Euh... bon... des égarements du personnage beckettien au dîner bien arrosé, ce fut une journée bien balancée... on verra demain ce que je pourrai en dire...

Le lendemain et eu égard à ce qui a déjà été dit dans les cinq premiers commentaires...
Avant-dernière séance sur Molloy. Détaillons le départ du fils de Moran, missionné pour acheter un vélo solide à Hole, le passage d'un homme admirable à qui le reste de pain est donné, Moran n'ayant plus que des boîtes de sardines, puis, le lendemain, d'un homme détestable qui finira « la tête en bouillie » (206), une oreille égarée dans le bosquet (208). Que Moran cherchant Molloy se reconnaisse (Cf. couple chez Gauer) dans cet homme qui cherche celui de la veille ne suffit pas à expliquer le coup de sang. On compare les arrivées de personnages puisque plus tard il y aura encore le berger et le fermier, et l'on découvre une règle d'or de Moran : silence et distance sont les clefs de l'entente, tandis que parole et proximité provoquent l'hostilité... ce que l'arrivée dérangeante de Gaber un dimanche d'été avait inauguré.
L'abandon progressif de l'état d'être social — ce que Moran était encore en quittant sa maison — dans un mouvement vers un état d'être de nature, qui ne serait un état dangereusement sauvage qu'en cas d'agression, la distance sociale étant devenue une distance de fuite, semble se confirmer dans la confiance retirée au « cerveau seul » (207) et la perte de goût pour la prévision et le calcul (203).
De là, mon sentiment personnel sur la construction de Molloy, que je livre ici pour la première fois : il se pourrait bien que Moran devienne Molloy. C'est-à-dire que la seconde partie du livre soit chronologiquement la première et que l'interversion des deux parties, soutenue par tous les phénomènes de retours et de reprises, propulse la dimension biographique dans de l'ontologie aporétique, but littéraire de Beckett. On y reviendra la semaine prochaine...

En prévision du soir, déjeuner léger à la maison.
Dans l'après-midi, tour en vélo jusqu'aux abords de l'hôtel Edmont, de l'autre côté d'Iidabashi, pour récupérer chez Avon House un pantalon laissé la semaine dernière pour l'ourlet. Après que j'avais montré à T. un costume bien coupé à un prix raisonnable, la moitié de ce que j'ai vu dans les grands magasins, le vendeur nous explique qu'il s'agit de fabrication sur mesure, par combinaison informatique de plusieurs patrons, et qu'il dispose de pièces de tissus de grande marque (Zegna par exemple) à bon prix. Bon, allons-y pour un costume ! Je choisis même la doublure cachemire monochrome (paisley) et les boutons. Rendez-vous dans trois semaines...

Le dîner, c'est, à l'invitation de Christine et Thomas, dans un restaurant très chic — et presque désert le soir car dans un quartier de bureaux (Hanzomon, près du Palais Impérial). Au 9e étage de l'immeuble, l'Argo vogue sur les lumières de Tokyo. Christine nous présente quatre personnes avec qui la conversation sera vite animée et joyeuse, en anglais, en français ou en japonais. L'un se révèlera ambassadeur (pas de France, je l'aurais reconnu...), une autre Christine aura travaillé des années au Petit Robert, etc., mais aucune de ces personnes n'aura fait avance de ses qualités avant que la conversation n'en requière le dévoilement — rare qualité, tact ou quoi, à laquelle je suis très sensible (rien ne m'est plus odieux que, dans un cadre informel, les titres étalés en préambule d'une parole en tant que...).
Le menu :
Amuse (pour amuse-bouche)
Gelée d'oursins, crème de fenouil au caviar (œufs de lompe, en fait)
Poisson Kihata poêlé, sauce marinière
Côtes d'agneau grillées
Plateau de fromages (pas écrit au menu, fait sensation)
Crème d'ange (parfois dite d'Anjou)
Café et digestif (Thomas et moi optons pour un Armagnac de 1952 — excellent, mais c'est lui qui m'a cassé — l'armagnac, pas Thomas).

Il paraît que les chaussures de Christine ont quelque chose de spécialement admirable. Je ne vois pas quoi. C'est en-dessous peut-être...
De toute façon, elles ne lui permettent pas de marcher. On rentrera donc à quatre en taxi puisque nous habitons le même quartier.
Minimalement, j'associerai par la suite boîtes de sardines et gelée d'oursins pour figurer elliptiquement cette journée postmoderne, puisque, la tête dans un étau, je ne voyais aucune contradiction entre les deux termes de ce qui pourrait bien ne même pas être une équation.