mardi 13 juin 2006
D'autres bureaux ailleurs
Par Berlol, mardi 13 juin 2006 à 23:57 :: General
Toute la journée, belle côté brume et soleil,
je me suis traîné comme un paquet d'ankyloses. C'est la conséquence
du squash — juste après, j'avais senti qu'on y était allé
fort, hier je n'ai pas trop bougé, c'est donc aujourd'hui que les
cuisses, les mollets, les épaules, le dos et les fesses pèsent
une tonne. J'ai dormi dans le shinkansen ; les copies étaient déjà
corrigées. Il faudra attendre l'heure pongistique avec David, en fin
d'après-midi, pour réussir à remettre en marche une
bonne partie de l'édifice, sans casse.Restent les neurones...
Pour les étudiants de première année, on arrive à un nœud pédagogique, celui de la conceptualisation des déterminants du nom en français. Les possessifs et les démonstratifs sont simples à comprendre (sauf que la règle d'accord des possessifs diffère de celle de l'anglais). Non, l'enjeu véritable, le challenge pour moi, c'est de (faire) saisir ce qui différencie l'article défini et l'article indéfini. Or tant qu'on en reste à une démonstration grammaticale et morphologique, c'est tout à fait impossible. On ne peut obtenir que du par-cœur et de la phrase-type. Il faut absolument contextualiser chaque énoncé et situer les interlocuteurs. Mais préalablement, il faut conceptualiser deux temps opposables (et seulement deux) : un premier, T1, celui de la présentation d'un objet, de sa sélection parmi ses semblables imaginables, et un second, T2, celui de sa présence sue ou de son retour, explicite ou implicite mais toujours identifiable. Si, à la gare de Tokyo, je demande "le" train pour Nagoya, je veux très certainement parler du prochain qui partira ; il est implicitement défini et le T1 n'est pas nécessaire (il serait même nuisible parce qu'en demandant "un" train pour Nagoya, je vais me retrouver avec une liste dans laquelle je pourrais choisir le prochain, si je veux, mais ce n'est pas mon interlocuteur qui aura fait ce choix). Dans la phrase : « C'est "une" grande entreprise dont "les" bureaux sont à Osaka.», on sous-entend qu'il existe d'autres grandes entreprises, ce qui semble normal, et que celle qui est sélectionnée a (tous) ses bureaux à Osaka. Dans ce cas, "les" bureaux sont implicitement définis par le T1 de l'entreprise et donc automatiquement considérés dans le T2. Si l'on omet cet implicite, on risque de dire : « C'est "une" grande entreprise dont "des" bureaux sont à Osaka.», mais cela voudra dire que l'entreprise a d'autres bureaux ailleurs, et l'on en reste au T1 pour les bureaux aussi...
Un quart d'heure d'exemples de ce genre suffisent pour voir les regards s'éclairer (ceux des étudiants) — ce qui ne veut pas dire que c'est mémorisé et applicable... On va en remettre plusieurs couches.
« Nous empruntions des tunnels végétaux où Gutierrez avait l'air de pouvoir se déplacer les yeux fermés, tant il les avait déjà parcourus et reparcourus à des heures crépusculaires ou plus tard. Les fourrés étaient humides de rosée. Une colonie de caranguejeiras nous escorta sur une vingtaine de mètres. Ce sont des araignées très puissantes, aux pattes démesurées. Les Cocambos prétendent qu'elles ont une intelligence supérieure et des aptitudes à la vie collective, et que dans certains territoires inaccessibles de la forêt elles mettent en place des utopies plus révolutionnaires et plus réussies encore que celles de nous autres.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 136)