cherchez pas à arracher, serait la langue française ?
Depuis des décennies, cette langue ne m’est plus langue de l’Autre — presqu’une seconde peau, ou une langue infiltrée en vous-même, son battement contre votre pouls, ou tout près de votre artère aorte, peut-être aussi cernant votre cheville en nœud coulant, rythmant votre marche (car j’écris et je marche, presque chaque jour dans Soho ou sur le pont de Brooklyn)... Je ne me sens alors que regard dans l’immensité d’une naissance au monde. Mon français devient l’énergie qui me reste pourboire l’espace bleu gris, tout le ciel.»


Dans Le Monde du 22 :
« L'Algérienne Assia Djebar, première personnalité du Maghreb élue à l'Académie française, a évoqué son attachement fusionnel à la langue française, lors de sa réception, jeudi 22 juin, sous la Coupole. Le français, "lieu de creusement de mon travail, espace de ma méditation ou de ma rêverie", "tempo de ma respiration au jour le jour", a-t-elle résumé lors de son discours d'entrée à l'Académie.
Cette entrée honore les écrivains maghrébins, se sont félicités, à Tunis, des écrivains tunisiens. "C'est la femme qu'il fallait à l'endroit qu'il fallait", s'est réjouie la romancière Massouda Boubaker, souhaitant qu'Assia Djebar "serve l'identité et la cause arabes en renforçant les liens entre Orient et Occident". Pour le président de l'Union des écrivains tunisiens, Sallaheddine Boujah, "honorer un écrivain algérien sert la littérature française, mais aussi la littérature maghrébine en raison du nombre d'écrivains maghrébins qui produisent en français, ce qui représente un phénomène international".
QUATRIÈME FEMME SOUS LA COUPOLE
À 69 ans, Assia Djebar, qui figure parmi les classiques de la littérature maghrébine d'expression française, est l'auteure d'une quinzaine de romans, pièces de théâtre et scénarios. De son vrai nom Fatima Zohra Imalayène, fille d'un instituteur, née à Cherchell, en Algérie alors sous domination française, elle a évoqué dans son discours l'"immense plaie" infligée par le colonialisme aux peuples colonisés.
Peu connue en France, son œuvre, commencée en 1955, à l'âge de 19 ans, avec
La Soif, défend l'émancipation des femmes musulmanes. Première musulmane admise à l'Ecole normale supérieure de Paris en 1955, elle enseigne depuis les années 1990 la littérature française aux États-Unis.
Avec Assia Djebar, élue le 16 juin 2005 au fauteuil du juriste Georges Vedel, dont elle a prononcé l'éloge, quatre femmes siègent à l'Académie française. L'helléniste Jacqueline de Romilly a été élue en 1988, l'historienne Hélène Carrère d'Encausse en 1990 et l'écrivaine Florence Delay en 2000. Première femme élue à l'Académie en 1980, Marguerite Yourcenar est décédée en 1987.»


Dans Jeune Afrique, le 18 juin, Assia Djebar, le sabre avant le sacre, par Dominique Mataillet :
« Siéger à l’Académie française, c’est adopter un accoutrement distinctif composé d’un bicorne, d’une cape et du célèbre habit vert, dont les caractéristiques furent fixées au lendemain de la Révolution, sous le Consulat. La traditionnelle épée, quant à elle, fut alors interdite, au nom de l’abolition des privilèges, avant de reprendre ses droits à la Restauration. À sa création en 1635, sous Louis XIII, l’Académie faisait en effet partie de la Maison du roi, ce qui autorisait les gens de lettres qui la composaient à porter l’épée…
La tradition veut aujourd’hui que cette arme toute symbolique soit offerte au nouvel académicien par ses amis. Présidé par Jean Daniel, le directeur du
Nouvel Observateur, un comité d’honneur avait été constitué pour financer celle d’Assia Djebar, élue le 16 juin 2005 et qui fera son entrée officielle sous la Coupole le 22 juin prochain. Le magnifique objet remis le 15 juin à l’écrivaine algérienne lors d’une cérémonie organisée à l’Institut du monde arabe ne manque assurément pas de symboles. Sur le sabre oriental du XVIIIe siècle déposé entre ses mains par l’historien Pierre Nora, qui avait présenté sa candidature l’an dernier, ont été gravées les trois lettres pax (« paix » en latin) entre ses initiales en arabe. Répondant aux divers hommages qui lui ont été adressés, l’auteur de La Soif — son premier roman publié chez Julliard en 1957, alors qu’elle n’avait que 19 ans — a confié qu’elle a choisi ce mot pour rappeler quelle épreuve avait été pour elle, comme pour tous ses compatriotes algériens, la sombre décennie 1990.
Assia Djebar, qui fêtera ses 70 ans le 4 août et enseigne aujourd’hui la littérature francophone à la New York University, a vu un heureux présage dans le fait d’être la cinquième femme à rejoindre la « Vieille dame du quai Conti ». On sait que le chiffre 5, hamsa en arabe, représenté par la célèbre main de Fatma, est considéré comme le porte-bonheur par excellence au Maghreb.
Juges éclairés du bon usage des mots, les académiciens ont pour principale activité de travailler à leur fameux Dictionnaire. Le terme sur lequel devra plancher Assia Djebar, qui a consacré une bonne partie de son œuvre aux questions d’identité, ne pouvait être mieux choisi : repère.»


Fait soif, après tout ça. D'autant que ce n'est pas fini. Ce matin, pendant que je manipulais mon extincteur, une correspondante m'a gentiment envoyé l'article de Sloterdijk dont je parlais hier (j'y reviendrai demain, sinon ça va faire trop). Au sport, du nouveau villa Godin (et c'est beau), et ma descente à 69 kilos. Au déjeuner, bonne rigolade avec David, mais pas au sujet du JLR. À 15h15, un étudiant passe chercher mon transfo pour changer du 100 V en 220 V et récupérer les numéros de téléphone qu'il a laissés dans le portable qu'il utilisait en France (au moins pour ça, il a eu besoin de moi...). Puis c'est le shinkansen, en écoutant notamment Catherine Malabou et Marc Goldschmit parler de Derrida avec Finkielkraut (plutôt bien, y aurait matière à citer...). Enfin le dîner avec T. — qui a fait du vélo sans moi cet après-midi (ça s'est bien passé, dire ouf !) — suivi de la lecture in extremis de la page de JCB datée d'hier, une merveille. Merci.

« Il a vu des endroits où le terrain plisse et ondule, entraîne irrépressiblement croix et bustes, jardinières et marbres, comme une marée lente et puissante. Il a vu des racines desceller des jointures de ciment, soulever des pierres tumulaires, insinuer leurs tentacules crochues et noueuses dans les caveaux, faire sombrer des chapelles et reléguer la pierre au limon. Depuis, Gélase nourrit une vision désabusée du monde. La longévité du travail humain, la vie après la mort, des légendes, oui. L'ortie et la mauvaise herbe l'ont atteint en profondeur. Qu'on lui donne une tondeuse à moteur variable [...] » (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 69 — un livre qui a vingt ans !)

jeudi 22 juin 2006

Du chasseur primitif dans le footballeur

Inspiré par une actualité récente, François Bon nous propose ce beau texte dans lequel il prend ses distances avec la communauté des commentateurs.

Repassant sur le site de Livres Hebdo pour y voir le blog que François pointait (blog qui n'est peut-être pas encore à sa vitesse de croisière), j'ai cliqué sur un lien vers une Chronologie de l'édition française de 1900 à nos jours, me demandant ce qu'elle pouvait receler. J'ai essayé Sagittaire parce que c'était la première maison d'édition de Claude Simon et le résultat est plutôt intéressant. Pia ne donne rien, mais Paulhan, oui. Gallimard donne 37 pages de résultats (366 articles) qui finissent (actuellement) en avril 2006 avec le décès de Jean Grosjean. Pauvert a 44 notices. Régine Deforges sort redorée. Pour Minuit, 6 pages et clairement le tournant de 1954-55, avec départ de Georges Lambrichs et arrivée d'Alain Robbe-Grillet. Pas d'entrée à "nazi" mais une cinquantaine de résultats pour "Occupation" et 19 pour "épuration". L'interrogation par date est aussi possible, par exemple 1913, année de naissance de Claude Simon, ou 1968, au hasard.
Remerciements et félicitations à Pascal Fouché pour cet outil performant dans son genre (listes succintes, travaux d'approches).

Très belle perle au séminaire de cinéma — ça nous réveille presque des torpeurs que provoquent les pluies. Dans son plan de rédaction, une étudiante a écrit qu'elle allait parler de « La scène de l’aventure avec la vendeuse et la fonction trigonométrique.» J'ai cherché à me souvenir s'il était question de trigo dans les Poupées russes, et comment Klapisch aurait casé ça. Irritation des sinus ? Angle mort en voiture ?... En fait, ce n'était que la conséquence d'une consultation trop rapide du dictionnaire. Elle voulait parler de 三角関係 (sankaku kankei), ménage à trois, ou relation triangulaire... On a vu pi !

Dans Le Point, article assez élaboré sur les blogs... mais toujours sous l'angle (si je puis dire) du jeunisme phénoménal. En fait, j'y cherchais ce que je venais de lire sur le magazine papier : un entretien avec Peter Sloterdijk, sur le football. Il y dit des choses passionnantes sur la survivance du chasseur primitif dans le footballeur, sur le temps des héros devenu temps des stars, sur l'obscénité des comportements des joueurs après le but. Et une différenciation anthropologique hommes-femmes qui ne sera peut-être pas du goût de tout le monde... Mais sur le site, c'est payant...

Pour finir, avant de rentrer dîner, le Mix des Miscellanées de Mr. Schott de dimanche sur France Culture, c'est très réconfortant. Cela s'accorde juste à mon esprit d'énumération et de nomenclatures, et ça me change de la terne lecture de Thomas de Quincey la veille.

mercredi 21 juin 2006

Écran de courtoisie

À ressentir. En ligne, le Frisson esthétique. Belle typographie, quelques textes de bonne facture. Celui de Jacques Signoret, par exemple. En revanche, impossible de frissonner aux banalités qu'enfile Régine Deforges — la sincérité n'est pas tout. Au total, plutôt une revue avec une coloration d'histoire littéraire fin XIXe (Jean Lorrain, Remy de Gourmont, Maurice Rollinat, ou l'intéressant article de Francesco Viriat sur le Jammisme). Et des inédits de contemporains qui écrivent... à l'ancienne. Rien qui innove ni qui dérange. En bref, une revue inutile d'agrément, pour table à revue, pour écran de courtoisie.
Des revues en ligne, j'en ai déjà signalé d'autres, plus ou moins chouettes, depuis le temps. Mais l'arrivée (enfin) sur le web de Livres Hebdo devrait être en soi un événement. Je suis allé voir si le contenu transformerait l'essai...
À part que Fred Vargas et Benoîte Groult sont dans les 10 meilleures ventes, qu'y ai-je appris ? Que Guillaume Durand abandonne I-Télé... « où beaucoup le voyait (sic) déjà présenter une spéciale présidentielle ». Et ça continue plus bas, quand Charles Webb « avait défrayé la chronique en se faisant évincé (sic) de son domicile »... Plus bas encore, « Zadie Smith [...] a été récompensé (sic) »... Le magazine qui se veut une référence pour les chiffres du livre ne l'est certes pas pour les lettres...

Ici, une journée somme toute banale, avec deux cours, un déjeuner — où ce qu'on appelle ici hamburger pisse de l'huile —, puis une après-midi studieuse avant le sport. De l'Alain Sevestre pour accompagner la transpicyclette. Et un peu de Meschonnic après le dîner.

« Tout à l'heure, il a pris une douche et jeté serviette et savon à la poubelle. Dans le jardin, la terre remblayée sur les meubles s'est élevée d'un bon mètre par rapport à l'ancien état des lieux. Les prochaines pluies tasseront ce gros ventre.» (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 60)
Justement, on annonce quatre jours de pluies...

« Toute ma vie est dans mes poèmes, mes poèmes sont le langage de ma vie. C'est par eux que je vais d'inconnu en inconnu. Ils me font plus que je les fais. Et ils sont reconnus par ceux qui sont du même côté du langage, du même côté de la vie que moi. Un poème, pour moi, ne raconte pas d'histoires. Mes poèmes sont les condensations du sens de ma vie. C'est pourquoi ils tiennent moins de place que le reste de mon travail, mais c'est eux qui me font traduire la Bible comme je traduis, qui me font penser le langage, la poésie, la traduction comme je fais. Pour moi, un poème est ce qui transforme la vie par le langage et le langage par la vie. C'est mon lieu et je le partage.» (Henri Meschonnic, Vivre poème, Éd. Dumerchez, 2006, p. 7-8.)
Je suis clairement du même côté. C'est comme ça. Et je ne force personne.

Alors que nous étions sous presse, une dernière information nous parvient : Caroline revient, tout à fait décousu(e) ! Tendons-lui du fil (RSS) !

mardi 20 juin 2006

La pile, que dis-je, les piles

Journée quelque peu chargée. Ne reste même plus vingt-quatre heures au printemps pour tenir ses promesses...
Comme prévu, Isabelle Sommier et moi nous retrouvons sur le quai de la ligne Yamanote à la station Tokyo pour prendre un shinkansen vers Nagoya où un collègue nous attend en voiture. Très chic restaurant de déjeuner avant la conférence de la dame. Conversation ferroviaire et fines agapes lui ont caché ce qui n'aurait pas manqué de l'angoisser : qu'elle va se retrouver devant près de 200 étudiants et enseignants pour exposer son point de vue sur la globalization.

Le seul problème, c'est que je n'y étais pas ! Parce que moi, j'avais cours. On m'a dit qu'elle s'en était très bien tirée (je n'en doutais pas). J'espère avoir l'enregistrement bientôt. Je pourrais alors en reparler.
On se retrouve après la conférence (et mes cours, donc) en petit comité avec quelques collègues, dont CM qui a assuré la traduction, David qui a pris une tonne de notes et le directeur de l'Alliance française qui a l'air de ne pas s'être déplacé pour rien.
Après la détente, David et moi nous occupons d'actualiser les pages web de notre département — au lieu d'aller au ping-pong. J'ai déjà essayé d'expliquer à mes collègues que la tâche d'un responsable de site institutionnel n'est pas d'écrire toutes les pages mais de recevoir, coordonner et mettre en forme les informations fournies par l'ensemble des collègues... Je n'ai pas encore été pleinement entendu, semble-t-il. Qu'à cela ne tienne, je répéterai.
Après ça, encore un petit peu d'énergie pour préparer les listes d'étudiants et de notes dans un document de Google Spreadsheets, qui m'a l'air bien plus développé et convivial que NumSum (où je n'avais pas réussi à avoir plus de 20 ou 25 lignes !).

Outre les quelques lignes que j'ai pu lire dans un recoin de la soirée, ce n'est pas une journée glorieuse pour la littérature. Cela me fait toujours un pincement. Surtout à voir la pile, que dis-je, les piles de livres qui m'attendent, me tendent les couvertures, m'implorent de les ouvrir en deux, de leur casser le dos... Oh mon dieu, parlons d'autre chose...

Rapatrions rapatrions, décide le Japon. Non, ça, c'est pas la peine d'en parler. C'est une non-information.

« Vous avez dit "laisser des traces", hein ? C'est étrange parce que j'ai écrit, j'écris des trucs, je ne saurais pas trop dire ce que c'est, mais j'ai intitulé le tout Traces, si, si ! » (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 48)

lundi 19 juin 2006

Fermer des boucles

Fixation d'un mini-ordinateur de bord sur ma Rover (bicyclette), un truc gros comme une montre. Pour moins de 30 €, j'ai acquis hier un petit appareil à fixer sur le guidon et qui donne l'heure, la vitesse, le kilométrage et quelques autres fonctions. Ce matin, entre la chaleur humide et la noria des camions du chantier voisin, je suis allé serrer des colliers pour descendre le fil électrique jusqu'à l'intérieur de la fourche où vient se positionner le capteur tandis que l'aimant à repérer doit être fixé sur un rayon, à moins de 5 millimètres du capteur. Capito ?
J'ai pris une suée mais ça marche.

Mon Dieu, l'agrégation n'est plus ce qu'elle était !

Wikipédia, victime de son mode de fonctionnement... (Cf. Libération d'aujourd'hui : Wikipédia, encyclopédie libre mais controlée, par Laurent Mauriac.) Sauf que ceux qui pointent cela n'ont pas fait de leur côté le dixième de la démarche de démocratie médiatique de Wikipédia. Je cite la fin de l'article :
Sur son blog, Jimmy Wales a vivement réagi ce week-end à l'article du New York Times. «La politique de protection existe depuis des années. La semi-protection a été conçue comme une approche plus souple et plus ouverte», écrit-il. Il rêverait de pouvoir en modifier certains passages sur le site du journal. «Je cherche le bouton "éditer cette page" pour corriger les erreurs mais, bien sûr, c'est impossible.»

Pour finir en beauté le week-end (désolé pour Philippe Artières que je ne vais pas écouter à la MFJ), T. m'emmène à vélo jusqu'aux environs d'Akasaka, entre autoroutes et grands hôtels, entre canal et Bacchanales — où elle jouait enfant, quand il n'y avait rien de tout cela, dans un Tokyo d'un autre temps. Elle se souvient qu'elle s'amusait à ramasser des petits poissons, des petits homards et des tortues — et que le vélo lui était strictement interdit par sa mère.
Passant ici, elle se venge, dit-elle.
Il nous arrive comme cela à tout un chacun de fermer des boucles d'un plus ou moins grand nombre d'années. Une satisfaction intérieure ou un regain de peine accompagne ce passage. On ne sait pas pourquoi on n'a pas oublié tout cela depuis longtemps.

« Malgré les crampes de fièvre et les tremblements qui me coupaient la respiration, je me haussai sur le coude, désirant voir ce que fixaient ses yeux injectés de sucs anesthésiants. La luminosité avait chuté, on vaguait au seuil des ténèbres, mais cela suffisait pour que le public fût là, des dizaines et des dizaines de caranguejeiras qui de leurs tanières s'étaient extraites et nous examinaient, pétrifiées. Les Cocambos avaient toujours prétendu qu'au secret de la forêt elles s'organisaient en collectivités aussi perfectionnées que les nôtres, mais sans hiérarchie ni police et sans héros.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 236)

dimanche 18 juin 2006

En train et parapluie

Aujourd'hui, c'est relâche. Les nuages l'ont bien compris : ils se déversent sans répit.

En début d'après-midi, allons faire quelques courses à Shinjuku, en train et parapluie. Moins de monde que d'habitude. T. suppose que les gens font la sieste pour pouvoir regarder tard ce soir le match Japon-Croatie. (Je devrais carrément dormir tôt pour voir France-Corée à 4h00 du matin...)

Je finis l'index des noms propres du JLR d'avril et entame celui de mai (ça prend du temps). Parallèlement, j'écoute et enregistre plusieurs émissions de France Culture. Dans Surpris par la nuit de jeudi, le second volet de l'Ornithologie du promeneur (Dominique Meens) que j'attendais depuis longtemps, vendredi les Reconnaissances à Jean Cocteau, les Jeux d'épreuves d'hier (notamment au sujet du livre de Patrick Kéchichian), enfin le Bon plaisir de Raymond Devos programmé en urgence dans Radio libre.

Entre Patay, Waterloo et l'Appel de Londres, les augures varient et l'on ne saurait s'y fier. La nuit sera longue...

samedi 17 juin 2006

Abeilles, poules, ampoules, et ça va durer

Où l'on finit un livre qui se continue longtemps en soi.
Nous commençons cette séance ultime sur Molloy par le mélange apéritif des questions que Moran se pose (p. 226-228). Impossible d'y répondre ni de les traiter toutes mais élargir le grand écart entre les questions de casuistique du dogme (« Marie conçut-elle par l'oreille [...] ? »), de pratique (« [...] De quelle main on s'absterge le podex ? »), avant que n'arrivent les puériles et essentielles questions sur soi et ses connaissances (« Nous retrouverions-nous tous au ciel un jour, moi, ma mère, mon fils, sa mère, Youdi, Gaber, Molloy, sa mère, Yerk, Murphy, Watt, Camier et les autres ? », p. 228).
Puis nous détaillons le dernier grand mouvement du livre, celui de la conscience de Moran se transformant en une indicible créature qui erre entre la sainteté et la liberté. Pour la sainteté, il essaie au moins d'y faire croire un paysan qu'il ne peut massacrer, en prétendant aller en ligne droite jusqu'à la madone de Shit. Mentant à l'intérieur de sa fiction (variante du paradoxe du menteur), nous livrerait-il alors une clef de son destin ? Avoir perdu son fils et conservé la mère, dit-il, quand nous savons qu'il a un fils, cela ne veut-il pas dire, à mots couverts, qu'il a perdu son épouse dans l'accouchement ? Terrible drame — mais aussi motif récurrent de toute littérature.
Enfin, « je vais pouvoir conclure » (236) : tout est mort chez lui, abeilles, poules, ampoules, et ça va durer. Son asocialité atteint une sorte de dépouillement jouissif qui, avec des béquilles, le fait ressembler furieusement à Molloy, à l'autre bout du livre, tout près. Écoutant maintenant sa voix pour connaître la voie, il entame son rapport en répétant deux fois : « Je m'en vais.» (C'est assurément de cette répétition-là que partira, 60 ans plus tard, Échenoz.)

Déjeuner avec les participants du cours. J'en connais qui sont soulagés de voir finir cette session, Beckett leur causant bien plus que des soucis linguistiques. Bonne occasion de faire le bilan de ce cours depuis un peu plus de trois ans. Nous avons étudié ensemble (quatre personnes ont suivi toutes les sessions, les autres ont varié) une dizaine d'œuvres et cela fait, ma foi, un beau panorama.
Paris d'Émile Zola, Sido de Colette, Colomba de Prosper Mérimée, La Route des Flandres de Claude Simon, La Mare au diable de George Sand, René Leys de Victor Segalen, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, Le Colonel Chabert de Balzac et Molloy de Beckett. Prochain rendez-vous, en octobre, avec Poil de carotte — où l'on verra que ce Renard-là, c'est tout sauf un li(è)vre pour enfants !

Après-midi mi-studieuse à écouter des exposés sur les violences politiques, mi-sportive — je sors en catimini et je reviens deux heures plus tard comme si de rien n'était — à pédaler avec T. pour faire une course de l'autre côté du Palais impérial... Je trouve les débats assez poussifs, la communication entre participants français et japonais quasi inexistante et peu sollicitée. Peut-être n'est-ce pas encore le moment ? L'asymétrie ici aussi pèse : entre des Japonais qui connaissent assez bien les études françaises et étudient aussi leur propre passé (comme Karakida Ken'Ichi auteur d'un livre sur 1968 au Japon) et des Français qui ne connaissent pas du tout l'histoire de ces confilts japonais. Souhaitons que ce soit une étape nécessaire dans la prise de conscience de la nécessité d'un rééquilibrage...
Sur ce, je rentre à la maison.

Lors d'une pause, je discutais avec Philippe Artières (ici à droite de Jean-François Rochard), qui connaît bien la situation de l'EHESS après l'occupation illégale de mars. Mais il ne savait pas que j'y avais aussi contribué, par mon modeste commentaire... Il n'est certes pas contre que des propos du bout du monde s'immiscent dans le microcosme parigocentriste, mais quand même un peu interloqué — même si ça ne lui déplaît pas. Pour moi, ce n'est qu'une variation sur le thème de la mondialisation de la rentrée littéraire...

Vers 21 heures, ayant dîné, une pensée émue me remue car nombre d'amis s'assemblent en ce moment même pour donner voix au poème — mais aussi pour matérialiser (et arroser) des années de tissages webiques. Ici, moins de deux heures plus tard, fatigue ou déprime passagère, je jette l'éponge sur mon clavier sans publier et vais finir Le Nom des singes au lit.

vendredi 16 juin 2006

Passer voir ce que retient le filtre

Alors que je voulais ajouter un mot d'enfoiré de pubeux dans la liste Spamplemousse, pour le bloquer, je viens de découvrir qu'il y avait des paquets de commentaires de différentes dates qui avaient été bloqués par le programme alors qu'ils étaient bien des commentaires de commentateurs, je veux dire en rapport avec ce qui se dit dans les billets (et non des routines automatiques ou des individus qui viennent déposer des publicités). Je les ai donc autorisés un par un. Les abonnés au fil RSS des commentaires les auront peut-être reçus, les recevront peut-être... Pour les autres, je ne peux rien faire (que leur dire de tout relire...). Ce n'est pas gravissime mais il y en a sans doute, parmi les commentateurs, qui ont dû penser que je faisais de la censure (et que s'ils dénonçaient la censure cela serait censuré aussi...). Évidemment, ce n'est et n'était pas mon intention. Cela veut dire que dorénavant, je dois aussi de temps en temps passer voir ce que retient le filtre. Cela veut dire aussi que (pomme que je suis) je ne pourrai pas remettre ces commentaires dans les archives mensuelles puisque, les ayant autorisés, ils sont allés se mettre dans les listes de dates et heures pour devenir comme les autres... (Quoique si, ils seront peut-être dans le fil RSS pour moi aussi... à voir...)
Les mots qui ont déclenché le filtre ne sont même pas des mots entiers, en fait ce sont des séries de lettres : dans un commentaire d'aujourd'hui, de Vinteix, c'était "cialis" dans "spécialiste" (sans accent, ça, c'est tout Vinteix !...), pour un autre un autre jour, c'était "sex" dans "sexisme", ou "incest" dans "inceste", ou "casino", et parfois on ne voit même pas quoi !...
Bon, voilà, désolé !

Je complèterai demain parce que je suis en train de mettre la dernière main à Molloy... Demain matin, c'est le dernier cours. On l'achève...
J'ai des trucs à noter puisque je suis allé à une conférence de Philippe Artières, que c'était intéressant, que j'y ai aussi rencontré Isabelle Sommier (ça, c'est un peu pour David).
À suivre, donc.

Reprise.
Donc tout était calme en ce vendredi matin. J'avais même eu le temps de profiter complètement d'un reportage de France 2 sur le démarrage des travaux au Mont-Saint-Michel. Le ciel se dégageait pour nous offrir des nuages comme des ondes se dirigeant vers une antenne et je fermai le bureau à midi pile pour aller prendre le train.
Dans le shinkansen, quelques photos et quelques pages de Beckett à relire.
À Tokyo, coup de téléphone de Manu, pile dans la fenêtre prédéfinie. C'est pour samedi prochain. On y sera.
Je file ensuite à l'université Waseda — il fait tiède et humide, après deux jours de fortes pluies sur Tokyo — pour écouter Philippe Artières (ici avec Odile qui le présente) nous faire un panorama des écritures de soi, du tatouage au film. Une bonne vingtaine d'auditeurs dont Isabelle Sommier qu'il me fallait de toute façon rencontrer pour mettre au point le voyage de mardi matin.
Le travail d'historien sur les traces de soi, dans la foulée de Philippe Lejeune, mais aussi d'Arlette Farge ou de Roger Chartier, étend maintenant ses filets jusqu'à l'ITEM et à l'IMEC. Il arrive que cette pluridisciplinarité dérange certains littéraires du fait que le travail descriptif et taxinomique déhiérarchise les écrits, mais Philippe Artières montre bien la nécessité de ce geste et les résultats sont à la hauteur des projets.
Quelques sushis, quelques propos échangés avec la dizaine d'amateurs restés pour l'after dans une salle de la faculté de français, et puis je file. Il faut moi aussi que j'explique (que j'essaie d'expliquer) ce qu'est le rapport de Moran...

Parmi les commentaires récupérés (et qui ne sont pas apparus dans mon fil RSS de Bloglines, tant pis pour moi), s'il faut n'en lire qu'un, c'est assurément celui d'Aurélie, concernant les affaires Maulpoix & Brice Petit, posté le 9 juin sur la page du JLR du 20 septembre !
Comme quoi, l'interaction littéréticulaire ne se fait pas qu'en deux lignes dans les vingt-quatre premières heures de publication des billets ; c'est aussi un sport d'endurance qui peut être violent.
J'espère qu'Aurélie, qui avait dû l'avoir mauvaise de ne pas voir son commentaire en ligne, repassera par ici et qu'elle se sentira rétablie dans ses droits...

jeudi 15 juin 2006

Temps pris dans l'axe syntagmatique

Jour sans ciel
dont l'avertie qualité mouille
Que de la nue accablée
pour rincer l'air hagard

Comme hier, je tire de ma banque un cliché de 2003. Du bouillon de nuage s'y contraste tandis qu'on skie. Mon père était en face de moi dans l'attente d'un coup à boire. Nous devisâmes longtemps et la cuisine était bonne. Je me souviens bien des parfums des bords de Marne. Plus tard, dans l'après-midi, je me souviens aussi être allé au cinéma vers Odéon, mais je ne sais plus quel film... Et c'était avant mon hygiène diariste.

À propos de film, remarque d'une étudiante tout à l'heure au séminaire. Dans Les Poupées russes, on voit plusieurs fois le train filer sur Londres en entrant dans le tunnel... de la gauche vers la droite de l'écran — ce qui ne correspond pas à la position géographique des deux pays, disait-elle en substance. Et moi, bonne poire, de lui expliquer que Klapisch avait dû mettre la caméra du côté Nord de la voie... Du point de vue du montage, elle a raison : le plan suivant étant l'arrivée à Londres, le train aurait dû entrer dans le tunnel de la droite vers la gauche.

Sûr que Raymond Devos aurait pu en tirer quelque chose. Quand je remonte aux origines de mon goût des mots, je le trouve, lui et quelques autres, Coluche, Guy Bedos, Sylvie Joly, Jean Yanne, Fernand Raynaud, Poiret et Serrault. Dans les années 70, sur le vieux poste de radio de mon père, la variété sirupeuse m'endormait ou m'indifférait. Ou m'abrutissait, selon la brillante et récente démonstration de Jean-Charles Massera. Mais qu'un sketch commence et j'étais réveillé ; et je continuais, longtemps après, avec des mots qui étaient devenus des trésors de combinatoires. Mieux que dans les livres, où ils sont la plupart du temps pris dans l'axe syntagmatique.

Ai vu quelques images d'Équateur-Costa Rica. Voilà des gens qui savent marquer des buts.

mercredi 14 juin 2006

Questions soulevées dans la dérive

J'ai corrigé des copies tard. J'ai veillé jusqu'à l'heure du match France-Suisse, vers une heure du matin, heure du Japon. Je me suis dit qu'On ne sait jamais Ça pourrait être intéressant Je ne ferai pas ça toutes les nuits mais pour une fois, etc. On ne m'y reprendra pas. C'était nullissime. J'ai failli m'endormir bien des fois, avec d'un côté l'image sur une chaîne de télé japonaise et de l'autre les commentaires sur France Info, décalés d'au moins trente secondes. Il a fallu que je lise des blogs pour me maintenir éveillé. D'autant que j'avais à répondre chez François Bon à des propos qui m'avaient indisposé. J'ai pensé un moment copier-coller ici ce que je voulais discuter, pour ne pas indisposer FB, et aussi parce que le sujet s'éloignait de celui de son invitation et de mon article, et puis je ne l'ai pas fait. Est-ce une sorte de loi de la blogosphère ?... J'ai l'impression qu'il est mal venu de délocaliser un débat — que le bout déraciné et rempoté ailleurs ne va pas repartir (ai déjà bousillé un citronnier, ça suffit pour cette année...), et qu'en plus on risque de froisser le maître des lieux qui pourrait se sentir dépossédé de quelque chose qui, étant le fruit de son hospitalité, est un peu devenu sa propriété, même s'il est tolérant et d'ailleurs peu intéressé par les questions soulevées dans la dérive.
Ce matin, j'avais la sensation d'avoir été un peu dur avec Christian Jacomino. J'allais m'en ouvrir. Puis sa réponse et la mienne, avant la nouvelle intervention de Christine Genin, ont montré que j'avais peut-être quand même eu le bon ton, un mélange d'irritation, d'étonnement, d'ironie avec quand même un peu de perche tendue, un peu de recherche de connivence — en tout cas, c'est ce que j'aurais voulu faire... Mais qui va percevoir exactement cette nuance ? D'ailleurs, moi-même, suis-je capable de la rendre, ou fantasmé-je ?
Or c'est le cœur du sujet, tant de la littérature depuis toujours que de la conversation réticulaire depuis cinq ans : [vouloir & croire] × [produire & transmettre] >> de la nuance. Que ce soit en inventant des histoires, en épurant poétiquement des perceptions ou en s'épanchant dans un journal de vie.
Avec tout ça, j'ai failli être en retard en cours. Retour d'une étudiante de doctorat après deux semaines à Québec pour un colloque, maintenant hyper motivée pour préparer ses recherches avec Writely (synthèse de journées de conférences + essai personnel). En tout ça me fait près d'une vingtaine de writeliens avec qui lire, corriger, proposer, mettre en question. À l'échelle des missions d'un enseignant, c'est une révolution (et déjà tellement moins de papier...).

Avec tout ce que j'exsude à vélo, rarement livre aura été dans un tel accord — et pourtant si loin de mon univers. Le climat, l'errance mémorielle, les interrogatoires, les troubles ethniques et linguistiques, les contraintes lexicographiques, tout est maîtrisé par Antoine Volodine d'une façon incroyablement puissante (incroyablement parce qu'invisiblement). Et parfois, comme oraculaire, une trace de l'actualité...

« Il vous apprenait leur nom indien authentique, auguani. Les Jucapiras ont tout à apprendre. Au début ils ignorent les langues de la forêt et à la fin ils les confondent. Le juge se distrayait à vous entendre babiller en auguani ou en langue générale sous sa direction. Il vous obligeait à réciter de longues listes de vocabulaire. Parfois il y introduisait un mot sobayaguara pour voir votre réaction. Vous ne sursautiez pas. Le juge ne se donnait pas la peine de rectifier. Les listes se gravaient ainsi dans votre mémoire, incorrectes. Voilà pourquoi encore aujourd'hui vous vous obstinez à croire que, parmi les noms d'araignées, caranguejeira appartient au lexique indien.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 158-159)

mardi 13 juin 2006

D'autres bureaux ailleurs

Toute la journée, belle côté brume et soleil, je me suis traîné comme un paquet d'ankyloses. C'est la conséquence du squash — juste après, j'avais senti qu'on y était allé fort, hier je n'ai pas trop bougé, c'est donc aujourd'hui que les cuisses, les mollets, les épaules, le dos et les fesses pèsent une tonne. J'ai dormi dans le shinkansen ; les copies étaient déjà corrigées. Il faudra attendre l'heure pongistique avec David, en fin d'après-midi, pour réussir à remettre en marche une bonne partie de l'édifice, sans casse.
Restent les neurones...

Pour les étudiants de première année, on arrive à un nœud pédagogique, celui de la conceptualisation des déterminants du nom en français. Les possessifs et les démonstratifs sont simples à comprendre (sauf que la règle d'accord des possessifs diffère de celle de l'anglais). Non, l'enjeu véritable, le challenge pour moi, c'est de (faire) saisir ce qui différencie l'article défini et l'article indéfini. Or tant qu'on en reste à une démonstration grammaticale et morphologique, c'est tout à fait impossible. On ne peut obtenir que du par-cœur et de la phrase-type. Il faut absolument contextualiser chaque énoncé et situer les interlocuteurs. Mais préalablement, il faut conceptualiser deux temps opposables (et seulement deux) : un premier, T1, celui de la présentation d'un objet, de sa sélection parmi ses semblables imaginables, et un second, T2, celui de sa présence sue ou de son retour, explicite ou implicite mais toujours identifiable. Si, à la gare de Tokyo, je demande "le" train pour Nagoya, je veux très certainement parler du prochain qui partira ; il est implicitement défini et le T1 n'est pas nécessaire (il serait même nuisible parce qu'en demandant "un" train pour Nagoya, je vais me retrouver avec une liste dans laquelle je pourrais choisir le prochain, si je veux, mais ce n'est pas mon interlocuteur qui aura fait ce choix). Dans la phrase : « C'est "une" grande entreprise dont "les" bureaux sont à Osaka.», on sous-entend qu'il existe d'autres grandes entreprises, ce qui semble normal, et que celle qui est sélectionnée a (tous) ses bureaux à Osaka. Dans ce cas, "les" bureaux sont implicitement définis par le T1 de l'entreprise et donc automatiquement considérés dans le T2. Si l'on omet cet implicite, on risque de dire : « C'est "une" grande entreprise dont "des" bureaux sont à Osaka.», mais cela voudra dire que l'entreprise a d'autres bureaux ailleurs, et l'on en reste au T1 pour les bureaux aussi...
Un quart d'heure d'exemples de ce genre suffisent pour voir les regards s'éclairer (ceux des étudiants) — ce qui ne veut pas dire que c'est mémorisé et applicable... On va en remettre plusieurs couches.

« Nous empruntions des tunnels végétaux où Gutierrez avait l'air de pouvoir se déplacer les yeux fermés, tant il les avait déjà parcourus et reparcourus à des heures crépusculaires ou plus tard. Les fourrés étaient humides de rosée. Une colonie de caranguejeiras nous escorta sur une vingtaine de mètres. Ce sont des araignées très puissantes, aux pattes démesurées. Les Cocambos prétendent qu'elles ont une intelligence supérieure et des aptitudes à la vie collective, et que dans certains territoires inaccessibles de la forêt elles mettent en place des utopies plus révolutionnaires et plus réussies encore que celles de nous autres.»
(Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 136)

lundi 12 juin 2006

Bulldozers à ma gauche

Que des trucs à finir ! Courriels, articles, mise en place d'agendas, conseils personnalisés aux étudiants, etc.
La journée a passé comme neige...
Maintenant, bouhouh... J'ai la tête vide.

Quand même une bonne chose. On est sorti dîner avec George, un ami qui habite maintenant dans la région de Tours, près de Loches, après avoir été longtemps professeur de littérature anglo-américaine à l'université de Tokyo. Il est à Tokyo pour une petite semaine et quelques conférences. Torijaya, en face du temple Bisha-Monten de Kagurazaka, ça s'imposait (je veux dire qu'on n'allait pas lui proposer un petit resto français...). Poulet (tori) sous différents aspects, udon, et ma préférence qui va au yuba, d'une grande finesse. Et T. a aussi bien des choses à lui raconter, du décès de son père au dépôt de sa thèse, tout un cycle de vie complètement changé...

À l'écouter, George, j'ai l'impression de voir une compilation de films de Chabrol. Les mœurs de la bonne société de province, tout fleuri et verdoyant à l'extérieur, tout mesquin et corrompu en dedans. Sa femme et lui ont quand même été obligés de déménager, d'aller acheter une autre maison à plusieurs kilomètres d'où ils s'étaient installés il y a trois ans, à cause de nuisances de voisinage.
L'anonymat de la ville, pour ça, il n'y a pas à dire. Aujourd'hui, pendant que nous travaillions, il y avait des bulldozers à ma gauche, un ravalement de façade à ma droite et des réparations dans la rue, des canalisations, derrière ou sous moi. Quand je suis sorti rendre un film à la médiathèque de l'Institut, j'ai eu l'impression de sortir d'une usine.

dimanche 11 juin 2006

Jusqu'à ce que de froid la tête me tourne

Réveils poisseux et multiples avec et sans oreillers au gré de maux de tête réels et imaginaires... On dirait du Volodine, sauf qu'il n'y a pas de souvenirs de rêves... Lever à 7h pour faire du thé au jasmin et commencer mon billet. En une heure, les deux sont torchés — je veux dire, les maux de tête, grâce au thé, et le JLR d'hier.
Ai tout de même annulé le ping-pong, par précaution. Et aussi parce qu'il y aura squash ce soir. Pour évacuer ses toxines, T. va, elle, au centre de sport d'Iidabashi — pour transpirer, dit-elle. Avec un parapluie. Elle reviendra pour le déjeuner — que des légumes, dit-elle. Et des fruits, ajouté-je.
Aucun relief atmosphérique, de la pluie descend d'un couvercle uniforme gris plomb. On dirait une autre planète. Je vais faire des courses, légumes et fruits, au supermarché Hanamasa. Tout est calme.

A voté.
Je m'étais inscrit pour voter électroniquement au scrutin de l'Assemblée des Français de l'Étranger. Ça a été compliqué. Il fallait d'abord m'inscrire pour ce choix, de voter par ordinateur. Ensuite quelques jours plus tard, ayant reçu un courrier postal, que je m'inscrive pour le vote. Enfin, quelques jours plus tard, après clôture de la liste électorale et avant le 12 juin, que je vote proprement dit, avec une fenêtre d'identification mêlant éléments reçus par la poste, éléments reçus par courriel et état-civil, puis une fenêtre de vote avec choix de la liste et un autre code secret, le bulletin électronique étant alors encrypté et envoyé au bureau de vote. Ouf !

Thomas a un abonnement de sport valable seulement le dimanche de 19h30 à 22h. C'est spécial.
Partons donc en métro pour Shinjuku, nous changeons et allons à l'échauffement, dans la salle des machines, où Christine est déjà aux commandes d'un appareil de marches montantes, petit chignon haut, belle rougeur aux joues. Je fais des étirements, puis du tapis roulant pour accélérer la respiration. À 19h40, entrons dans le court de squash.
Dès ce moment, c'est l'enfer. Course, extension, frappe, recul, rotation, frappe, saut, freinage et blocage mur, amorties, combinaison de murs, gestes cent fois répétés dans tous les sens, quelques écrasements contre les murs, quelques bois, et vite la sueur, qui coule et pique les yeux, le souffle qui manque, les commentaires échangés à mots abrégés, sourire toujours, fair play même. Oui, on s'amuse beaucoup. Comme ça faisait longtemps que je n'avais pas joué, je me fais battre une première fois 15-3. Trop d'erreurs de position. Christine passe, elle va au massage, la veinarde. Dans la seconde manche, je tiens tête jusqu'à 13-10, ayant bien récupéré le mouvement de poignet et mieux contrôlé mes déplacements, mais Thomas, plus léger, revient à la marque et finit, en beauté. Tel que ça progresse, la prochaine fois, je gagnerai... On va tout de même revoir le réglement.
Après la douche et le bain chaud, aucune difficulté à entrer dans le bain froid, et à y rester, devisant tous deux du dîner de la veille — jusqu'à ce que de froid la tête me tourne... Un peu comme il faut arrêter la cuisson des écrevisses pakistanaises en les plongeant dans de l'eau avec des glaçons.

Après le retour à la maison et le dîner (salade tomates, concombre, persil, pamplemousse et miettes de thon), une petite heure de lecture.
« J'avais envie de revoir les diapositives qui illustraient ce qui m'avait hanté avant ma mort. À tout moment aussi mon vocabulaire s'appauvrissait, et je tenais à rentrer en contact, au plus vite, avec les listes de mots compilées par le dentiste.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 123)
« Tout bien considéré, les fusillades de Mapiaupi n'étaient pas pour moi un si mauvais souvenir. Elles m'avaient permis de quitter le monde en martyr et d'échapper, au bon moment, à la justice du Drapeau. Je n'avais pas envie d'explorer les remords de mes fusilleurs.» (Ibid., p. 134)

samedi 10 juin 2006

Boîtes de sardines et gelée d'oursins

Euh... bon... des égarements du personnage beckettien au dîner bien arrosé, ce fut une journée bien balancée... on verra demain ce que je pourrai en dire...

Le lendemain et eu égard à ce qui a déjà été dit dans les cinq premiers commentaires...
Avant-dernière séance sur Molloy. Détaillons le départ du fils de Moran, missionné pour acheter un vélo solide à Hole, le passage d'un homme admirable à qui le reste de pain est donné, Moran n'ayant plus que des boîtes de sardines, puis, le lendemain, d'un homme détestable qui finira « la tête en bouillie » (206), une oreille égarée dans le bosquet (208). Que Moran cherchant Molloy se reconnaisse (Cf. couple chez Gauer) dans cet homme qui cherche celui de la veille ne suffit pas à expliquer le coup de sang. On compare les arrivées de personnages puisque plus tard il y aura encore le berger et le fermier, et l'on découvre une règle d'or de Moran : silence et distance sont les clefs de l'entente, tandis que parole et proximité provoquent l'hostilité... ce que l'arrivée dérangeante de Gaber un dimanche d'été avait inauguré.
L'abandon progressif de l'état d'être social — ce que Moran était encore en quittant sa maison — dans un mouvement vers un état d'être de nature, qui ne serait un état dangereusement sauvage qu'en cas d'agression, la distance sociale étant devenue une distance de fuite, semble se confirmer dans la confiance retirée au « cerveau seul » (207) et la perte de goût pour la prévision et le calcul (203).
De là, mon sentiment personnel sur la construction de Molloy, que je livre ici pour la première fois : il se pourrait bien que Moran devienne Molloy. C'est-à-dire que la seconde partie du livre soit chronologiquement la première et que l'interversion des deux parties, soutenue par tous les phénomènes de retours et de reprises, propulse la dimension biographique dans de l'ontologie aporétique, but littéraire de Beckett. On y reviendra la semaine prochaine...

En prévision du soir, déjeuner léger à la maison.
Dans l'après-midi, tour en vélo jusqu'aux abords de l'hôtel Edmont, de l'autre côté d'Iidabashi, pour récupérer chez Avon House un pantalon laissé la semaine dernière pour l'ourlet. Après que j'avais montré à T. un costume bien coupé à un prix raisonnable, la moitié de ce que j'ai vu dans les grands magasins, le vendeur nous explique qu'il s'agit de fabrication sur mesure, par combinaison informatique de plusieurs patrons, et qu'il dispose de pièces de tissus de grande marque (Zegna par exemple) à bon prix. Bon, allons-y pour un costume ! Je choisis même la doublure cachemire monochrome (paisley) et les boutons. Rendez-vous dans trois semaines...

Le dîner, c'est, à l'invitation de Christine et Thomas, dans un restaurant très chic — et presque désert le soir car dans un quartier de bureaux (Hanzomon, près du Palais Impérial). Au 9e étage de l'immeuble, l'Argo vogue sur les lumières de Tokyo. Christine nous présente quatre personnes avec qui la conversation sera vite animée et joyeuse, en anglais, en français ou en japonais. L'un se révèlera ambassadeur (pas de France, je l'aurais reconnu...), une autre Christine aura travaillé des années au Petit Robert, etc., mais aucune de ces personnes n'aura fait avance de ses qualités avant que la conversation n'en requière le dévoilement — rare qualité, tact ou quoi, à laquelle je suis très sensible (rien ne m'est plus odieux que, dans un cadre informel, les titres étalés en préambule d'une parole en tant que...).
Le menu :
Amuse (pour amuse-bouche)
Gelée d'oursins, crème de fenouil au caviar (œufs de lompe, en fait)
Poisson Kihata poêlé, sauce marinière
Côtes d'agneau grillées
Plateau de fromages (pas écrit au menu, fait sensation)
Crème d'ange (parfois dite d'Anjou)
Café et digestif (Thomas et moi optons pour un Armagnac de 1952 — excellent, mais c'est lui qui m'a cassé — l'armagnac, pas Thomas).

Il paraît que les chaussures de Christine ont quelque chose de spécialement admirable. Je ne vois pas quoi. C'est en-dessous peut-être...
De toute façon, elles ne lui permettent pas de marcher. On rentrera donc à quatre en taxi puisque nous habitons le même quartier.
Minimalement, j'associerai par la suite boîtes de sardines et gelée d'oursins pour figurer elliptiquement cette journée postmoderne, puisque, la tête dans un étau, je ne voyais aucune contradiction entre les deux termes de ce qui pourrait bien ne même pas être une équation.

vendredi 9 juin 2006

Le plus lucide n'est pas sans facéties

J'avais du retard. Je lis Antoine Emaz chez Remue.net... Maintenant, j'ai de l'avance. La pluie crépite. Ce matin, ni sport ni balcon. Quelques pages de Beckett, avant la prise de notes ce soir. L'homme le plus sérieux, le plus lucide, n'est pas sans facéties.

« [...] j'appris que Condom est arrosé par la Baïse.» (Molloy, p. 191)

Malgré tous les trolls du monde, l'interconnexion des connaissances progresse — comme un cerveau géant, à l'échelle de la planète, qui s'engendrerait dans un désordre parfait, ce n'est pas nouveau, et dont certaines cellules, trop mal ou trop bien élevées, seraient en proie à croire à leur liberté individuelle.

Via Affordance.Info, site de cartographie des cours et conférences en ligne (c'est comme ça que je traduis academic podcast mashup, à défaut d'entente sur une télépédagographie...). Encore très peu de choses en français, mais... ça nous donne de belles occasions d'améliorer notre anglais. Ceci dit, j'écris déjà beaucoup en anglais, si j'en juge par cette requête trouvée ce matin dans mes statistiques... Ce qui veut dire, si le traducteur automatique ne travaille pas trop mal (moi, je n'y suis pour rien), la possibilité d'apprendre l'anglais par moi-même, ou autrement dit d'apprendre mon propre anglais... Je ne sais pas si tout le monde mesure bien la portée de cela.
On vérifiera des sens uniques avec Answers, léger et pratique, quand parfois avec le TLF les étudiants tournent en rond sans trouver de sortie textuelle (utile pour ceux qui commencent à lire la presse française).

La pluie s'est arrêtée. Avec David, entre deux bouchées hambourgeoises, j'imagine un appareillage entre deux personnes de langue différente, connecté à des ressources internet, qui reçoit la parole dans une langue, la transcode pour la faire traduire puis la réencode vocalement pour la donner à entendre dans l'instant — les trois technologies impliquées existent, je crois. « Mais ce n'est pas arrivé à ce point de mon récit que je vais me lancer dans la littérature.» (Molloy, p. 206) — pensé-je en arrivant en bougé sur Ginza.
En tout cas, pas avec un site qui se prétend la web TV du monde littéraire... Toujours cette confusion stérilisante, ce brouillage volontaire et servile entre livre, texte et littérature.

Alors que pendant ce temps-là, en Avignon, la recherche du dôme de Claude Simon continue...

jeudi 8 juin 2006

Regards qui ne se croisent pas

Il a un cheval à la place du cerveau... Témoignage entendu ce matin à la radio — le dépit total d'un père sans son enfant. Incendie d'un centre équestre, pas d'équipement de sécurité, adolescents morts, propriétaire voulant reconstruire, aucune compassion pour les victimes. Il a ce mot étonnant, le père.

Annonce de pluie. Vents qui feulent plus fort, vrombissent. Ondée entre deux heures et deux heures dix. Tous les étudiants attirés par les fenêtres, électrisés pour les exercices sur les horaires, emplois du temps, temps de transport en commun, heure du lever. Après, pendant le séminaire de cinéma, je ne sais pas s'il pleut, tout est fermé pour avoir le noir relatif et regarder en détail quelques scènes à commenter. Question d'une étudiante sur Les Poupées russes : le mensonge de Xavier à Wendy (allant retrouver Celia à Moscou) est-il accidentel ou prévu (au sens de prémédité) ? On regarde la scène, une scène très courte, toute en jeux de têtes qui se tournent et de regards qui ne se croisent pas, Wendy à l'ordinateur, téléphone portable de Xavier qui sonne à côté d'elle, le prend machinalement pour le passer à Xavier en l'appelant, voit au passage que l'appel vient de Celia, Xavier qui prend le téléphone, voit Wendy concentrée sur l'ordinateur, croit qu'elle n'a pas regardé de qui est l'appel, s'écarte pour répondre, va échaffauder son mensonge — donc accidentel, sans mesurer les conséquences, mais l'accident est, comment dire, fourni par Wendy, qui a vu et n'a rien dit, comme pour tester, laisser venir la pente naturelle d'un garçon qui n'est pas encore fixé...
J'ajoute la minute du médiologue : ce téléphone portable, c'est celui que Xavier utilise en France et en Angleterre, qui fonctionne à Saint-Pétersbourg, je ne sais pas si c'est vrai, mais pas étonnant à l'époque de l'interconnexion des réseaux. Donc scène impossible deux ou trois ans plus tôt.
Puis souvenir d'autres déboires téléphoniques de Wendy, dans L'Auberge espagnole, quand la mère de Xavier appelait à Barcelone, et demandait à Wendy si Xavier était à la fac, Wendy courroucée parce qu'elle entendait la fuck... Mais pourquoi est-elle la seule, dans ces deux films, à ne pas parler de langue étrangère ?

Test de mise en ligne publique des archives de Litor de 1999...
Puis sport, d'abord pour passer entre les ondées. Mais qu'est-ce que ça sent bon ! Sudavélo pour Volodine suite, à citer un autre jour.

Je ne sais pas pourquoi — conférenciers et colloquants doivent avoir un instinct grégaire — il y a parfois de ces paquets de dates concentrées et superposées à vous donner des envies d'ubiquité. Là, c'est la mi-juin qui s'annonce chargée et peut-être que je n'en verrai rien, mais je peux tout de même annoncer...
D'abord des interventions et conférences de Philippe Artières : vendredi 16 juin, 18h (heure à confirmer), Pratiques autobiographiques, à l'université Waseda, faculté des Lettres ; samedi 17 juin à 14h à l’IFJT, Du plomb dans les ailes — la violence politique contestataire. Japon France Italie (journée d'études, 14h-20h); lundi 19 juin à 18h à la MFJ : Les mouvements contestataires des années 1980-1990 ; mardi 20 juin, 17h-19h, table ronde Foucault et l'usage foucaldien au Japon, université Keio, campus d'Hiyoshi ; mercredi 21 juin, 18 h, conférence L'art du diagnostic. Foucault et l'actualité, université de Tokyo, campus de Komaba, bâtiment 18, 4e étage, salle 3 ; jeudi 22 juin, 17h, conférence Archives de Foucault, université Gakushuin, salle de maîtrise-doctorat du département de Langue et de littérature françaises (570).
Colloque 1968 / 1989 : Transformations de la France et du Japon — Regards croisés, les 21 et 22 juin 2006, Maison Franco-Japonaise de Tokyo, 17h-20h.

En attendant, je vais essayer de lire le troisième Cahier du CERACC, consacré au Lecteur, enjeu de fiction, avec des articles sur Sarraute, Quignard, Bergounioux, des Forêts, Cortàzar et quelques autres. De quoi passer la saison des pluies...

mercredi 7 juin 2006

Au monocle la fin de leur race

Souple vent feule dans les branches
Une folle nuit pour se refaire un espoir
qui jamais ne tigre quand j'en veux

Comme souvent en milieu de semaine, pas grand-chose à dire. Ou pas beaucoup de capacité à dire grand-chose. Ce qui n'est pas tout à fait pareil. Parce que des choses à dire, il y en aurait toujours. Rapport au temps qu'il a fait, aux personnes croisées, à ce qu'on a vu dans le réseau, au courrier reçu... Et du Burroughs chez S. L., et le Tumulte de François, tant qu'on y est.
Et ce qui manque n'est même pas tant la motivation que l'angle d'attaque — comme un lieu fermé dont on devinerait les merveilles contenues mais pour lequel on n'aurait aucune clé ni porte.


Mais voilà, sauf la phrase aux deux liens, ces deux petits paragraphes sont de l'an dernier, à un jour près. Cycle, plagiat de soi, piège. Je regarde moins souvent qu'il y a quelques mois ce que j'écrivais à même époque l'an passé ou il y a deux ans. La nouveauté de pouvoir me revoir en écriture s'est émoussée. Reste l'étrangeté à mes yeux de ma disponibilité textuelle quand corps et esprit restent toujours aussi privés et inaccessibles — sauf pour ceux qui croient que je m'épanche (mais même ceux-là commencent à se méfier d'ailleurs).
Carottes rapées, steack haché et kiwi en regardant La grande Illusion — où des hommes ont faim. Après quelques minutes, je me suis rappelé l'avoir déjà vu, il y a longtemps. Pathétique quand même des deux officiers de sang bleu qui constatent au monocle la fin de leur race, l'un drapé dans un tragique adieu aux castes et traditions (l'Allemand, ce que matérialise son corset de grand blessé), l'autre empanaché d'espoir démocratique (le Français, jouant de la flute pour se mener lui-même à la mort). Le bleu reviendra dans les yeux d'un enfant — et non plus dans le sang.

Je félicite Brigetoun, l'avignonaise. Elle est la première à faire référence à La Corde raide que je me suis permis de donner à lire. Au fond, ça lui revenait puisqu'il y est question d'Avignon.

Bribes de ce que je réécoutais hier, après Masséra... Rien que les amateurs de Volodine ne sachent déjà, sauf que c'est clairement dit, sans interruption d'un tiers ni que la parole soit dénaturée par des considérations anecdotiques...
« D'un cercle, non. Mais d'une pyramide, oui. Je pense que depuis longtemps, j'ai fabriqué les livres comme on fabrique, comme on sculpte un objet, comme on fabrique un objet à partir d'éléments qui se répondent et qui ont les mêmes masses, physiquement parlant. Ce sont des masses de textes qui s'équilibrent et Entrevoûtes fait allusion à une formation, à une architecture particulière. Et c'est peut-être pour affirmer que le roman, le livre ne va pas être façonné comme un livre traditionnel ou conventionnel mais comme un objet, d'art, d'art textuel. Et dans cette fabrication d'art textuel, il est nécessaire d'avoir des règles d'équilibre, des règles que j'appelerais fondamentalement musicales, plus que géométriques.
[...] La construction vient de voix différentes. Il y a des voix différentes qui ont fait circuler des textes. Il y a toujours derrière les livres, cette idée, de fiction, bien sûr, que les voix surgissent depuis une communauté d'écrivains, une communauté de voix qui existent dans la solitude, dans la perpétuité, dans l'enfermement. Et c'est à partir de cette circulation de textes qui sont des fragments, qui se regroupent peu à peu, qui se façonnent peu à peu, collectivement, qu'un livre se fabrique, finalement que naît un livre. Et l'emboîtement final se fait à partir de textes qui ont déjà existé, qui ont déjà leur histoire, qui ont déjà vécu, déjà été répétés plusieurs fois, de cellule en cellule, sous les portes murmurés.
[...] Je me suis toujours efforcé, en définissant les personnages, de gommer la différence entre, souvent, le vivant et le mort, mais également entre l'humain et l'animal. très souvent mes personnages sont à cette frontière d'indéfinitude qui leur permet d'avoir une pensée souvent ambiguë qui n'est pas totalement humaine.»
(Antoine Volodine répondait à Alain Veinstein dans Du jour au lendemain, diffusé le 15 février 2006).

mardi 6 juin 2006

Je n'irai pas jusqu'à scalp

J'ai eu un teigneux mal de tête arrière gauche une bonne partie de la journée — dû peut-être au suivi fébrile des commentaires qui s'amoncelaient en queue du billet d'avant-hier. Quant à celui d'hier, on dirait bien que personne ne l'a lu. Mais peu importe, je trace.
Je ne vais pas me lancer tout de suite dans une tentative d'analyse du phénomène, mais j'y réfléchis. En gros, les questions sont les suivantes : 1. Pourquoi un billet attire-t-il plus de commentaires que d'habitude ? Par expérience, je sais que ça dépend assez peu du contenu. Ça viendrait plutôt d'une interaction dans les premiers commentaires... 2. Peut-on parler de trophée (je n'irai pas jusqu'à scalp) quand on a réussi à faire intervenir en commentaires une personne célèbre ou relativement connue qui était citée dans le billet ? Même si le trophée ne revient pas au maître des lieux mais à un commentateur mieux réticulé que soi. 3. Y a-t-il une loi de dérapage du sérieux dans le n'importe quoi, intégrant des effets euphoriques, des substances déshinibitrices, le primat de la connivence sur le sens et sur le qu'en-dira-t-on ? 4. C'est comment qu'on freine, ou qu'on gère l'after, quand des gens frais arrivent de l'extérieur de la discussion avec forcément des gros sabots vu qu'ils n'ont pas lu les quarante billets précédents (alors que les connivents oui) ? 5. Est-ce si important tout ça ? Là, je peux répondre en remontant ma mèche verte : non.

On est le 6/6/6, dans le shinkansen j'écoute encore Odile Grosset-Grange et Jean-Charles Masséra dire le texte de ce dernier. Dans lequel un homme revient par l'analyse de la pop sur les causes de son incompréhension du monde... Faut dire qu'il avait tellement mal commencé (milieu familial, catéchisme).

« L'attitude que les groupes qui dégagent un bénéfice net de 134 millions en progression de 11,8 % par rapport au résultat 2003 exigent par principe d'un mec comme toi est cette acceptation passive que t'as quand t'écoutes ce genre de trucs avec un visage heureux et ta tête qui bouge de gauche à droite, et qu'en fait ils ont déjà obtenue par leur manière d'utiliser tes nuits blanches à rêver...
[...] La réussite des groupes qui dégagent un bénéfice de 134 millions en progression de 11,8% par rapport au résultat 2003  avec leur grosse orchestration repose sur la dévastation mentale d'un mec comme toi...»
(deux extraits de All You Need is Ressentir, de Jean-Charles Masséra)

« La foi est un véritable engagement contre l'intelligence », dit-il aussi. Demain, je citerai Volodine en harmonique à ça.

Faire des cours en essayant de se masser discrètement la nuque n'est pas toujours du meilleur effet. Le ton de voix est trop blême pour motiver l'étudiante en pleine digestion. Les exercices de phrases à prononcer au téléphone manquent de dynamisme. En vrai, ça ferait fuir les clients.
Une perle, quand même, dans les conjugaisons du verbe faire : je fais / tu fais / il fait / nous faignons / vous faignez / ils faignent. Promis, je ne mens pas.

Finalement, c'est l'échauffement d'un ping-pong qui va griller la névralgie — sale bête ! David a encore bien joué en causant boutique — ce garçon n'apprendrait-il que quand son cerveau est occupé à autre chose ? Trois de nos étudiantes sont venues jouer une petite heure, celles avec qui j'étais allé à Versailles en mars. Puis j'ai repris balle avec un collègue plutôt pro... pour constater que ces derniers mois à jouer moins n'avaient pas arrangé mon niveau. Je plie bagage quand arrive la troupe de cheerleaders qui poussent la moitié des tables pour leur entraînement de cris guerriers et de figures à s'envoyer en l'air.

lundi 5 juin 2006

Cuir acheté à crédit sur dix ans de bonheur

Malgré l'ivresse de ses superbes lactations, JCB ne m'a pas oublié.
Il me vous a dégoté une œuvre éjaculatoire plutôt amusante, et japonaise de surcroît. Mais est-ce à dire qu'il n'y a pas, dans l'art, d'autres représentations explicites du jet spermatique ?
Le sperme peut aussi être employé comme matière première. Dans une expo à Bruxelles, quand j'y suis passé l'an dernier, il y avait une sobre série de toiles à taches jaunâtres. Jan Fabre, peut-être ? Faudrait que je demande à Jean-Philippe Toussaint qui m'y avait emmené, il doit s'en souvenir...

L'INA se faisait de la pub en claironnant mise en ligne gratuite de 100.000 émissions, ou heures, je ne sais plus. Une chronique d'Arrêt sur Images d'hier fait le point... et le trouve un peu flou. On nous abuse quelque peu sur les temps et la gratuité (ce que je pressentais le 1er mai...). Et puis, chez moi, mauvaise installation du truc de son d'Apple pour PC, je n'ai jamais entendu un seul bruit d'une page de l'INA ! Alors que j'ai essayé trois ou quatre fois depuis un mois... Un comble, moi qui...
Pas eu le temps de finir ma phrase : la voix de Modiano vient de surgir (deux minutes du Soir 3 de 1978, avec Modiano et Conrad Detrez). Fallait-il donc attendre, ce que rien n'indiquait, près de dix minutes, que le téléchargement en arrive à un certain point pour que la lecture commence ?... Cela signifie-t-il que le serveur de l'INA est très sollicité ? Et pourquoi ne puis-je entendre un deuxième extrait (quoi que je fasse) ?
Bref, de mon point de vue, encore une usine à gaz... (Alors qu'aucun problème avec YouTube, par exemple.)

Déjeuner avec Lionel et T.... au Saint-Martin. Je précise qu'on envisageait initialement d'aller chez Peter mais que c'est fermé le lundi. On se connaît depuis plus de dix ans, grâce à Étienne Barral, si je me souviens bien. Ils font partie de mes rares et précieuses connaissances françaises en dehors du monde universitaire.
Je crois que c'est la première fois que j'ai pris un poulet-frites pour correspondre à l'image de mon journal — mince, le conformisme me guette. Mais il y avait un peu d'ironie, un effet de mise en abyme. Non, rien du tout, c'était purement par facilité. Si si, je sentais l'autoraillerie, que Lionel voie que je ne me prenais pas au sérieux.
De toute façon, c'était bon.
Après on passe faire régler le frein du Peugeot.

Au lieu de buguer dans les effets spéculaires — ce qu'on est bête quand on se regarde — je ferais mieux de réviser ma semaine ! Je me rends compte en effet que j'ai oublié un truc essentiel, capital. Les Perspectives contemporaines du 30 mai, All You Need is Ressentir, de Jean-Charles Masséra ! Écoutez vite ! Faut que je le mette dans mon baladeur pour le shinkansen de demain....
J'ai rendu des livres à l'Institut, aussi. On m'a autorisé à reprendre tout de suite mon Volodine pas encore achevé. Ouf !
J'ai du mal à boucler, ce soir, parce qu'en même temps je suis les commentaires du billet d'hier et que Chloé dans mon salon ça m'a fait un choc — heureusement qu'il y avait le fauteuil cuir acheté à crédit sur dix ans de bonheur fou, comme aurait pu dire Masséra.

dimanche 4 juin 2006

C'est à deux le grand air

Un haut, un bas, un haut, ça suffit pour un jour.

Le long haut, de 11 heures à 4 heures, c'est à deux le grand air de Tokyo en deux roues. Des rues désertes, puis un secteur d'avenues impériales ouvertes à toutes sortes de bicyclettes. Un espace de location gratuite y est même joyeusement entretenu par une association de cyclistes japonaise ; au menu, des vélos de toutes tailles et de tous styles, y compris des tandems (Cf. n°7). On essaiera un autre jour, car à ce moment-là de la balade, on commence à avoir un peu mal aux fesses...

Sur les avenues, T. passe la sixième pour quelques pointes de vitesse qui nous mettent la Tour de Tokyo à moins de dix minutes, même si ce qu'elle préfère ces jours-ci, c'est maîtriser la lenteur, l'évitement des piétons sur les trottoirs, le jeu avec l'équilibre de son corps. Qui vient des abdominaux, dira-t-elle finalement. On se demande pourquoi cet espace, que Lionel m'avait signalé l'an dernier, n'est pas plus connu. C'est aussi que les périodes de réel bien-être climatique ne sont pas si nombreuses. D'ici deux semaines, ce sera la saison des pluies, puis les chaleurs de l'été... Pas sûr qu'on sorte nos roues jusqu'ici avec la même joie.
On déjeune dans un restaurant peu recommandable, le Levante, dans le Tokyo Forum, alors qu'il y a sur le parvis une immense brocante comme j'en ai rarement vu. Puis on retourne chercher nos vélos. On rentre en passant par Ginza pour acheter du pain chez Dalloyau et de la confiture chez Meidi-ya. Sportifs, oui, mais pas sans jugeotte. On aura même quelques macarons pour un petit thé de débriefing à la maison.

Le bas, profond, béant, le bât qui blesse, qui me fait rentrer à la maison les yeux embués et les poings serrés, c'est le film d'Ousmane Sembène, Camp de Thiaroye (1988), que je voulais voir depuis longtemps et qui passe à l'Institut à 17h30 (cycle Un été africain au riche programme). Un film très impressionnant sur cette affaire, sur ce massacre, sur cette ignominie. On en sort avec l'envie de changer de couleur, l'envie de changer d'ancêtres. Moins de 15 personnes dans cette salle pour voir combien étaient ignobles et indignes ces officiers coloniaux français et blancs, pour essayer de se figurer en deux heures trente le point auquel ils étaient racistes, et le point auquel ces tirailleurs noirs étaient confiants et respectueux — ce que Sembène réussit avec vigueur. C'est à crier. Si Indigènes est aussi fort que Camp de Thiaroye, je souhaite vivement qu'il ait moins de censure et plus de succès...

Insulte toujours les éditeurs ! Si tu ne sais pourquoi, eux le savent.
Le haut, ce qui redonne de l'espoir, c'est d'autres colères, les colères d'autres. Aujourd'hui celle de Chloé Delaume. Je disais dimanche dernier qu'elle devait se sentir mal après l'Arrêt sur images. Et il y avait d'autres choses qui couvaient. Je la suis, Chloé. Je te suis, Chloé. Cette fois, c'est Léo Scheer qui morfle. Pour différentes raisons, et des bonnes, qu'il n'est pas inutile de mettre sur la place publique. Sa création d'une revue littéraire ne m'avait pas du tout convaincu, en 2004. Chloé en sait beaucoup plus long que moi. Je le regrette pour elle. Et suis content que toutes ces choses ne me salissent pas.

Et puis un mystère. Où est passée Caroline Leboucq ? Son blog Cousu-Main est-il piraté ? Remplacé par une liste de pubs et de sites douteux, en anglais... N'est-ce qu'un problème technique ? Caroline, si vous passez par ici, donnez de vos nouvelles !

samedi 3 juin 2006

Ma hache dans la souche

Lever à 6h30 pour réviser mes notes et pour un départ, moi aussi. J'accompagne Moran et son fils, ils sortent de la maison, puis de Shit, se mettent en route, vers Ballybaba pour atteindre Bally. Je suis en colère moi aussi et je voudrais aller planter ma hache dans la souche au fond du jardin : les chenilles ont bouffé absolument toutes les feuilles du citronnier — une misère, du jamais vu. Je me demande s'il pourra survivre, sans ses surfaces chlorophylliennes convertissantes. Voilà où mène le laxisme défendu par T. ces dernières semaines. Ce n'est pas de sa faute. Nous le saurons pour la prochaine fois — ou pour le prochain citronnier...
Je retourne à mes deux moutons. Ils marchent quelques jours sans se faire voir avant que Moran soit atteint du syndrome de Molloy, qui attaque les jambes, qui était déjà présent dans la volonté d'attacher son chapeau (172), dans celle d'avoir un couteau (177), dans les prétéritions velléitaires (178, 180), dans l'obligation d'écrire un rapport (180), de vider ses poches (192), de se traîner sur une éminence dantesque, d'assassiner un type, d'avoir une bicyclette, etc. — dans tous les détails de la combinatoire de la première partie, qui reviennent combinés autrement dans la seconde.
Du coup, je les précède à grandes enjambées pour aller raconter tout cela à mes étudiants de l'Institut franco-japonais.
Le problème, c'est de savoir ce que l'on doit faire de Molloy, une fois trouvé (185). Moi aussi, ça fait longtemps que je l'ai trouvé, Molloy. Je l'ai retourné de tous les côtés. Je n'ai rien trouvé sur la marche à suivre, ni sur la finalité. Peut-être juste transmettre...

Grande première : T. et moi allons au Saint-Martin avec nos vélos — ce qui amuse beaucoup Yukie. Puis, pleins d'agneau, de salade et de nougat glacé qui se convertiront en énergie, nous sommes allés affronter les rues, les trottoirs, les piétons, les autos, tout ce qui fait le charme de Tokyo avant d'arriver à un parc où pédaler en liberté. Trouvant bien l'équilibre et reprenant de l'assurance, T. s'amuse bien. Elle a appris l'arrêt d'urgence, en posant bien un seul pied, mais complètement, plutôt que les deux, du bout, ce qui ne donne aucun équilibre. Elle a passé des vitesses. Après le jardin Kita-no-Maru Koen, nous sommes allés à Jimbocho où j'avais l'intention de m'acheter des chaussures et des pantalons d'été. Ce que j'ai réussi à faire sans avoir besoin de toucher à mes stock-options — et mes chaussures, c'est des chaussures de bateau (les bleues étaient trop usées).

La course du lièvre à travers les champs (R. Clément, 1971), pour accompagner le dîner. Un collègue a prêté à T. un dévédé sur lequel ce film a été transféré. Tisa Farrow ressemble étonnemment à sa sœur Mia. Elle a peut-être même de plus grands yeux. Pour mieux manger l'écran, mon Trintignant ! Lui aussi, ce Tony, il traverse sa vie poursuivi sans la vivre, ne sachant ce qui lui arrive et faisant mine d'en être le meneur. Jusqu'à trouver in extremis un copain pour jouer aux billes.
Le destin est un gitan ou une majorette... Couteau ou baguette, même Damoclès.

vendredi 2 juin 2006

De Shit à Bally, en passant par Hole

Après l'écriture du billet d'hier ce matin, allé au centre de sport. Lecture de Volodine. J'essaie une machine de marche montante qui, à la différence des machines de marches (steps) avec lesquelles chaque pied reste dans son plan vertical, articule en deux dimensions le mouvement des jambes. Il y a même des bras qui vont et viennent en sens inverse du mouvement des pieds, que l'on peut tenir pour forcer le buste et le bassin à mieux participer au mouvement. En dix minutes, on y transpire comme dans la jungle... La sueur dégouline lentement le long des tubes, non au goutte à goutte mais continuement, pour aller former autour de chaque pied de la machine un cercle liquide qui fait penser à la fin à une construction sur pilotis.

« Je rêvais que je me dirigeais vers les sources de l'Abacau et que je les avais dépassées, dit-il. On ne trouve plus un seul Indien à cette hauteur. Même les Jabaanas ne fuient pas si loin. Même les Cocambos. La pirogue se balançait. L'eau couverte de plantes pourtant ne frémissait pas. J'avais atteint un lac, un grand lac. La nuit s'achevait. Je tremblais de fièvre. Quand je fouillais dans les replis de mon esprit afin de savoir qui j'avais été, j'extrayais des guenilles boueuses qui semblaient surtout avoir appartenu à d'autres. Je me salissais à ces souvenirs sans les comprendre. Je savais qu'on m'avait tué après un long interrogatoire, qu'on m'avait tué au bord d'un fleuve, qu'on m'avait tué dans la forêt puis laissé dériver dans les marécages, qu'on m'avait tué au fond d'une cour puis jeté à l'eau...» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 74-75)

Déjeuner au Downey avec David. Pour reprendre le kilo perdu ?

Shinkansen et notes beckettiennes.
De Shit à Bally, en passant par Hole, c'est le chemin qu'empruntent Moran et son fils. Je les traque à mon tour pour le cours de demain matin... Pas le temps de faire autre chose.
Saviez-vous que Moran compare Bally à Isigny pour la prétention de ses habitants à être au bord de la mer, au point de se nommer Isigny-sur-Mer ? Mais saviez-vous qu'Isigny était l'origine de la famille Disney ? Que c'était un Hugues d'Isigny parti avec son fils à la conquête de l'Angleterre (1066), tels Moran et son fils traversant la tapisserie de Bayeux, puis leurs descendants montés en Irlande, d'où un Elias et son fils Robert migrèrent aux États-Unis (1834) ?
Sûr que dans les chaussures de Mickey Mouse, ça sent le camembert !...

« Quelquefois je souriais, comme si j'étais mort déjà (Samuel Beckett, Molloy, p. 183)

jeudi 1 juin 2006

Y arriver, entre guillemets

Voilà, c'est un peu raté. Je voulais faire un truc nouveau — me coucher tôt et écrire, une fois par semaine, le vendredi matin, mon billet de la veille sur le balcon en profitant du soleil matinal et du chant des petits oiseaux. Avant que la chaleur atteigne 28 degrés. Et me voilà à six heures devant une grisaille qui n'engage pas à déplier le fauteuil de camping. Les petits oiseaux sont là mais il faudrait que j'aille enfiler un pull et un pantalon (même si 22, c'est toujours mieux qu'en France). Sinon, le portable était prêt, avec la connexion sans fil. J'avais réussi à me coucher à 23h30, juste après avoir vu le film du jeudi (Compte à rebours mortel, avec Stallone) en lisant des blogs — parce que sans rien faire d'autre, le film du jeudi soir, ça fait un peu perte de temps... À la fin, on ne sait pas si ce qui est mortel, c'est le compte ou le rebours (en anglais, c'est D-Tox).
Mais bon, c'est une habitude à prendre. C'est aussi pour voir si l'écriture du billet le matin change de l'écriture du soir. Donc il faudrait un peu de régularité — profiter de l'unité sociale qu'est la semaine pour mettre le vendredi matin à profit. Au lieu de le subir.

Avant de parler d'édition contemporaine, un beau voyage dans le demi-siècle, avec le site d'Henri Thyssens sur le mystère Robert Denoël — comment et par qui l'éditeur a-t-il été assassiné en 1945 ?... Enquêtes, documents, témoignages sur le panier de crabes. De quoi perdre au moins une heure.

Marre d'entendre le discours poseur de l'honnêteté intellectuelle sur la publication. Il y a dix ans encore, j'aurais applaudi des deux mains devant cette « hygiène » de l'auteur qui propose son livre à une autre maison que celle qu'il dirige. Aujourd'hui, je trouve que ça a un fumet de tartuferie et de tortillement du cul. Alors qu'il est question d'auto-édition en ligne, de création littéréticulaire et de notoriété directe par le blog lettré, et même s'il y a à boire et à manger dans la jungle de ceux qui prétendent écrire, tout ces beaux discours d'éditeurs obséquieux sur la probité dans un pâté de maisons parisien qui fait semblant de ne pas avoir l'internet, ça me paraît d'une bêtise... anachronique (tiens, ça m'évitera de dire des gros mots).

Alain Veinstein : « C'est dur quelquefois de mélanger les rôles, d'être auteur et éditeur ?
Catherine Guillebaud  : — C'est assez difficile. Il faut, je crois, cloisonner. En tout cas, moi, c'est ma façon d'y arriver. Enfin, d'y arriver, entre guillemets. Mais je n'aurais jamais pu imaginer d'être publiée dans la maison que je dirige. C'était pour moi une sorte d'hygiène mentale.
Alain Veinstein : — Vous avez besoin de l'œil de l'éditeur sur ce que vous écrivez ?
Catherine Guillebaud : — Ah, oui, j'en ai besoin. J'ai tout à fait besoin de la lecture amie, pas forcément amie, d'ailleurs, critique, assez sévère, mais qui évidemment me renvoie à mes manques, à mes difficultés... Voilà, oui.» (dans Du jour au lendemain du 1er juin)

Arte et JFM, ne lisez pas ce paragraphe, ça va vous faire du mal.
À propos du conditionnel passé à la première personne, on a eu de beaux échanges au séminaire de cinéma. Une étudiante qui va préparer son rapport de fin de semestre sur le couple réalité / idéalité dans Les Poupées russes a demandé à connaître en détail les répliques de la scène de la rue aux proportions idéales. Je ne les recopie pas mais, en gros, Xavier imagine Célia, la top-model, et lui derrière, marchant au ralenti dans la rue de Saint-Pétersbourg dont William lui a dit qu'elle était aux proportions parfaites (25 × 25 × 250 mètres), champ-contrechamp Célia-Xavier (avec un décalage horaire que trahit l'ombre des bâtiments, c'est pas raccord, mais bon...). Et en voix off quelque chose comme : « J'aurais adoré passer tout mon temps à regarder le mouvement de sa jupe... j'aurais pu y passer la vie entière...», avant le « Mais... c'est pas possible de vivre comme ça...» du basculement dans le discours réaliste : « Éh, grosse connasse !, elle est moche, ta rue...»
Et moi de dire aux étudiantes que la fonction du conditionnel passé, c'est précisément d'informer tout de suite que quelque chose n'a pas eu lieu, n'a pas été possible, qu'on est dans l'ordre du regret — mais d'un regret rhétorique, voire jésuitique, ça, je l'ajoute maintenant.

Mine de rien, un grosse connasse comme ça, ça va générer du trafic...