mercredi 7 juin 2006
Au monocle la fin de leur race
Par Berlol, mercredi 7 juin 2006 à 23:59 :: General
Souple vent feule dans les branches
Une folle nuit pour se refaire un espoir
qui jamais ne tigre quand j'en veux
Comme souvent en milieu de semaine, pas grand-chose à dire. Ou pas beaucoup de capacité à dire grand-chose. Ce qui n'est pas tout à fait pareil. Parce que des choses à dire, il y en aurait toujours. Rapport au temps qu'il a fait, aux personnes croisées, à ce qu'on a vu dans le réseau, au courrier reçu... Et du Burroughs chez S. L., et le Tumulte de François, tant qu'on y est.
Et ce qui manque n'est même pas tant la motivation que l'angle d'attaque — comme un lieu fermé dont on devinerait les merveilles contenues mais pour lequel on n'aurait aucune clé ni porte.
Mais voilà, sauf la phrase aux deux liens, ces deux petits paragraphes sont de l'an dernier, à un jour près. Cycle, plagiat de soi, piège. Je regarde moins souvent qu'il y a quelques mois ce que j'écrivais à même époque l'an passé ou il y a deux ans. La nouveauté de pouvoir me revoir en écriture s'est émoussée. Reste l'étrangeté à mes yeux de ma disponibilité textuelle quand corps et esprit restent toujours aussi privés et inaccessibles — sauf pour ceux qui croient que je m'épanche (mais même ceux-là commencent à se méfier d'ailleurs).
Carottes rapées, steack haché et kiwi en regardant La grande Illusion — où des hommes ont faim. Après quelques minutes, je me suis rappelé l'avoir déjà vu, il y a longtemps. Pathétique quand même des deux officiers de sang bleu qui constatent au monocle la fin de leur race, l'un drapé dans un tragique adieu aux castes et traditions (l'Allemand, ce que matérialise son corset de grand blessé), l'autre empanaché d'espoir démocratique (le Français, jouant de la flute pour se mener lui-même à la mort). Le bleu reviendra dans les yeux d'un enfant — et non plus dans le sang.
Je félicite Brigetoun, l'avignonaise. Elle est la première à faire référence à La Corde raide que je me suis permis de donner à lire. Au fond, ça lui revenait puisqu'il y est question d'Avignon.
Bribes de ce que je réécoutais hier, après Masséra... Rien que les amateurs de Volodine ne sachent déjà, sauf que c'est clairement dit, sans interruption d'un tiers ni que la parole soit dénaturée par des considérations anecdotiques...
« D'un cercle, non. Mais d'une pyramide, oui. Je pense que depuis longtemps, j'ai fabriqué les livres comme on fabrique, comme on sculpte un objet, comme on fabrique un objet à partir d'éléments qui se répondent et qui ont les mêmes masses, physiquement parlant. Ce sont des masses de textes qui s'équilibrent et Entrevoûtes fait allusion à une formation, à une architecture particulière. Et c'est peut-être pour affirmer que le roman, le livre ne va pas être façonné comme un livre traditionnel ou conventionnel mais comme un objet, d'art, d'art textuel. Et dans cette fabrication d'art textuel, il est nécessaire d'avoir des règles d'équilibre, des règles que j'appelerais fondamentalement musicales, plus que géométriques.
[...] La construction vient de voix différentes. Il y a des voix différentes qui ont fait circuler des textes. Il y a toujours derrière les livres, cette idée, de fiction, bien sûr, que les voix surgissent depuis une communauté d'écrivains, une communauté de voix qui existent dans la solitude, dans la perpétuité, dans l'enfermement. Et c'est à partir de cette circulation de textes qui sont des fragments, qui se regroupent peu à peu, qui se façonnent peu à peu, collectivement, qu'un livre se fabrique, finalement que naît un livre. Et l'emboîtement final se fait à partir de textes qui ont déjà existé, qui ont déjà leur histoire, qui ont déjà vécu, déjà été répétés plusieurs fois, de cellule en cellule, sous les portes murmurés.
[...] Je me suis toujours efforcé, en définissant les personnages, de gommer la différence entre, souvent, le vivant et le mort, mais également entre l'humain et l'animal. très souvent mes personnages sont à cette frontière d'indéfinitude qui leur permet d'avoir une pensée souvent ambiguë qui n'est pas totalement humaine.» (Antoine Volodine répondait à Alain Veinstein dans Du jour au lendemain, diffusé le 15 février 2006).