J'ai corrigé des copies tard. J'ai veillé jusqu'à l'heure du match France-Suisse, vers une heure du matin, heure du Japon. Je me suis dit qu'On ne sait jamais Ça pourrait être intéressant Je ne ferai pas ça toutes les nuits mais pour une fois, etc. On ne m'y reprendra pas. C'était nullissime. J'ai failli m'endormir bien des fois, avec d'un côté l'image sur une chaîne de télé japonaise et de l'autre les commentaires sur France Info, décalés d'au moins trente secondes. Il a fallu que je lise des blogs pour me maintenir éveillé. D'autant que j'avais à répondre chez François Bon à des propos qui m'avaient indisposé. J'ai pensé un moment copier-coller ici ce que je voulais discuter, pour ne pas indisposer FB, et aussi parce que le sujet s'éloignait de celui de son invitation et de mon article, et puis je ne l'ai pas fait. Est-ce une sorte de loi de la blogosphère ?... J'ai l'impression qu'il est mal venu de délocaliser un débat — que le bout déraciné et rempoté ailleurs ne va pas repartir (ai déjà bousillé un citronnier, ça suffit pour cette année...), et qu'en plus on risque de froisser le maître des lieux qui pourrait se sentir dépossédé de quelque chose qui, étant le fruit de son hospitalité, est un peu devenu sa propriété, même s'il est tolérant et d'ailleurs peu intéressé par les questions soulevées dans la dérive.
Ce matin, j'avais la sensation d'avoir été un peu dur avec Christian Jacomino. J'allais m'en ouvrir. Puis sa réponse et la mienne, avant la nouvelle intervention de Christine Genin, ont montré que j'avais peut-être quand même eu le bon ton, un mélange d'irritation, d'étonnement, d'ironie avec quand même un peu de perche tendue, un peu de recherche de connivence — en tout cas, c'est ce que j'aurais voulu faire... Mais qui va percevoir exactement cette nuance ? D'ailleurs, moi-même, suis-je capable de la rendre, ou fantasmé-je ?
Or c'est le cœur du sujet, tant de la littérature depuis toujours que de la conversation réticulaire depuis cinq ans : [vouloir & croire] × [produire & transmettre] >> de la nuance. Que ce soit en inventant des histoires, en épurant poétiquement des perceptions ou en s'épanchant dans un journal de vie.
Avec tout ça, j'ai failli être en retard en cours. Retour d'une étudiante de doctorat après deux semaines à Québec pour un colloque, maintenant hyper motivée pour préparer ses recherches avec Writely (synthèse de journées de conférences + essai personnel). En tout ça me fait près d'une vingtaine de writeliens avec qui lire, corriger, proposer, mettre en question. À l'échelle des missions d'un enseignant, c'est une révolution (et déjà tellement moins de papier...).

Avec tout ce que j'exsude à vélo, rarement livre aura été dans un tel accord — et pourtant si loin de mon univers. Le climat, l'errance mémorielle, les interrogatoires, les troubles ethniques et linguistiques, les contraintes lexicographiques, tout est maîtrisé par Antoine Volodine d'une façon incroyablement puissante (incroyablement parce qu'invisiblement). Et parfois, comme oraculaire, une trace de l'actualité...

« Il vous apprenait leur nom indien authentique, auguani. Les Jucapiras ont tout à apprendre. Au début ils ignorent les langues de la forêt et à la fin ils les confondent. Le juge se distrayait à vous entendre babiller en auguani ou en langue générale sous sa direction. Il vous obligeait à réciter de longues listes de vocabulaire. Parfois il y introduisait un mot sobayaguara pour voir votre réaction. Vous ne sursautiez pas. Le juge ne se donnait pas la peine de rectifier. Les listes se gravaient ainsi dans votre mémoire, incorrectes. Voilà pourquoi encore aujourd'hui vous vous obstinez à croire que, parmi les noms d'araignées, caranguejeira appartient au lexique indien.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, p. 158-159)